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Full text of "L'art roman de Bourgogne : études d'histoire et d'archéologie"

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BOURGOGNE 


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TUDES D'HISTOIRE ET D'ARCHÉOLOGIE | 
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PRÉFACE 


À ce que l’on dit, il paraît que les dons échangés entre les hommes et 
les dieux n'ont pas toujours eu tout le succès qu'on aurait désiré. Ainsi 
Athènes aurait pu recevoir de Poseidon la mer et a commis la sottise de 
préférer l'olivier; et bien que Sophocle prétende que l'huile vaut mieux 
que l’eau, son raisonnement ressemble de près à celui du renard devant 
les raisins verts. À mon avis, Pâris a aussi très mal disposé de sa pomme 
célébre: on ne dédaigne pas la déesse de la sagesse sans avoir à s’en 
repentir. Prométhée donna le feu aux hommes et ce fut sans doute trés 
généreux de sa part, mais son indiscrétion lui valut de faire dévorer son 
foie par un aigle et d'établir de plus un fort mauvais précédent : n’a-t-on 
pas pris en effet depuis lors l'habitude de manger le foie aux novateurs. 
même les plus modestes, ce qui n'est pas agréable. Et je pourrais ajouter 
d’autres exemples encore pour prouver que les immortels, comme les 
simples hommes, mettent de temps en temps, si l’on ose ainsi parler, les 
pieds dans le plat: puis ils se fâchent, et naturellement pas contre eux- 
mêmes. Mais une fois, selon moi, tout a été merveilleusement bien com- 
biné : ce fut lorsque la Bourgogne reçut des Dieux les trois dons de Part, 


du vin, et de l'archéologie. 


L'art roman de Bourgogne. 1 


2 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


: On voit trés souvent que, là où abondent les matériaux à étudier, par 
exemple en Asie Mineure, les archéologues manquent. Ailleurs au con- 
traire, comme en Amérique, s’il existe des archéologues, le moyen âge est 
absent : d’où résultent de longs et fatigants voyages pour amener les 
archéologues à pied d'œuvre ; et ces études ainsi faites à l'étranger souffrent 
inévitablement du manque de temps et du peu de connaïssance de la 
région, Sans aucun doute, l'idéal est que l’archéologue étudie chez soi, 
qu'il s'occupe des monuments de sa propre province ; il la connaît mieux 
qu'aucun étranger ne le pourra jamais, il n'a d’autres limites que le terme 
même de sa vie, et non la durée étroitement mesurée des vacances ou 
d'un congé. | 

Or les monuments de l'art bourguignon, beaux à mes yeux comme 
peut-être aucun que je connaisse, ont inspiré ces dernières années à des 
savants de Bourgogne toute une série d'études archéologiques ; études 
d'une science presque aussi remarquable que l’art des monuments dont 
elles traitent. D’autres provinces de France, certes, de la France toujours 
savante, se vantent d’archéologues éminents : l'Auvergne a son Bréhier, le 
Poitou son Boïissonnade ; mais je ne crois pas qu'il y en ait d'autre où 
l’on puisse citer autant d'auteurs vraiment dignes de considération qu’en 
Bourgogne. Cette école provinciale est l’une des expressions les plus vives 
et les plus intéressantes de la renaissance des études artistiques de nos 
jours. Ses travaux ont eu immédiatement le succès qu'ils méritent s'ils 
sont lus et appréciés dans les deux hémisphéres; et les érudits de cette 
phalange continuent la belle tradition classique française, sans négliger 
de suivre le progrès moderne. paie | 

On ne peut parler des archéologues de France ou de Bourgogne sans 


PRÉFACE 3 


citer immédiatement M. Jean Virey : depuis bien des années, il est devenu 
l'interprète de la province qu'il aime et qu’il comprend dans sa nature 
profonde ; c'est lui qui nous a réellement instruits des abbatiales de 
Tournus et de Cluny, l'une et l’autre d'importance capitale pour l'histoire 
de l'art; et c'est sur les solides fondations de ses travaux que M. Oursel 
a pu construire les mémoires sur ces deux églises contenus dans le 
présent ouvrage. Tout récemment encore M. Virey arrive dans son étude 
érudite sur Paray-le-Monial aux mêmes conclusions que M. Oursel a for- 
mulées indépendamment dans l'article qu’il réédite ici; conclusions qui 
me semblent à moi, et je crois à tout le monde, indiscutables, et qui 
entraînent inévitablement la révision des vieilles idées sur la chronologie 
de l'art roman. 

Beaucoup d’autres savants, qu'il serait impossible de tous énumérer, 
ont contribué à l'éclat de l’école archéologique de Bourgogne. A 
M. l'abbé Chomton nous devons de connaître Saint-Bénigne de Dijon et, 
sans lui, nous ignorerions presque tout un chapitre de l’histoire de l’art. 
Et les mémoires d’une foule d’archéologues bourguignons ont élucidé 
des problèmes difficiles et complexes. Mais en particulier, dans ces der- 
nières années, on a publié en Bourgogne deux découvertes si belles et si 
pleines de sens qu'elles méritent d’être comptées parmi les plus notables 
de l'archéologie moderne. | 

Les deux volumes de M. l'abbé Terret sur la sculpture d’Autun ont mis 
à la portée de tous les secrets les plus beaux et les plus jalousement 
gardés de la cathédrale Saint-Lazare. Car cette princesse des cathédrales 
françaises est timide et discrète; elle ne révéle pas ses charmes même à 
ses amants les plus constants et les plus dévoués: par la hauteur et 


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4 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


fobscutité de sa nef mystérieuse, elle éuisie vod ät tout œi 
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L'auteur reproduit le Christ de saint me. ! 


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sculptée qui nous soit parvenue du siècle de Cha sl e 
nous devons les ivoires d’Ada et de Liuthard, la couve 
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PRÉFACE S 


M. Oursel était en train de faire connaître les miniatures cisterciennes de 
sa Bibliothèque de Dijon. Quelques auteurs avaient bien signalé déjà en 
passant les manuscrits de Cîteaux ; mais personne assurément n'aurait 
attendu ce que M. Oursel a révélé au grand public, un des trésors artis- 
tiques primordiaux de l'Europe. Toute l'importance de la Bourgogne dans 
le monde de l’art au xrre siècle en devient désormais plus évidente. C'est 


de là que furent inspirées les statues des jambages de Chartres, les minia- 


tures d'Engelberg en Suisse, des motifs artistiques répandus par toute 


l'Europe. Il est rare qu’un seul livre nous découvre à la fois tant de 
beauté et tant de documents archéologiques essentiels. 

_ Et voici maintenant encore le même auteur qui s'applique à l'étude de 
plusieurs monuments de l’art bourguignon. L'un de ses articles, nous 
l'avons dit, confirme la chronologie véritable de Paray-le-Monial, à 
laquelle M. Virey est arrivé de son côté. Que deux des meilleurs archéo- 


logues de la Bourgogne soient parvenus par des voies séparées au même 


résultat est un fait notable et important; on devine tout l'intérêt qu'offre 


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. la comparaison de ces deux travaux. Mais M. Oursel ne s’en tient pas à 


Paray-le-Monial. Il étudie dans le même esprit Tournus et Vézelay, en 
projetant sur ces deux monuments classiques une lumière toute nouvelle 
et d’une portée plus grande qu'on ne le pourrait soupçonner. Ces mono- 
graphies en effet ne sont pas d'intérêt étroit ; elles prennent une significa- 
tion non seulement pour la Bourgogne, mais encore pour l’histoire de 
lart de toute l’Europe. M. Oursel s'inspire d'une science archéologique 
méthodique, comparative et consciencieuse ; il se base sur l'étude appro- 
fondie des monuments mêmes, qu'il connaît de longue date; il examine 


les données historiques avec critique; il ne néglige pas les travaux des 


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archéologues modernes qui l'ont précédé et Le il pése so 
et judicieusement les conclusions; il nous incite à ns 


et des probabilités. qu'aucun archéologue ne doit ignorer. 
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estime : on sincère. 


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AVANT-PROPOS 


Le lecteur ne doit pas chercher dans ces pages un traité complet de l'art roman de 
Bourgogne. Peut-être serait-il à la fois inutile et prématuré de l'écrire dès aujour- 
d'hui, avant que la statistique monumentale de la province soit complètement dressée. 
Et d'autre part, 1l semble qu'il y aurait bien peu à ajouter aux recueils de descrip- 
hions précises et averties que MM. Virey et Thiollier ont données pour les éghses de 
deux pays, l'ancien diocèse de Macon et le Brionnais. Notre dessein est différent et le 
titre du livre en définit clairement le propos. Nous avons rassemblé ici des études 
d'archéologie et d'histoire sur l'art roman bourguignon : monographies séparées, qui 
rapprochent le plus généralement les monuments des données historiques et des textes 
qui en fourmissent le commentaire. L'origine s'en trouve dans les cours publics de la 
Faculté des Lettres de Dijon, professés à un auditoire curieux et averti sans doute, 
mais non pas, sauf exception, étroitement spécialisé. Si nous n'avons pas cru nécessaire 
de conserver rigoureusement la distribution du sujet en leçons mulhples, et si nous 
en avons réuni plusieurs, en totalité ou par extraits, en un seul mémoire, nous nous 
sommes cependant attaché à conserver à l'ensemble l'allure première de l'exposé. La 
bienveillance de notre auditoire nous a persuadé en effet que cette forme était intelli- 
gible au plus grand nombre. 

Nous pensons que de ces chapitres isolés, en quelque sorte, naîtra non seulement l'amour 
des monuments d’un passé très riche et leur intelligence plus complète, mais encore la 
possibilité à chacun de classer ses propres recherches et le fruit de ses investigations ou 
de sa libre enquête autour d'un petit nombre de types et de notions essentielles. Car 
rien ne dispense archéologue du contact direct avec le pays, et 1l se priverait de beau- 


8 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


coup de jouissances profondes et même d'une connaissance exacte el vraie, sa science 
serait bien sèche et aride, s'il se bornait de près ou de loin à l'analyse minutieuse des 

formes signalées dans plus ou moins d'églises. L'architecture du moyen âge vit encore 

sur les terres qu'elle a décorées ; elle est probablement la langue du passé la plus faci- 

lement accessible à notre entendement, et 1l est bien rare que sa mystérieuse antiquité 
n'inspire pas à chacun, même aux ignoranis, dans le pays qu’elle meuble, un peu de 

respectueux attachement. Découvrir cette vie toujours présente, c’est le plaisir ou l'émo- 

tion du touriste qui prend le temps de voir, de quiconque aime à revoir et à retrou- 

ver des impressions et des aspects déjà familiers. 

Beaucoup de ces pages ont été déjà publiées dans diverses revues de France et de 
l'étranger. Nous devons une reconnaissance particulière à ceux qui les ont accueilles 
et soumises ainsi à l'épreuve de la critique. Leur réunion facilitera leur lecture. Nous 
les avons reproduites simplement, nous bornant aux variantes que le progrès des 
études semblait commander. D'autres sont inédites et nous souhaitons qu'elles ren- 
contrent la même sympathie. 

Nous naurions, en effet, jamais mené à bien pareil travail, si nous n'avions été 
soutenu par un nombreux et constant concours amical. Et ce serait un devoir comme 
un plaisir de citer tous ceux à qui nous sommes redevable de quelque assistance, si 
nous ne risquions des omissions fâcheuses. Du moins nous sera-t-il permis d'évoquer la 
mémoire de M. le vicomte Pierre de Truchns, archéologue éminent, érudit laborieux; 
de lui nous avons reçu, dans des causeries familières ou par ses mémoires lentement 
mûris, maintes leçons, par lui découvert plus d'un horizon. M. l'abbé Chaume nous 
a prêté le concours de sa science de bénédictin et de la connaissance profonde de Vhis- 
toire de Bourgogne, qu'il a plus qu'aucun érudit de notre temps. Notre confrère, 
M. Jacques Laurent, conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Dijon, a été par nous 
plus d'une fois interrogé ou consulté sur l'histoire monastique de Bourgogne, dont 11 
est l'un des spécialistes. On trouvera en note l'indication des auteurs dont nous avons 
utilisé les travaux ; beaucoup, comme M. l'abbé Terret, nous ont aidé de leur science 
ou de leurs conseils. MM. Jean Virey, Marcel Aubert, Noël Thiollier, maîtres de 
l'archéologie française el bourguignonne, nous ont aimablement autorisé à puiser 
dans leurs travaux, dans les publications de la Société française d’ Archéologie la docu- 


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AVANT-PROPOS 9 


ace à part à notre fidèle ami M. Arthur Kingsley Porter, dont les encouragements 
us ont jamais manqué : à ses œuvres magistrales l'archéologie doit l'étude de 


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CHAPITRE PREMIER 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES : SAINT-BÉNIGNE DE DIJON, 


SAINT-PHILIBERT DE TOURNUS 


Un personnage de Molière s'excuse de dire toujours la même chose parce 
qu'il ne peut changer l'expression d’une chose toujours identique à elle-même. 
Faut-il s’excuser aussi de citer toujours le témoignage du chroniqueur Raoul 
Glaber pour marquer la date initiale de l’architecture romane ? Mais le moyen, 
sous prétexte d'originalité, de révoquer l’attestation d’un contemporain, parce 
quelle a été souvent alléguée ? « De innovatione basilicarum in toto orbe. 
Infra supradictum millesimum, tertio jam fere imminente anno, contigit in 
universo pene terrarum orbe, precipue tamen in Italia et in Galliis, innovari 
ecclesiarum basilicas ’. » Aussi bien, en donnant à ce texte toute sa valeur, 
pourrons-nous rappeler quelques lignes d’un très érudit archéologue, qui en 
sont le commentaire moderne : 

« Cest un peu après l’an 1000, écrit Victor Mortet *, que l’on voit appa- 
raître un fait capital dans l’histoire de l'architecture religieuse, qui est au 
premier rang dans le développement de l’art monumental en France, au 
moyen âge, à savoir le renouvellement plus ou moins général des églises 
d'alors. Cette rénovation d'ensemble est attestée par des témoignages authen- 


1. Raoul Glaber, Historiae, 1. III, c. IV, 6 13. Ces textes, ainsi que ceux que nous allé- 
guerons pour Saint-Bénigne de Dijon, ont été commodément rassemblés dans l’excellent 
livre, auquel nous renverrons, de Victor Mortet, Recueil de textes relatifs à Phisioire de l’architec- 
ture, p. 4 (Paris, 1911, in-8°, dans la Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de 
Phistoire, fasc. 44). 

2. Recueil de textes, introduction, p. xvi1. 


12 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


tiques, avant tout, comme on sait, par celui du moine Raoul Glaber; elle est 
aussi signalée dans l'Histoire de la dédicace de Saint-Remi de Reims’. Mais 
une remarque essentielle s'impose ici. Comme l’a dit J. Quicherat avec beau- 
coup de raison, « nous avons dans le témoignage de Glaber la date précise 
de l’avènement de l'architecture romane, de l'avènement et non pas de lin- 
vention. Tant d'hommes, en tant de contrées diverses, n’auraient point opéré 
simultanément sur une même donnée, s'ils n’avaient pas été inspirés par des 
essais antérieurs. » Si l'emploi des voûtes est le trait le plus frappant de l’ar- 
chitecture romane, ce serait une erreur de penser qu’une telle innovation 
se serait produite sous une forme partielle au commencement du xre siècle, 
sans avoir été préparée par des tentatives antérieures de reconstruction dont 
l’existence est mentionnée dans divers documents. » 

N'oublions pas d'autre part que Raoul Glaber est un bourguignon, un pro- 
tégé de Guillaume de Volpiano, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, dont il 
rédigea la biographie *, et que sa remarque prend ainsi pour la Bourgogne 
une valeur singulière. De fait, nous allons saisir en deux grandes églises de 
cette province, à Saint-Bénigne de Dijon comme à Saint-Philibert de Tour- 
nus, le renouveau architectural du xr° siècle commençant. 

Pour la commodité du terme, et pour les distinguer des édifices très diffé- 
rents du xrr° siècle ou de la seconde période romane, nous appellerons lom- 
bardes ces églises du xi° siècle. Art lombard, architecture lombarde, la termi- 
nologie est consacrée, et nous sommes trop ennemis des vaines querelles de 
mots pour la vouloir changer 5. Mais faire l'honneur d’une civilisation féconde 


1. « Anno vero... millesimo quinto... Aïrardus abbas... cum sagaci intenderet animo plures 
dominici gregis pastores sua aetate per Gallias enituisse, qui ecclesias suas ex vetustate in 
potiorem statum studuerant reformare. » (Mortet, Recueil, p. 40.) 

2. Cf. Aug. Molinier, Les sources de l'histoire de France, II, p. 2. 

3. On consultera essentiellement sur l’art lombard les ouvrages classiques, à divers titres, 
de Ferdinand de Dartein, Étude sur larchitecture lombarde et sur les origines de larchitecture 
romano-byxantine (Paris, 1865-1884, un vol. in-4° et atlas in-fol.); de Cattaneo, L'architecture 
en [talie du VIe au XIe siècle. Recherches historiques et critiques (traduction française publiée à 
Venise, 1890, in-8°) ; du commandeur Rivoira, Le origini della architettura lombarda e delle sue 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 13 


à des barbares qui n’ont su que dévaster l'Italie, qu’entretenir chez eux l’anar- 
chie des discordes intestines incessantes, sans parvenir jamais à fonder une 
puissance forte et durable, c’est peut-être un singulier abus et une fortune 
imméritée pour ses bénéficiaires. En réalité, Lombardie a ici une simple 
valeur géographique et non ethnique ; et l’art lombard, né en Italie avant la 
venue des Lombards, ne s’est véritablement développé dans l'architecture 
qu'après la ruine du royaume lombard par les Francs de Pépin le Bref et de 
Charlemagne. L'architecture lombarde, c’est l'architecture de l'Italie du Nord. 

Qu'était cette architecture, d’où venait-elle ? Une de ses caractéristiques 
essentielles (il en existe d’autres, et que nous signalerons en leur temps) est 
à la fois l'emploi d’un petit appareil assez régulier de moellons plats et 
allongés, équarris au marteau, plus ou moins semblables à des briques, et, 
surtout, le renforcement des murs à l'extérieur par un système de bandes 
plates et assez larges, de faible saillie, que relie généralement à la partie 
supérieure une arcature ou rangée de petits cintres juxtaposés sous la cor- 
niche. Or, les bandes murales se voient dès le v° ou le vi siècle dans les 
monuments des provinces du fond de l’Adriatique, plus spécialement encore 
à Ravenne: Saint-Jean l’Évangéliste, église construite par Galla Placidia 
(morte en 450); le baptistère des Orthodoxes, construit par l'archevêque 
Néon (449-452); Saint-Apollinaire in Classe (534-549), Saint-Vital com- 
mencé par l’évêque Ecclesius (526-534) et terminé par Justinien peu après la 
conquête de Ravenne par les Byzantins; tous ces édifices nous montrent 
divers types de bandes ou d’arcatures lombardes, avant les Lombards *. 

Les archéologues portés à rechercher et à rencontrer dans les œuvres de 
l'Orient les formes génériques des monuments de l'Occident remontent jus- 
qu'aux Hébreux, aux Assyriens et aux Chaldéens pour reconnaître dans ces 


principali derivazioni nei paesi d'Oltr Alpe (2° éd. Milan, 1908, gr. in-8°) ; enfin, le plus consi- 
dérable et le dernier en date, de A. Kingsley Porter, Lombard architecture (New Haven, Conn., 
1915-1917, 3 vol. de texte in 8° et un album in-4°). 

1. Cf. Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l’époque romane, passim ; Rivoira, op. 
cit., passim. 


14 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


peuples les initiateurs du renforcement des murs par bandes verticales. Et 
l’on regarde comme probable que l’art ravennate est une adaptation de l’art 
romain de l'Orient, lui-même influencé par le contact de l’architecture et des 
modes anciens de Perse et de Mésopotamie, modes plus ou moins conservés 
dans des traditions locales persistantes :. 

Quelle que soit l’origine lointaine du type, ce n’est pas en Orient que les 
architectes romans l’ont été prendre. Ils l’ont trouvé établi d’ancienne date sur 
les bords de l’Adriatique avec des caractères bien définis, dans le Frioul, 
l'Émilie, la Dalmatie, comme à Ravenne. 

On attribue communément la diffusion de l’art lombard aux ouvriers de 
métier émigrants, comme émigrent encore aujourd'hui des maçons et des 
terrassiers. Ce sont les fameux Magistri Comacini, originaires du lac de Côme, 
et qui se répandirent dans l'Italie du Nord, puis hors de l'Italie, et jusqu’en 
Catalogne. Ils formaient une véritable confrérie à la manière des collèges 
romains d'artisans. La première loi lombarde, édictée en 643 par le roi Rotha- 
ris, enregistre leurs privilèges; un édit du roi Liutprand, qu'on rapporte à 
714, règle le prix de leurs travaux, tant d'architecture que de sculpture: Un 
contrat de 1175 pour l'achèvement de la cathédrale d’Urgel stipule encore le 
rôle de quatre « lombardos » et de leurs associés « colleganti » ?. 


I 
Saint-Bénigne de Dijon. 


On a lieu de croire que les Magistri Comacim sont venus en Bourgogne, 
appelés par l'abbé Guillaume pour la reconstruction de Saint-Bénigne de 


1. Cf. P. de Truchis, L'architecture lombarde, ses origines, son extension dans le centre, l'estet 
le midi de l'Europe, in Congrès archéologique d'Avignon, 1909 ; Puig y Cadafalch, Les influences 
lombardes en Catalogne, in Congrès archéologique de Carcassonne, 1906. 

2. Cf. Puig y Cadafach, op. cit., pp. 698-699 ; Rivoira, op. cif., p. 127. On trouvera les 
textes: loi de Rotharis, chap. 144 et 145, in Historiae putriae monumenta edita jussu regis Caroli 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES IS 


Dijon :. Sans doute le texte qui témoigne de l'attrait exercé par le grand abbé 
de Dijon sur ses compatriotes d'Italie mentionne des moines et non des 
ouvriers. Mais plus tard, l'abbé Fécamp demande expressément l'envoi d’ou- 
vriers compétents à l'abbé de Saint-Bénigne pour terminer les travaux par lui 
entrepris en Normandie : « De artificibus aedificiorum nostrorum quae coepi- 
mus, vos obsecramus quo... mittere ad nos festinetis, quia valde nobis neces- 
sarli sunt *. » Il n’est donc pas interdit de penser que l’abbé Guillaume avait 
rassemblé et constitué en Bourgogne un atelier pour les constructions dont 
il eut l'initiative, et que cet atelier était en partie formé d'ouvriers amenés par 
lui d'Italie, son pays d’origine, puisque Saint-Bénigne de Dijon nous offre 
précisément des modes décoratifs de Lombardie. 

Aussi bien connaissons-nous, par le menu, le véritable afflux à Dijon d’Ita- 
liens de qualité, déterminé par la présence de l’abbé Guillaume : « Ceperunt 
denique ex sua patria, hoc est Italia, multi ad eum convenire, aliqui litteris 
bene eruditi, alii diversorum operum magisterio docti, alii agriculture scien- 
tia prediti * ». Ainsi séjournèrent à Dijon plusieurs années l’évêque d’Albenga 
près Gênes ; un autre évêque, Barnabé, grec de naissance; un autre venu de 
Rome et qui s'appelait Bénigne. Puis des abbés : Jean de Capoue ; un autre 
Jean, abbé de Saint-Apollinaire de Ravenne ; Benoît, abbé de Saint-Sévère de 
Classe, le faubourg de Ravenne ; Anastase et Marc, et beaucoup de moines 
dont le nombre n’est pas connu, passèrent aussi d'Italie en Bourgogne; et 
Geoffroy, archidiacre de Milan, un noble, qui retourna ensuite gouverner un 


Alberti. Edicia regum Langobardorum...., édit. Carolus Baudus a Vesme, p. 38 ; édit de Liut- 
prand, chap. 157 à 164, dans le même recueil, p. 151 ; ouencore dans Pertz, Monumenta Ger- 
maniae historica, Legum, IV, p. 33 (loi de Rotharis) et pp. 176-180 (édit de Liutprand). 

1. Sur Saint-Bénigne de Dijon, on consultera essentiellement l’œuvre considérable de 
Pabbé Chomton, Histoire de l'éolise Saint-Bénigne de Dijon (Dijon, Jobard, 1900, in-fol.), à 
laquelle nous nous référons communément, et son abrégé, publié par l’auteur à Dijon, in-8e, 
en 1923, sous le titre : Saint-Bénigne de Dijon. Les cinq basiliques. 

2. Chronique de Saint-Bénigne, édit. Bougaud, p. 137, in Awalecta Divionensia; Chomton, 
Cp, p.126, n. 2. 

3. Chronique de Saint-Bénigne, p. 157 ; Chomton, op. cif., p. 93. 


16: L'ART ROMAN DE BOURGOGNE | 
D | 


monastère de Milan, et qu’accompagnait à Dijon tout un trésor mobilier, 
« Veniens cum multis thesauris, inter quos altare onichinum auro et argento 
decenter ornatum, et quicquid ad capellam pertinebat, ornamentum scilicet 
ecclesiasticum, secum detulit : ». 

Tous les auteurs ont, avec raison et d’ancienne date, démontré l’impor- 
tance extrême de ces relations personnelles et du témoignage des chroniques 
pour expliquer la genèse de la renaissance romane en Bourgogne. Avec les 
textes, les monuments ont inscrit sur le sol de la Bourgogne et de FlItalie 
leur parenté. Encore conviendra-t-il d’en déterminer exactement le degré et de 


bien mesurer l’ampleur de l'importation lombarde dans les églises bour- 
guignonnes. 


Peut-être ne sera-t-il pas non plus superflu de s'étendre un peu sur la per- 
sonne même de l’abbé de Saint-Bénigne, après avoir cité quelques-uns de ses 
disciples. L'énergie de son caractère ne suffit pas à expliquer le rôle qu'il a 
joué en Bourgogne, en Lorraine, en Normandie, en Italie et en Allemagne 
par le moyen de sa fondation de Fructuare*. On sait, en effet, qu'il est. 
impossible de négliger dans l’histoire ecclésiastique, monastique et monu- 
mentale, sans compter dans l’histoire politique du moyen âge, l'influence 
souvent prépondérante des relations de famille. 

Aucun historien, aucun Dijonnais w’ignore que Guillaume fut envoyé par 
saint Mayeul de Cluny à Saint-Bénigne pour restaurer la discipline monas- 
tique, à la requête de l’évêque de Langres Brun de Roucy, avec une colonie 
de douze moines choisis pour leur piété, leur science et l'éclat de leur rang 
« duodecim monachos ex omni congregatione electos, divina et humana 
sapientia doctos, nobilitate carnali claros 5 »; bientôt il fut élevé à la dignité 
abbatiale. 


1. Chomton, op. cit., p. 93 ; Chronique de Saint-Bénigne, p. 152. 

2. Sur l'influence que Fructuare, monastère fondé en Italie par Guillaume sur ses terres 
patrimoniales, a exercée en Allemagne, cf. Dom A. Wilmart, Jean l'Homme de Dieu, in Revue 
Mabillon, 1925, p. 13. 

3. Chronique de Saint-Bénigne, p. 130 ; Chomton, op. cit., p. 88. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 17 


Guillaume était le fils du comte de Volpiano, au marquisat d’Ivrée, de 
haute naissance et bien apparenté. Il avait été tenu sur les fonts par l’impé- 
ratrice Adélaïde, qui fut successivement femme de Lothaire III et d'Otton le 
Grand. Raoul Glaber nous déclaré qu’il était proche, « affinitate propinquus » 
d'Otte-Guillaume, beau-fils et fils adoptif du duc de Bourgogne et comte de 
Mâcon. Les récentes recherches de savants spécialistes des généalogies féo- 
dales, MM. H. Moranvillé, l'abbé Maurice Chaume et J. Depoin nous per- 
mettent de préciser un peu plus '. Ces érudits ont établi que Brun de Roucy, 
évêque de Langres, et l’un des prélats les plus éclairés de son temps, un 
disciple de Gerbert, était de souche normande. Sa sœur Ermentrude avait 
épousé Otte-Guillaume ; et Otte-Guillaume étant devenu par sa femme cousin 
issu de germain de l'abbé de Saint-Bénigne, c’est que Brun de Roucy était 
donc lui-même cousin issu de germain de Guillaume de Volpiano. Ce n’est 
pas tout: M. l'abbé Chaume a exposé comment l’activité lorraine de l’abbé de 
Saint-Bénigne s’expliquait par des relations familiales dans la Lorraine; 
comment son activité normande résultait d’une parenté de Richard Ie, duc 
de Normandie, avec les ancêtres paternels de l’abbé Guillaume en Allemagne. 
Et la double ascendance de l’abbé Guillaume, le rattachant à une famille ita- 
lienne et à une famille germanique issue des ducs d’Alémanie, rend compte 
que son activité politique ait été plutôt orientée, comme ses tendances artis- 
tiques, vers les terres et les arts relevant du domaine impérial et de l'Italie 
du Nord. 

Nous sommes très exactement renseignés sur les circonstances et les dates 
de reconstruction de Saint-Bénigne de Dijon par Raoul Glaber, un contem- 
porain et un disciple de l’abbé, dans ses Historiae et dans sa Vita sancti Guil- 
lelmi ; et la rédaction assez proche de la Chronique de saint Bénigne constitue 


1. H. Moranvillé, Origine de la maison de Roucy, in Bibl. de l'École des Chartes, 1922 ; abbé 
M. Chaume, Les origines paternelles de saint Guillaume de Volpiano, in Rev. Mabillon, 1924; 
J. Depoin, Un problème éclairci, l'agnation reslituée de saint Guillaume (de Dijon), in Rev. Mabil- 
lon, 1924. — Voir aussi sur toutes ces questions le récent et capital ouvrage de M. l'abbé 
M. Chaume, Les origines du duché de Bourgogne, t. I, pp. 466 sq. 


L'art roman de Bourgogne. 3 


18 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


d'autre part un témoignage complémentaire. Grâce à ces divers documents, 
nous possédons de l'édifice une description très abondante. Mais il faut bien 
avouer que le lyrisme de Glaber et de la chronique a quelque peu obscurci 
l'interprétation qu'il convient de donner au texte. Il subsiste beaucoup 

‘énigmes, et nous ne pourrons suivre aveuglément les auteurs modernes dans 
leurs essais méritoires et conjecturaux de restitution ‘. Heureusement pour les 
archéologues, si la basilique proprement dite de Saint-Bénigne a disparu 
prématurément, la rotonde qui la prolongeait à l’est a vécu assez pour que 
nous en possédions des dessins et des descriptions du xvi* siècle permet- 
tant une reconstitution. Nous ne répéterons pas d’ailleurs ce qu'ont dit 
avec autorité et compétence MM. le chanoine Chomton et J. Calmette après 
dom Plancher. Nous n’insisterons que sur quelques particularités. 

L'abbé Guillaume ne travaillait pas sur un terrain neuf. Mais il est assez 
malaisé de se représenter exactement ce qui existait avant lui. L'examen atten- 
tif de la crypte actuelle a cependant permis des conjectures vraisemblables, 
si bien que le plus simple, pour restituer l’état antérieur à l’an 1000, est 
encore de décrire notre crypte. Ro 

Le tombeau du saint martyr Bénigne, remanié en 1288, est à peu près à son 
ancien emplacement. Sur ce tombeau, l’évêque saint Grégoire de Langres, 
après l'avoir remis en état, fit élever une basilique supérieure, consacrée en 
s35, et dont le chevet surmontait la crypte ou confession. L’autel était en 
avant et à l’ouest du sarcophage ; l’hémicycle du chevet était marqué très 
probablement par le tracé actuel du demi-cintre de colonnes, en avant de la 
rotonde. De chaque côté s’étendaient deux grands bras, au nord et au sud, 
au-dessous du transept de la basilique supérieure. Plus à l’est, et séparé dela 
basilique, fut édifié un petit oratoire indépendant en l'honneur de Sainte- 


1. Outre les deux volumes cités de M. l’abbé Chomton, on consultera Dom Plancher, His- 
toire de Bourgogne, t. 1, œuvre très méritoire pour le xvine siècle ; J. Calmette, La couverture 
de nef à Saint-Bénigne au XIe siècle, et le complément de M. l'abbé Chomton, Nofe sur la recon- 
struction partielle de l’église de Saint-Bénigne au XIIe siècle, ces deux dernières études insérées 
dans les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or, t. XVI. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 19 


Marie, mentionné explicitement vers 938, mais certainement plus ancien que 
cette date ; la tradition dijonnaise le ferait même remonter au temps de saint 
Grégoire de Langres et M. KR. de Lasteyrie l’admettrait volontiers ; contentons- 
nous d'affirmer qu’il existait avant le x1° siècle ; il est actuellement représenté 
et localisé en souterrain par la chapelle terminale rectangulaire de la crypte, à 
l'est. 

Vers 870 l’évêque de Langres Isaac commence une restauration générale de 
Saint-Bénigne, avec l’appui de Charles le Chauve: l'innovation consista, 
selon toute apparence, à réunir par une nef unique à deux étages (l'étage 
supérieur a disparu avec les autres constructions de surface) la basilique 
mérovingienne primitive au petit oratoire de l’est. Pour le surplus, la restau- 
ration d'Isaac ne semble pas avoir altéré sensiblement la disposition première : 
au nord et au sud de la tombe, les bras de transept étaient maintenus, et sur 
chacun de ces bras s’ouvraient vers l’est deux petites absidioles en demi- 
cintre, distribuées en échelonnement, et encore visibles. Ainsi toute la partie 
de la crypte avoisinant la tombe de saint Bénigne présente au visiteur de 
notre temps, sous un revêtement et un remaniement carolingien du 1x° siècle, 
un état beaucoup plus ancien; Viollet-le-Duc l’attribuait à un âge bien anté- 
rieur à l’an 1000, et M. R. de Lasteyrie, plus hardi encore, ne répugne pas à 
voir dans les étranges chapiteaux qui la décorent des sculptures peut-être 
plus vieilles que Charlemagne : ; le tombeau de saint Bénigne et son entou- 
rage immédiat constituent donc l’un des plus anciens sanctuaires chrétiens 
encore apparents sur le sol français. Outre cette région, et au delà de Îa 
rotonde proprement dite, la crypte nous montre, dans la petite chapelle 
extrême et terminale de l’est, ainsi que dans la petite travée quadrangulaire 
qui la précède, un reste des constructions édifiées avant l'abbé Guillaume. 


1. Cf. R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l'époque romane, pp. 86, 156. 
Toutes ces propositions sont simplement déduites des ouvrages cités de l’abbé Chomton qui, 
reprenant la question après dom Plancher, a le mérite de lavoir à peu près définitivement élu- 
cidée dans son ensemble. Le lecteur localisera aisément les diverses parties dont il est parlé en 
se reportant à la planche II. 


HE 


20 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


La réfection de l’abbé Guillaume embrassa tout l’ensemble des monuments 
consacrés au culte avant lui: la basilique mérovingienne de l’ouest, le pro- 


longement carolingien de cette basilique qu’il transforma en église ronde, 


enfin l’oratoire de l’est remanié pour s'adapter au plan général. Les travaux 
commencèrent le 14 février 1001 « fundatum autem est hoc templum anno 
Dominicae incarnationis MI, indictione XIV, decimo sexto calendas martii ». 
L'église basilicale fut consacrée le 30 octobre 1016 probablement, 1017 au 
plus tard ; l’église circulaire ne fut livrée au culte que le 13 mai 1018, date 
de sa consécration ‘. Cette rapidité est très remarquable en soi, et peut nous 
permettre d’opportunes conjectures sur la construction d’autres grandes 


églises. Sans doute, rien ne fut différé pour mener à bien l’entreprise, par. 


l’active collaboration de Brun de Roucy et de Guillaume de Volpiano : « In 
cujus basilicae miro opere domnus praesul [Brun de Roucy] expensas tri- 
buendo, et columnas marmoreas ac lapideas undecumque adducendo, «et 
reverendus abbas [Guillaume] magistros conducendo et ipsum opus dictando, 
insudantes dignum divino cultu templum construxerunt * ». Mais bien des 
traverses surgirent : si les soins donnés à d’autres œuvres par Guillaume ne 
durent pas ralentir les travaux de Dijon, il n’en fut pas de même des événe- 
ments politiques. C'était le temps de la conquête de la Bourgogne par le roi 
Robert le Pieux. Brun de Roucy et l’abbé Guillaume étaient des adversaires 
déterminés du roi, et, avant la première dédicace, la communauté de Saint- 
Bénigne avait dû se disperser sous la menace de l’armée royale venant assié- 
ger Dijon (1015) :. | 
L'œuvre était considérable : Guillaume avait voulu la nouvelle église de 
grandes dimensions, « valde longiore ac latiore quam fuerat », et il avait 


1. Chomton, Hist. de Péolise Suaint-Bénigne, pp. 94, 96, 121-122; Mortet, Recueil, 
pp. 27 sq. 

2. Chronique de Suint-Bénigne, p. 138 ; Mortet, Recueil, p. 26; Chomton, Hisf. de Péglise 
Saint-Bénigne, p. 94. 

3. Chronique de Saint-Bénigne, pp. 173-174; Chomton, Hist. de l'église Saint-Bénigne, 
p. 121 ; Abbé Chaume, Les origines du duché de Bourgogne, t. 1, p. 481. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 21 


prétendu qu’elle surpassât tous les autres monuments de France, « quoniam, 
ut diximus, et praesto est cernere, totius Galliae mirabiliorem atque propria 
positione incomparabilem perficere disponebat : ». L'ensemble se développait 
sur une longueur de 200 coudées, ou 92 mètres pour l’église supérieure. 

Le plan en était particulier : il comprenait véritablement deux églises se 
succédant : l’une, à l’ouest, sous le vocable de Saint-Bénigne, de forme basi- 
licale ; l’autre, à l’est, communiquant avec la précédente et de forme ronde 
ou circulaire, la rotonde à triple étage (dédiée à Sainte-Marie en son étage du 
milieu ou du rez-de-chaussée), elle-même prolongée à l’est par un chevet 
rectangulaire. Ainsi, de l’entrée, au rez-de-chaussée, la perspective se prolon- 
geait au delà du chœur par la rotonde et son chevet. Un peu plus tard, 
l’église Saint-Pierre de Flavigny fut de même suivie à l’est d’une église ronde 
à l’intérieur, octogonale à l'extérieur *. 

Il ne semble pas qu’on ait jamais cherché à interpréter ce plan, en appa- 
rence un peu anormal, de Saint-Bénigne de Dijon. N’en trouverait-on pas 
l’origine architecturale dans un usage que relate en ces termes KR. de Las- 
teyrié * : 

« Quelques absides, écrit-il, se distinguent du type ordinaire par une autre 
particularité. Les restes des martyrs étaient l’objet d’une telle dévotion que, 
de bonne heure, les oratoires où on les conservait devinrent trop exigus pour 
les foules qui s'y pressaient. Beaucoup furent reconstruits dans des propor- 
tions plus vastes. Mais parfois, au lieu de recourir à ce remède radical, on 
tenta de concilier le culte dont on entourait les reliques et la nécessité de 
faire place au nombre croissant des fidèles, en annexant à ces oratoires une 
basilique dont l’abside, contiguë à celle qui contenait le tombeau du martyr, 
communiquait avec elle. C’est ce qui fut fait à Sainte-Symphorose sur la voie 
Nomentane, à Sainte-Generosa sur la voie Portuensis, et enfin à Saint-Lau- 


rent-Hors-les-Murs. 
1. Chomton, op. cit., p. 95; Mortet, Recueil, pp. 5 et 27. 


2. P. de Truchis, Guide du Congrès archéologique d’ Avallon, 1907, p. 53. 
3. L'architecture religieuse en France à l’époque romane, p. 91. 


22 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


« Saint Paulin de Nole nous apprend qu’il adopta une disposition de ce 
genre pour la basilique de Saint-Félix, mais tandis qu’on se contentait ordi- 
nairement de faire communiquer les deux monuments par une petite baie, 
fenestella, fermée par un grillage, transennae, permettant de voir d’une des 
absides le tombeau contenu dans l’autre, saint Paulin perça le fond de sa 
basilique de trois arcades donnant accès dans un petit atrium qui TUE 
les deux absides. ; 

« On a cru longtemps que cet exemple était unique, mais des déconteEl 
récentes en ont fait connaître plusieurs autres. C’est d’abord une lampe chré- 
tienne trouvée en Afrique, et qui a la forme d’une basilique, avec une abside 
percée de trois arcades. 

« Puis on a retrouvé dans une église de Naples, à San Giorgio Maggiore, 
les restes assez bien conservés d’une abside toute semblable ; on en a signalé 
d’autres à San Giovanni Maggiore dans la même ville, et à Prata près d’Avel- 
lino. » re 

Saint-Bénigne de Dijon pourrait être ainsi un exemple attardé d’une dispo- 
sition architecturale beaucoup plus ancienne et, d’une certaine manière, tra- 
ditionnelle. | | 

Du moins n’ést-il pas nécessaire d’aller chercher quelque souvenir d’ancien 
temple païen pour expliquer, comme on l’a fait, la rotonde de Saint-Bénigne. 
Des traditions anciennes adaptées par le christianisme peuvent la justifier. 
M. de Lasteyrie '’ a très opportunément rappelé que les Romains, à l’époque 
impériale, affectionnaient le plan circulaire (ou polygonal) pour les tombeaux 
monumentaux, tels le mausolée d’Adrien, le tombeau de Cecilia Metella à 
Rome, d’autres en Algérie et ailleurs. L'usage s’en perpétua : l’église Saint- 
Pierre et Saint-Marcellin, à Rome, au temps de Constantin, auraït été le mau- 
solée de sainte Hélène ; l’église ronde de Sainte-Constance, à Rome, bâtie 4 
la fin du règne de Constantin, fut destinée à la sépulture de deux princesses 
impériales. De même, au vr° siècle, le tombeau de Théodoric à Ravenne. À 


1. Op. cit., pp. 128 sq., 276 sq. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 23 


Jérusalem, Constantin fit enfermer le Saint Sépulcre dans une église ronde ; 
et l’église du Saint-Sépulcre fut intentionnellement imitée en France, ainsi en 
1045 à Neuvy-Saint-Sépulcre (Indre). Tous ces exemples sont bien connus 
des archéologues. 

Sans doute l’emplacement de la rotonde de Dijon n’est pas celui du tom- 
beau de saint Bénigne, qui est un peu en avant, vers le couchant. Mais lors- 
qu'il commença sa construction, l'abbé Guillaume, au témoignage de Raoul 
Glaber, ignorait le lieu exact de cette sépulture : « Quam [ecclesiam] cum 
coepisset reedificare positione mirabili.. ignotus tamen erat universis locel- 
lus quo pretiosi martyris membra claudebantur Benigni.… Cujus ignoratio 
rei nimium moestificabat animum patris Willelmi ‘ ». Et il est possible que, 
la tombe sainte retrouvée, il n'ait pas voulu ensuite procéder à un déplace- 
ment trop considérable. L'ensemble monumental de la reconstruction de 
l'abbé Guillaume étant d’ailleurs à l'honneur du martyr de la Bourgogne, 
l'architecte a pu vouloir associer au nouvel édifice l’idée tumulaire symboli- 
quement exprimée par la forme circulaire d’une des parties. Bien que, d’autre 
part, la rotonde n'ait jamais pu être un baptistère, son étage inférieur était 
consacré à saint Jean Baptiste, et le seul nom de Précurseur pouvait évoquer 
la pensée d’un édifice circulaire, puisque les baptistères étaient volontiers à 
l’origine ronds ou polygonaux. Enfin la rotonde étant essentiellement l’agran- 
dissement du petit oratoire de Sainte-Marie, et sa dédicace ayant eu lieu le 
13 mai 1018, c'est-à-dire le jour anniversaire inscrit au martyrologe de la 
dédicace, en 609, de l'église Sainte-Marie-aux-Martyrs formée du Panthéon 
romain, M. le chanoine Chomton admet que l'abbé Guillaume a fort bien pu 
s'inspirer et s’autoriser du monument romain pour amplifier d’une rotonde le 
primitif oratoire de la sainte Vierge. 

Voilà, dira-t-on, bien des hypothèses aussi subtiles que vaines et superflues. 
Mais la Chronique de saint Bénigne, d'assez peu postérieure (elle fut écrite 
avant 1031), fait une claire allusion au symbolisme de certaines parties de 


1. Chomton, op. cif., pp. 94-95 


24 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


‘édifice ; et bien que des réserves s'imposent toujours à des interprétations 
données après coup, il est manifeste que, de très ancienne date, et peut-être 
dès l’origine, le mysticisme fut réputé avoir inspiré, et inspira peut-être les 
constructeurs de Saint-Bénigne : « multa in eo videntur mystico sensu facta, 
que magis divine inspirationi quam alicujus debent deputari peritie magis- 
tri‘ », déclare la Chronique. Il n’est donc pas excessif ni téméraire de prêter 
nous-même une pensée symbolique à l’architecte de Saint-Bénigne, et c’est 
l’idée tumulaire qui semble évidemment le symbole le plus probable. 

Quoi qu’il en soit, nous pensons que l’abbé Guillaume n’a pas innové 
lorsqu'il a fait communiquer entre elles deux églises juxtaposées par une 
abside largement ouverte. Il a eu des modèles que nous avons rappelés et 
qu'il a ingénieusement adaptés puisqu'il s'agissait, pour lui aussi, de rendre 
plus accessible à une foule nombreuse le tombeau de saint Bénigne. 

Mise à part la rotonde de Charroux en Poitou, succédant de même à une 
église basilicale, la rotonde de Dijon a été certainement le monument le plus 
remarquable de ce type en France. Et l’on ne saurait trop réprouver l’igno- 
rance qui la fit démolir en 1792°. Les deux étages inférieurs, à double collaté- 
ral, comportaient le même mode d'équilibre qui subsiste encore dans la 
crypte actuelle : le collatéral intérieur était couvert d’un berceau annulaire 
avec pénétrations prononcées; au collatéral extérieur, le berceau annulaire 
avec pénétration était interrompu de distance en distance par une travée bar- 
longue couverte d’une voûte d’arêtes ; à l’étage supérieur, les collatéraux dis- 
paraissaient pour ne laisser qu'une vaste galerie couverte d’un demi-berceau 
annulaire, venant buter la lanterne ajourée qui recouvrait l’oculus du sommet. 
Les dessins, coupes et plans insérés par Dom Plancher au tome I de Histoire 


générale et particulière de Bourgogne, publié en 1739, alors que la rotonde était - 


tout entière debout, ne laissent pas place au doute. Ces documents graphiques 
sont d’ailleurs confirmés par les gouaches de l'ingénieur P. J. Antoine à la 


1. Chronique de Saint-Bénigne, p. 138; Mortet, Recueil, p. 27. 
2. Chomton‘ op. cit. p. 308. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 25 


fin du xvi siècle, aujourd’hui conservées à la Bibliothèque de Dijon et 
publiées par un descendant de l’auteur *. | 

Par contre, rien ne reste de l’église basilicale de l’abbé Guillaume, en avant 
et à l’ouest de la rotonde, si bien que les archéologues ont beaw jeu à discuter 
de bien des détails hypothétiques. Cette église était de vastes proportions, en 
leur temps inusitées en Gaule, si l’on interprète au sens strict et absolu 
l'éloge qu’en fait Raoul Glaber. Elle mesurait 128 coudées de long, environ 
64 mètres, alors que l’église ogivale actuelle en mesure 68 ; elle était large de 
s3 coudées, environ 26 m. 25. La hauteur de la nef atteignait 40 coudées ou 
20 mètres, on comptait seulement 31 coudées, ou 1$ m. 25 au transept et au 
chœur *. Encore faut-il observer que la traduction des mesures anciennes, 
assez variables, en métrage moderne rigoureux et constant doit laisser place 
à une certaine élasticité. Notons au passage que l’usage de donner au transept 
et au chœur une hauteur différente de celle de la nef est fréquent au 
xI° siècle et ne préjuge rien du mode de couverture adopté pour ces diverses 
parties. 

Le plan même était très développé. La nef était accostée de part et d'autre 
de doubles collatéraux voûtés *, se terminant chacun, au delà du transept, 
par une absidiole en échelon. Le transept, qu’accuse la Chronique (ad instar 
crucis), n'était pas saillant, selon toute vraisemblance. Rien ne permet de 
présumer le mode de voûtement des collatéraux puisque, dans le narthex de 
l’église presque contemporaine de Tournus, tous les systèmes, sauf la voûte 
d’ogives, sont combinés, et puisqu'on rencontre dans les autres églises de la 


1. Joseph Moreau, Dijon à la fin du XVIIIe siècle. Quarante-deux vues inédites d’après les 
gouaches de P.-]. Antoine, Dijon, 1893, gr. in-4°. 

2. « ...In porticus ecclesias majoris deponunt. Quae ad instar crucis edificata habet in 
longitudine cubitos centum viginti octo, in latitudine, sicut prescriptum est, quinquagenta 
tres, in altitudine quaquaversum permaximos triginta et unum cubitos, in medio autem qua- 
draginta. » Chron. de Suaint-Bénigne, p. 145 ; Chomton, op. cif., p. 98; Mortet, Recueil, 
p. 30. 

3. « Habet hinc et inde geminas porticus dupliciter transvolutas, in quibus bina continen- 
tur altaria. » Chronique, p. 146 ; Chomton, op. cit., p. 98 ; Mortet, Recueil, p. 31. 


» 


L'art roman de Bourgogne. 4 


26 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


première moitié du xI° siècle aussi bien le berceau que la voûte d'arêtes. Le 
chroniqueur insiste sur l’abondant éclairage, procuré par 70 fenêtres ‘. Compte 
tenu des fenêtres de façade et du transept, ce nombre ne paraît explicable 
que si l’on suppose l'éclairage direct de tous les collatéraux et de la grande 
nef. Autrement dit, les toitures des collatéraux devaient s'élever en échelon 
au-dessus de voûtes ou de charpentes étagées à des hauteurs différentes, de 
manière à permettre un percement entre chaque étage de voûtes ou de char- 
pentes, depuis le rez-de-chaussée. L'église Saint-Abondio de Côme, que M. le 
chanoine Chomton a ingénieusement rapprochée de Saint-Bénigne *, mais qui. 
est sensiblement plus jeune, en peut donner quelque idée. 

Un problème délicat, et dont la solution ne nous semble pas définitive, 
malgré les apparences, est celui de la couverture de la nef majeure, voûte ou 
charpente, et de la disposition des supports qui recevaient cette couverture. 
M. le chanoine Chomton a d’abord admis que la nef était voûtée de pierre, et 
que les supports étaient alternés, les uns forts et les autres faibles ?. On sait 
en quoi consiste la méthode de l'alternance des piles : de place en place, et 
généralement de deux en deux, se rencontrent dans la file des supports d'un 
même côté, pour soutenir les grandes arcades, des piles plus fortes et plus 
massives qui alternent avec d’autres piles plus minces et plus faibles. On dit 
la méthode originaire de l'Orient. Elle avait du moins pénétré de bonne heure 
le monde byzantin, et l’on trouve à Saint-Demetrius de Salonique de forts 
piliers substitués de place en place à des colonnes plus légères. Les Lombards 
ont affectionné cette technique, et ils l’ont propagée à travers le monde occi- 
dental, dans les terres qu’ils ont peuplées de leurs monuments ou influen- 
cées de leurs procédés, en Germanie et sur les bords du Rhin, dans le Nord 
comme en Normandie. 


. « Inluminatur septuaginta vitreis ». Chronique, p. 146 ; Chomton, op. cit., p. 98; Mor- 
tet, Pau p. 30. | 
2. Dans l’exemplaire personnel de sa grande monographie, enrichi d'additions manuscrites, 
aujourd’hui déposé par l’auteur à la Bibliothèque de Dijon. Voir dans l’Album de A. Kingsley 
Porter, Lombard Architecture, pl. 58, l’extérieur de Saint-Abondio de Côme. 
3. Chomton, op. cit., pp. 107 et 110. L’auteur suppose un berceau brisé sur la grande nef, 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 27 


_ L’alternance des piles, étant admis que les Lombards ne voüûtaient pas la 
nef de leurs églises, mais la couvraient seulement d’une charpente selon la 
doctrine de l’archéologie française (et en effet, ni dans les écoles germanique 
et rhénane, ni dans l’école normande, dérivées de l’école lombarde, le voü- 
tement primitif de la nef n’a été pratiqué), cette alternance paraît impliquer 
que la néf majeure de Saint-Bénigne n’était pas voûtée. C’est une conséquence, 
un corollaire inéluctable dont M. J. Calmette ', s'appuyant sur les travaux de 
M. Martin du Gard *, a démontré la rigueur pour Saint-Bénigne ; et il a eu 
l’heureuse fortune de ranger à son opinion M. Chomton :. Dans ce système, 
en effet, les piles fortes sont destinées à recevoir un diaphragme muré qui 
supporte et soulage les fermes de la charpente, en même temps qu’il peut 
limiter la propagation d’un incendie des combles, toujours possible et assez 
fréquent. 


Si prudent qu'on doive être dans la restitution d’un état de choses disparu 
depuis plusieurs siècles, contre l’avis d’archéologues et d’érudits de grande 
expérience, il nous semble qu’un doute reste permis. Et nous hésitons forte- 
ment, avouons-le, à nous prononcer catégoriquement contre l'hypothèse d’un 
voûtement de la grande nef de Saint-Bénigne par l'abbé Guillaume. La ques- 
tion est d'importance : cette voûte, si elle a existé, à cette époque, dans un 
édifice si considérable, a été jugée comme une anticipation, une anomalie, un 
anachronisme. Mais il faut cependant un commencement à tout, et nous ne 
sommes pas absolument persuadé de la réalité de l’anachronisme. 

Est-il bien établi, d’abord, qu’il y avait alternance des piliers ? Lisons plu- 
tôt la Chronique de Saint-Bénigne, un témoin oculaire, d’ailleurs assez confus : 
« Fulcitur centum viginti et una columnis, quarum nonnulle juxta capita for- 
tissimarum, que sunt quadraginta, pilarum quadrangulatim statute, una quasi 
simul coronari videntur corona, quamvis non unius sit magnitudinis omnium 


1. La couverture de nef à Saint-Bénigne de Dijon. 
2. L'abbaye de Jumièges. Étude archéologique des ruines. Montdidier, 1909, in-8o. 
3. Cf. l’exemplaire personnel cité de l'Histoire de l’église Saint-Bénigne de Dijon. 


28 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


forma ‘. » Il est incontestable qu’il y avait dissymétrie des piles. Dom Plan- 
cher signale d'autre part comme subsistant encore de son temps à l'entrée 
de l’hémicycle absidal, de chaque côté, « une grosse pile quarrée de maçon- 
nerie de 6 pieds de large, ornée par le haut de quatre colonnes aux quatre 
coins, telles qu’elles ont été décrites dans la Chronique, et il figure ces piles 
dans un plan*. Mais comme la grande tour qui surmontait la croisée du 
transept dans l’église de l’abbé Guillaume, selon le mode latin et lombard, 
s’'écroula à la fin du xr° siècle, vers l’an 1100, cette chute entraîna une réfec- 
tion partielle et assez considérable de l’église 3 ; des remaniements furent 
nécessaires dans la région du transept et de l’abside, si bien que les grosses 
piles carrées décrites et figurées par dom Plancher ne sont plus un témoin 
indiscutable de l’état premier. Et il est assez malaisé de se représenter sans 
aucune hésitation l'ajustement et l'aspect des colonnettes disposées à la par- 
tie supérieure des piles fortes. 

Quelle qu’ait été d’ailleurs la forme des piles fortes à leur partie supérieure, 
on peut concevoir pour elles une autre disposition que l'alternance. Nous 
n’en connaissons pas le nombre : nous savons seulement qu’il y avait un 
total de quarante piles, fortes ou faibles, distinctes des colonnes, mais Ja 
proportion des fortes et des faibles ne nous est pas révélée. Pourquoiles 
piles fortes n’auraient-elles pas été toutes, sans aucune interposition de sup- 
ports plus menus, alignées de part et d'autre de la nef majeure, sans disconti- 
nuité ? On en connaît des exemples avant Saint-Bénigne, à l’ancienne basi- 
lique Saint-Pierre de Rome, à Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome encore, à Saint- 
Démétrius de Salonique * ; après Saint-Bénigne, à Ripoll, à Saint-Abondio de 


1. Chronique, p. 146 ; Chomton, op. cit., p. 98 ; Mortet, Recueil, p. 30. 

2. Histoire de Bourgogne, t. I, p. 488 et pl. de la p. 491. 

3. Chomton, op. cit., p. 143. La chute de la tour du chœur est mentionnée dans les 
Annales brèves de Saint-Bénigne publiées par Pertz, Monumenta Germaniae, Scriptores, t: NW, 
pp. 37 sq. M. Chomton a eu le mérite de remettre en lumière cet incident, oublié par la 
suite. 

4. Cf. Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l’époque romane, pp. 12, 13, 265 Enlart, 
L'architecture chrétienne en Occident avant l’époque romane, in Hist. de l'Art d'A. Michel, t&E 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 29 


Côme, toutes les piles rondes maçonnées de la nef sont égales entre elles, et 
plus fortes que les piles ou colonnes séparant les doubles collatéraux. 

L'hésitation à présumer l'alternance des piles sur la nef à Saint-Bénigne est 
d'autant plus légitime qu’on ne connaît aucun autre exemple de ce parti en 
Bourgogne, malgré l'influence qu'ont pu exercer l’abbé Guillaume et le 
modèle de sa grande abbatiale ; mais on rencontre, au contraire, l'alternance 
dans les écoles romanes influencées par l’art lombard, en Rhénanie et en Nor- 
mandie par exemple. Encore devons-nous remarquer que l'alternance n’est 
pas systématique en Normandie. Bien plus, l’église abbatiale de Bernay en 
Normandie, bâtie par l’abbé Guillaume « qui in locandis fundamentis non 
modicum praestiterat consilii auxilium », n'a pas d’alternance, et le savant 
chanoine Porée s'étonne de cette anomalie ‘. Il n’y a plus d’anomalie si l’on 
admet que Saint-Bénigne n’avait pas d’alternance. Et l’on doit convenir que 
cette hypothèse n’est pas moins légitime que l'hypothèse contraire. Elle se 
fonde même sur des commencements de preuve. 

Ainsi devenu douteux le système de l'alternance des piliers à Saint-Bénigne, 
l'argument péremptoire qui, dans la démonstration de M. J. Calmette, élimi- 
nait toute possibilité de voûte à la nef majeure de Saint-Bénigne, s’affaiblit à 
son tour, et l'hypothèse du voûtement renaît, sinon avec certitude, du moins 
commé n'étant plus entièrement invraisemblable. 

Est-il cependant admissible, dans l’état de nos connaissances, — c’est une 
question préjudicielle, — que la nef de Saint-Bénigne ait été voûtée par 


p. 98. À Saint-Démétrius de Salonique, une alternance existe sur la grande nef, mais toutes 
les colonnes de la nef majeure sont de section plus forte que les colonnes séparant entre eux 
les doubles collatéraux. Les supports sont donc inégaux en résistance selon qu’ils sont sur la 
nef, ou entre deux collatéraux. 

1. Chanoine Porée, L'église abbatiale de Bernay, in Congrès archéologique de Caen, 1908 ; l’au- 
teur serait même tenté de contester à l’abbé Guillaume l’abbatiale de Bernay, précisément à 
cause de l’absence d’alternance. L’abbatiale de Bernay offre d’ailleurs, par rapport aux autres 
églises normandes, des traces d’archaïsme qui la rapportent bien au temps où l’abbé Guillaume 
réformait les monastères de Normandie, à l’appel du duc Richard. Cf. Bilson et Porée, La 
date et la construction de l’église abbatiale de Bernay, in Bulletin monumental, 1911. 


30 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


l'abbé Guillaume ? Il faut d’abord convenir que les théories anciennes sont 
aujourd’hui soumises à révision, et que la chronologie des formes architec- 
turales aurait besoin d’une critique très serrée pour devenir à bon droit un 
immuable credo. Un archéologue éminent, don Puig i Cadafalch, a pu écrire 
avec raison que l'Occident, pas plus que l'Orient, n’a ignoré la voûte; les 
Arabes de Cordoue l'ont pratiquée anciennement ; les églises mozarabes d'Es. 
pagne du 1x° siècle ont eu des voûtes, au moins partiellement. L'église cata- 
lane de Banyoles est voûtée en partie en 957; de même l’église de Ripoll 
dédiée en 977. En 1009, à Saint-Martin du Canigou, la nef même est voûtée. 
En Provence, M. Labande, érudit très autorisé, écrit « qu'en dehors des 
monuments les plus primitifs, une nef sans voûte est insolite à l’époque 
romane et même préromane : les constructeurs avaient sous les yeux trop de 
monuments romains pour ne pas adopter, de très bonne heure, un système 
dont ils pouvaient pénétrer facilement tous les secrets ‘ ». En Bourgogne 
même, nous possédons un irrécusable témoin, la voûte qui couvre la haute 
nef, à l'étage du narthex de Saint-Philibert de Tournus. Cette voûte en ber- 
ceau longitudinal, d’une extrême audace, nous la croyons antérieure à Pabbé 
Bernier ; d’autres archéologues l’attribuent à cet abbé, entre 1008 et 1019, et 
c’est la date la plus récente à laquelle on la puisse descendre. Or, à ce 
moment même, se construisait Saint-Bénigne ; dans cet édifice, grâce au 
double collatéral, la portée de la voûte centrale n’était pas très différente de 
la portée de la voûte majeure de Tournus. Pourquoi donc refuser à Dijon ce 
qui a été possible à Tournus dans le même temps ? Sans doute la Chronique 
de Saint-Bénigne note le voûtement des collatéraux et reste muette surla 
couverture de la nef, mais, comme l’a observé M. Calmette, cette omission 
ne peut rien préjuger. Et Raoul Glaber, lui, se contente de célébrer en géné- 
ral l’œuvre remarquable de l'abbé Guillaume, sans insister sur le voûtement 
d'aucune partie de l'édifice. 


1. Cf. Puig i Cadafalch, L'architecture en Catalogne du IXe au XIIe siècle, in Bull, monum., 
1925, pp. 288 sq.; du même, Les influences lombardes en Catalogne, in Congrès archéologique 
de Carcassonne, 1906, pp. 693 sq. ; L.-H. Labande, Études d'histoire et d'archéologie romane, I, 
Provence et Bas-Languedoc, p. 36. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 31 


Il semble donc que le plus sage est d’imiter le silence des textes contempo- 
rains. Nous ne sommes pas en mesure d'affirmer le voûtement intégral de 
Saint-Bénigne de Dijon. Mais il serait peut-être excessif de le nier catégorique- 
ment. Si, en raison de la date de la construction et de l’ampleur de l'édifice, 
le voûtement de la nef demeure douteux, cette date cependant n'exclut pas 
rigoureusement un perfectionnement aussi substantiel de l'architecture, dans 
un monument célébré avec beaucoup de lyrisme par les auteurs du temps. 
Et c’est précisément la renommée de Saint-Bénigne de Dijon qui nous oblige 
à discuter les hypothèses émises à son sujet. 

Il est du moins une caractéristique qui nous est certainement connue : 
c'est l'appareil. Les dessins anciens que nous possédons de la Rotonde et de 
l'ensemble de constructions qui en dépendaient nous montrent clairement 
les arcatures et les bandes lombardes. Nous n'avons aucune raison de douter 
que la maçonnerie ait été également celle qu'on remarque dans tous les 
monuments de ce temps, et que dom Plancher, qui l'avait sous les yeux, a 
parfaitement décrite ‘ : « Cette rotonde est entièrement bâtie de cette espèce 
de moellon que j'ai dit avoir été en usage dans le x1° siècle, et communé- 
ment employé dans les édifices de ce temps-là, dans le Dijonnais, et plus 
particulièrement en la ville de Dijon, de pierres dures et plates de couleur 
grise ou rougeûtre, presque toutes semblables, et de deux à trois pouces 
d’épais. Leur arrangement étudié forme un mur uni par la seule assiette des 
mêmes pierres ; tout cela convient aux édifices du xi° siècle à Dijon, à ceux 
de l’abbaye de Saint-Étienne de ce temps-là, et en particulier à la rotonde de 
Saint-Bénigne. » Nous reconnaissons ce même appareil qu'offre Saint-Phili- 
bert de Tournus, et il était certainement aussi celui de l’église basilicale éle- 
vée par l'abbé Guillaume. On remarque, en outre, dans une curieuse litho- 
graphie des Voyages pittoresques (Bourgogne) par le baron Taylor, l'aspect des 
voûtes de la crypte, étage souterrain de la rotonde, qui venait d’être remis au 
jour, vers 1858. La maçonnerie en a été refaite, et elle est devenue mécon- 


1. Histoire de Bourgogne, I, p. 496. 


32 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


naissable. La lithographie, au contraire, nous la montre fruste et grossière, 
laissant apparaître, sur l’épais couchis de béton, en longues bandes étroites, 
les traces du cintrage. La fidélité du dessinateur est certifiée par l'étroite 
similitude de ces voûtes avec celles du déambulatoire souterrain de l’abba- 
tiale Saint-Philibert de Tournus, plus anciennes de quelques années. 


Il 


Sant-Philibert de Tournus. 
Note critique sur la chronologie de l'édifice. 


La chronologie * exacte des églises romanes et gothiques est à la base de 
toute classification des genres et des écoles, de toute étude sur les progrès de 
l'art de bâtir, sur l’évolution des styles, sur la détermination et la mesure des 
influences reçues ou propagées. Le lecteur ne s’étonnera donc pas de voir les 
archéologues s'attacher d’autant plus à la solution de ce problème délicat, 
qu'il est plus malaisé d’en définir les termes. 

Parmi les monuments bourguignons de la période romane primitive, 
l'église abbatiale de Saint-Philibert de Tournus est une énigme pour beau- 
coup d’érudits. L'originalité de ses dispositions, la complexité de sa construc- 
tion ont intrigué bien des savants, et, comme il arrive fréquemment en pareil 
cas, l'esprit de finesse semble avoir conduit à un raffinement de commen: 
taires ingénieux et subtils, dont l'excès, au lieu de faire la lumière, pourrait 
bien avoir contribué à projeter une obscurité plus épaisse sur la question: 
Nous voudrions tenter de montrer comment, en s'appuyant sur les données 
historiques certaines et sur des observations précises, on peut essayer de 
ramener à plus d'unité la genèse du curieux édifice. 


1. Étudeïpubliée dans la Revue des Cours et Conférences, 30 avril 1925. Nous la réimprimons 
avec un petit nombre d’additions ou corrections. Nous ne croyons pas nécessaire de retracer 
une fois de plus les origines de l’abbaye de Saint-Philibert de Tournus. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 33 


Le dernier en date ‘, et corrigeant des études antérieures *, M. Jean Virey a 
conclu pour la thèse suivante : il subsiste, au bas de l’église actuelle, contre 
le mur de clôture du narthex, un fragment des constructions primitives des 
moines émigrés de Noirmoutier (dernier quart du 1x° siècle) ; ceux-ci les 
auraient entreprises lorsqu'ils entrèrent en possession du monastère de Saint- 
Valérien en 875. Les moines de Saint-Philibert, en effet, auraient édifié une 
nouvelle église, en avant et à quelque distance de l’église qu'ils trouvèrent 
érigée en l’honneur de saint Valérien; cette nouvelle église aurait occupé 
emplacement du narthex actuel, plus ou moins prolongé à l'est. Puis l’in- 
vasion des Hongrois amène en 937 la destruction de l’église et de l’abbaye. 
L'abbé Aimin (928-946) se consacre aussitôt à la reconstruction; c’est à lui 
qu'on devrait le plan original et grandiose du sanctuaire avec déambulatoire 
et chapelles rayonnantes : ; il y installe le corps de saint Philibert. Mais l'oubli 
dans lequel on laisse les reliques de saint Valérien, l’apôtre de Tournus, 
entraîne un schisme entre les tenants du culte primitif (saint Valérien) et les 
adeptes du culte importé (saint Philibert), schisme manifesté par l’intrusion 
de l'abbé Guy; les Philibertins retournent à Saint-Pourçain, d’où ils étaient 
arrivés en 875. Le schisme terminé (948-949), et la communauté philibertine 
réintégrée à Tournus, les abbés Hervé (946-970) et Étienne (970-980) 
reprennent la construction d’Aimin, dont cet abbé aurait donné le plan géné- 
ral sans le pouvoir réaliser. Le rez-de-chaussée du narthex est élevé; on 


1. À propos de Saint-Philibert de Tournus, in Rev. Mabillon, 1922. 

2. Les dates de construction de Saint-Philibert de Tournus, in Bulletin monumental, 1903, 
publié à nouveau comme étude préliminaire dans l’importante monographie de M. le chanoine 
Henri Curé, Saint-Philibert de Tournus (Paris, 1905, in-8°). Pour le texte de la Chronique de 
Falcon et la chronologie des abbés et de l'histoire de Tournus, nous utilisons de préférence 
R. Poupardin, Monuments de l’histoire des abbayes de Saint-Philibert, Paris, 1905, in-8° [dans la 
Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l’histoire]. 

3. Ce serait en pareille hypothèse très probablement le premier exemple en France, comme 
il sera exposé par la suite ; et nous avons peine à le croire. Sur les invasions hongroises en 
Bourgogne et la terreur qu’elles provoquèrent, cf. abbé Chaume, Les origines du duché de Bour- 
gogne, t. I, pp. 412, 427 sq. 


L'art roman de Bourgogne. s 


34 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


emploie à cette fin des matériaux provenant de l’église ruinée par les Hon- 
grois : ce sont ces chaînages horizontaux de grosses pierres blanches, qu’on 
remarque jusqu’à un certain niveau du narthex, et qui se prolongent d’ail- 
leurs à même hauteur dans les murs des collatéraux de l’église proprement 


dite. Puis Étienne soude les deux églises, en remontant seulement les murs 


dont les soubassements pouvaient subsister depuis 937, et qui seraïent Îles 
murs actuels des collatéraux. En 979, ce même Étienne transfère solennelle- 
ment les reliques de saint Valérien, mais 1l se contente d'aménager à cet effet 
l’une des chapelles de la crypte d’Aimin. ù 


En 1007 ou 1008, un incendie terrible dévaste l’église, épargnant seule: 


ment, selon M. Virey, le rez-de-chaussée construit du narthex, et le chevet 
dont la partie supérieure seule est endommagée. L'abbé Bernier (1008-1028) 
répare le désastre. Il fait appel, comme l’a suggéré M. le vicomte de Truchis”, 
à un atelier ravennate; cet atelier construit l'étage du narthex, inaugure et 
propage dans la vallée de la Saône l'influence lombarde : ; les piles cylin- 
driques de la nef sont dressées, des piles demi-cylindriques sont appliquées 
aux murs des collatéraux ; les collatéraux sont voûtés d’arêtes, la nef d’une 
simple charpente selon toute apparence ; enfin les maçons de l'abbé Bernier 
réparent le chevet. En 1019, l’église redressée est consacrée. Plus tard, à la 
fin du xr° siècle, la grande nef est pourvue de sa couverture en berceaux 
transversaux ; puis le chœur actuel, reconstruit par l'abbé Francon du Rou- 
zay, pour une cause qui nous échappe, est consacré en 1120 par Calixte I: 

Tel est le système de M. Jean Virey, amendant et complétant sur certains 
points de récentes observations de M. le vicomte de Truchis. 


1. Pour M. de Truchis, le rez-de-chaussée et l’étage du narthex sont de construction nette- 
ment distincte : le rez-de-chaussée, vers 970-980, par l'abbé Étienne ; l'étage, une trentaine 
d'années plus tard, par l’abbé Bernier qui fait appel à un atelier de l’école lombarde. Cf: P:.de 
Truchis, Les Influences orientales dans l'architecture romane de la Bourgogne, p. 5-6 [Extr. “du 
Compte rendu du Congrès archéologique d’ Avallon, 1907], et l'Architecture lombarde, ses origines, 
son extension, p. 15-16 [Extr. du Congrès archéologique d'Avignon, 1909]. | 

2. On ne doit pas cependant oublier que, au temps de l’abbé Bernier, l’église Saint- 
Bénigne de Dijon était depuis longtemps commencée par l'abbé Guillaume de Volpiano avec 
le concours probable ou au moins possible d’ouvriers venus d’Italie. 


N ES 
did 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 35 


Il ne nous paraît pas que, malgré l’autorité de ses auteurs, cette doctrine 
réponde en tous points à la réalité. Écartons d’abord une hypothèse préjudi- 
cielle qui se fonde, en apparence, sur un texte précis. Juénin ‘ a relaté une 
tradition, d’après le « livre des anciens usages de l’abbaye », qui fait du rez- 
de-chaussée du narthex la nef de la vieille église, « navis veteris ecclesiae », 
c'est-à-dire l’église construite par la communauté philibertine, et tout à fait 
distincte à l’origine de l’oratoire des moines de Saint-Valérien. M. Virey 
adopte, nous l’avons vu, ce système des deux églises séparées. Le témoignage 
allégué pour justifier cette croyance est bien tardif. Le livre cité par Juénin 
n'est autre en effet que le Processional?, composé en 1563 par Claude de 
Wignaucourt et que conservait en 1882 la bibliothèque du Grand Séminaire 
d'Autun. Or, l’auteur, en exposant comment se déroulent les cortèges litur- 
giques, peut bien en effet caractériser par « vieille église » la nef du narthex. 
Mais, à notre sens, peut-être ne fait-il qu'exprimer ainsi une apparence, l’aspect 
évidemment archaïque du narthex par rapport à toutes les autres parties de 
l’église supérieure ; un visiteur de nos jours éprouve même impression, elle 
ne peut surprendre chez un homme du xvi° siècle. En d’autres termes, nous 
croyons plus prudent de n'attribuer au Processionnal de 1563 qu’une simple 
valeur descriptive, mais nullement archéologique ni traditionnelle 5. Nous ne 


1. Nouvelle Histoire de labbaïe.… de Saint-Filibert.… de Tournus, p. 375. 

2. Cf. H. Curé, op. cit., p. 30, 142 et 299. — Le Processionnal a été signalé par 
M. H. Omont, dans le Cabinet historique, 1882, p. 571-572. 

3. Dans quelques pages du bulletin de la Société des Amis des Aris et des Sciences de Tournus, 
t. XXVI (1926), pp. 175-179, M. Jeanton discute à nouveau l’hypothèse de deux églises sépa- 
rées consacrées l’une, la plus ancienne et à l’est, à Saint-Valérien, l’autre en avant et à l’ouest, 
plus récente, à Saint-Philibert, et à l'emplacement actuel du narthex. L’essentiel de son argu- 
mentation repose sur la présence de deux cimetières distincts pouvant correspondre à deux 
sanctuaires différents. Les fouilles n’ont d’ailleurs pas révélé jusqu'alors l’existence d’une 
abside à l’orient du narthex actuel. Nous remarquerons seulement au sujet de cette dualité 
d'églises, que le cas ne serait pas unique ni, par conséquent, invraisemblable. Saint-Bénigne 
de Dijon nous en a offert un exemple. Mais ce qui nous occupe en ce mémoire, ce n’est pas 
la restitution de l’état primitif, mais bien et uniquement la chronologie respective des diverses 
parties actuellement existantes de l’ensemble formant aujourd’hui l’abbatiale Saint-Philibert. 


36 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


croyons pas devoir fonder une étude monumentale sur un texte aussi tardif, 
d'interprétation aussi douteuse. 

Si lon s’en tient au contraire aux faits historiques certains et à des consta- 
tations archéologiques qui nous semblent rigoureusement corrélatives, il 
devient possible de proposér une tout autre solution au problème de Saint- 
Philibert de Tournus. Nous avons, en effet, dans la Chronique de Falcon un 
témoin dont on s’est toujours plu à reconnaître la sûreté. 

On ne sait pas bien quelles furent les conséquences exactes de l'invasion 
hongroise de 937, mais il est fort probable que rien de ce qui pouvait être 
brûlé n’échappa au désastre. « Inter que Trenorchium cum monasterio mul- 
taque supellectili incendio concremaverunt », dit Falcon. Mais sans doute, pro- 
tégée par la nature de sa construction, la confession ou martyrium, qui abri- 
tait les reliques de saint Valérien, petite crypte primitive incluse au centre de 
la crypte actuelle, fut-elle épargnée ‘. On manque aussi d'informations pré-. 
cises sur ce qui fut ensuite entrepris pour la restauration de l’abbaye avant 
et après l’exode d’une partie de la communauté à Saint-Pourçain. 

Vers 979, l'abbé Étienne relève le sarcophage de saint Valérien quelque 
peu oublié *. Ce sarcophage reposait sous le grand autel de l'église supérieure, 
alors dédié à la Sainte Vierge. À grand soin, Étienne avait fait faire une 
châsse pour recevoir les ossements saints. Le jour fixé, avec le cérémonial 
opportun, en grande vénération, on enferme la tête dans un buste qu'on lui 


Et il ne nous paraît pas que le narthex lombard apparent à nos yeux soit plus ancien que les 
deux étages du chevet actuel avec leurs déambulatoires et leurs absidioles rayonnantes sous le 
sol et sur le sol. S’il y a eu deux sanctuaires, ils ont été ruinés l’un et l’autre par linvasion 
hongroise et reconstruits après elle. Cf. Jeanton, Les deux éplises primitives Saint-Valérien et. 
Saint-Philibert de Tournus, in loc. cit. “re | 
1. M. Virey (in Curé, op. cit., p. 35) croit « qu’on retrouverait peut-être, enchâssés dans la 
maçonnerie actuelle d’une épaisseur énorme, derrière les parements en pierre de moyen appa= 
reil, les restes des anciens murs ». M. le chanoine Curé appelle cela la partie centrale de la 
crypte, d’ailleurs retouchée au xrre siècle, lors de la reconstruction du chœur supérieur. Nous 
adopterons le terme de martyrium pour désigner cette partie de l'édifice. 
- 2. Juénin, op. cif., pp. 78 sq., 380, Preuves, pp. 24-25 ; 33-35 ; Poupardin, op. cif., p: 98: 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 41 


destinait, les ossements dans la châsse, on laisse dans le tombeau les menus 
débris, la poussière du corps et des habits. Puis la châsse est portée proces- 
sionnellement de la crypte sur l’autel majeur de la grande église : « Detule- 
runt eam ad monasterii superioris oratorium, ac super beate Dei Genitricis 
aram reverenter imposuerunt. » À l’octave, qui se trouvait être la fête de la 
Purification de la Sainte Vierge, la châsse est reportée 4 l’église souterraine et 
placée sur l'autel que l'abbé Étienne venait d'élever à cette intention : « Dela- 
tum est scrinium.….. in inferius Oratorium.. positumque super altare quod 
recens fuerat edificatum », précise Falcon. Puis le sarcophage, enduit de 
bitume, est lui-même peu après placé derrière le nouvel autel. 

Où était cet autel ? Dans le martyrium, pense M. Léon Maître ‘. Nous ne le 
croyons pas. Il y a vraiment possession d’état acquise en faveur de la chapelle 
absidale du milieu, ouvrant au fond du déambulatoire. Juénin, qui écrivait 
en 1733, et qui était chanoine de Tournus, dit que le tombeau fut placé 
« dans le même endroit où on le voit aujourd’hui ». Cet endroit est précisé 
par ailleurs dans la « Description de l’église de Tournus en 1562... », d’après 
les procès-verbaux dressés du sac de l’abbaye par les Huguenots : « A l'égard 
de l’église souterraine, elle est à peu près au même état qu’en 1562, excepté 
la chapelle du milieu, qui est celle de saint Valérien, où M. le Trésorier Sau- 
vajot aujourd'hui Chantre a fait faire des réparations et un nouvel autel *. » 
Cette chapelle du milieu, dédiée en 1$62 et en 1733 à saint Valérien, porte 
encore le même vocable. 

Attribuant à l'abbé Aïmin (928-946) la construction du chevet, M. Virey 
ne laisse à Étienne que l'honneur d’avoir aménagé une chapelle de la crypte 
construite par son prédécesseur, d'y avoir installé un autel, a/fare, et un tom- 
beau. Mais c’est là une interprétation peut-être trop étroite du texte de Falcon. 
La construction de l'autel, qui est la partie essentielle pour le culte à rendre, 
peut fort bien impliquer celle de l’absidiole ou chapelle qui l’enfermait ?. 


FAI CUIÉ, op cil., D. 412. 
2. Juénin, op. cit., p. 380; Cf. H. Curé, op. cit., p. 402 et 407. 
3. Cf. Du Cange, Glossarium, au mot Altare. On verra plus loin que nous ne croyons pas 


38 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Au reste, de l’ensemble de la relation de Falcon résulte, à notre sens, cette 
impression générale que la translation est presque l'équivalent d’une réin- 


vention des reliques de saint Valérien. « Le corps de saint Valérien était 


demeuré pendant plusieurs siècles dans l’état où les premiers fidèles l’avaient 
mis au temps de son martyre », traduit presque textuellement Juénin : de 
Falcon : « Hujus siquidem corpus martiris sicut a fidelibus tempore passio- 
nis ejus in sepulcro fuerat collocatum, clausum tellure per multorum spacia 
manserat annorum *. » Enfermé sous terre, clausum tellure. Puis les moines 
choisis pour cet office s’approchent du lieu où l’on avait reconnu la tombe 
sainte : « Summa cum reverentia locum adeunt quo sanctum noverant 
sepultum Valerianum. » Comment croire que le chroniqueur, dont on con- 
naît la documentation précise, eût employé de pareils termes si déjà la crypte 
avait été mise en état, construite et aménagée par Aimin, et le premier soin 
de cet abbé (ou de son successeur Hervé), s’il avait travaillé au lieu même de 
la sépulture et remué la terre qui cachait le martyr, n’eût-il pas été d'en rele- 
ver le sarcophage, de dresser l’autel, dont quelques années plus tard Étienne 
devait avoir l'initiative ? Il n’est pas davantage vraisemblable que l’église pri= 
mitive de Saint-Valérien ait été édifiée ailleurs que sur l'emplacement de la 
crypte et au-dessus du tombeau de l’apôtre de Tournus. Aucune raison 
valable, observe justement M. Virey, n’a été opposée à cette tradition, con- 
forme d’ailleurs à l’usage courant; et le texte de Falcon, remarque encore cet 
archéologue, laisse entendre que la translation se fit à l’intérieur même de 
l’abbaye et non de l'extérieur à l’intérieur. | 

Il paraît donc bien évident qu’Étienne, qui a réputation de grand bâtisseur, 
a fait remanier la confession, transformé le martyrium primitif en la crypte 
actuelle avec le chevet à déambulatoire et absidioles rayonnantes pour y 
abriter plus décemment saint Valérien et, qu'avant lui, il n’y avait rien qu'un 


qu’Aimin ait pu avoir de plans bien ambitieux pour le relèvement des ruines causées par l’in- 
vasion hongroise. 

1-10pcit. D. 78. 

2. Falco, in Poupardin, op. cit., p. 98 ; Juénin, op. cit., Preuves, p. 84. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 39 


tombeau mal localisé et un peu oublié. Cette hypothèse, conforme au texte 
de Falcon, est d'autant plus plausible que, à Dijon même, un fait identique 
se produisit à peu d'années d'intervalle ; il fallut, au temps de l’abbé Guil- 
laume, nous l'avons vu, faire rechercher le lieu précis où se trouvait le sar- 
cophage de l’apôtre de la Bourgogne, dans l’ancienne confession de Saint- 
Bénigne ‘. Et il y a plus d’un exemple analogue. 

Et le plan exceptionnel du chevet de Saint-Philibert s'explique ainsi tout 
naturellement. Le déambulatoire à chapelles rayonnantes est très probable- 
ment venu d'Auvergne. Ce plan se voyait à la cathédrale de Clermont, et c’est 
sur son modèle que fut construit ensuite le déambulatoire de Saint-Aignan 
d'Orléans. Rien n'empêche de croire que le déambulatoire de la cathédrale de 
Clermont existât vers le milieu du x‘ siècle ?. Or, les moines de Saint-Phili- 
bert, victimes d’un schisme dû à l’intrusion d’un abbé indigne i, étaient 
retournés à Saint-Pourçain, en 946, après la mort d’Aimin,; ils y restèrent 
trois ans. Les relations avec Saint-Pourçain étaient constantes, Étienne même 
était prieur de Saint-Pourçain lorsqu'il fut élu abbé de Tournus, vers 970 «. 


1. Cf. Chomton, Histoire de l'église Saint-Bénigne de Dijon, p. 94. 

2. Cf. Du Ranquet, La cathédrale de Clermont-Ferrand, p. 8 [Petites monographies]; Bru- 
tails, Note sur lantériorité et l'influence de l’école romane auvergnale, in Bull. archéologique, 1899, 
p. 414, sq. M. Louis Bréhier a su apporter une forte et inédite contribution documentaire à 
la tradition qui place en 946 la consécration de la cathédrale de Clermont, reconstruite par 
l’évêque Étienne Il, dans une étude sur La cathédrale de Clermont, au X° siècle, publiée par La 
Renaissance de Part français, avril 1924, p. 205-208. À 

3. Sans qu'il soit besoin de supposer, avec M. Virey, un désaccord dû au plus ou moins de 
dévotion de telle ou telle portion de la communauté au culte de saint Valérien. 

4. Cf. Virey, in H. Curé, op. cif., p. 20 ; Poupardin, op. cit., pp. XL1I-XL1II et 97. La ques- 
tion de l’origine du plan d’un déambulatoire à absidioles rayonnantes est primordiale. Voici 
opinion d’un maître de l’archéologie contemporaine : « R. de Lasteyrie croyait à l’existence 
du chevet à carole bâti à Saint-Martin de Tours peu après 900. J’estime avoir établi que ce 
qu’il prenait pour un chevet du x: siècle était le fondement du chevet d'Hervé (vers l’an 1000). 
Bien loin que l’idée du déambulatoire ait été empruntée par l’Auvergne à la Touraine, nous 
savons, par une chronique bien connue, qu’elle fut portée de Clermont à Orléans, d’où elle 
descendit vers Tours et le Mans » (J. A. Brutails, L’Origine de liconographie au moyen âge, in 
Bibl. de l’Éc. des Chartes, 1924, p. 162). S'il en est ainsi, nous avons un motif de plus de 


40 | L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Quant à la forme des absidioles à chevet plat, elle traduit aussi une influence 


auvergnate. | | 
La différence des appareils qu'on observe au chevet ne contredit pas for- 
mellement son attribution à l'abbé Étienne, car d’Aimin à Étienne, dans un 


intervalle qui n’excède pas quarante ans, de 937 à 979, la technique de la 


construction n'a pas nécessairement subi de modifications profondes ; on 
peut le croire pour cette époque. À l’intérieur, toute la maçonnerie des murs 
est uniforme : un moyen appareil à gros joints de mortier, jusqu'à la nais- 
sance des voûtes. À l'extérieur, même aspect, même technique, même moyen 
appareil au même niveau, c’est-à-dire jusqu’au-dessus des fenêtres qui éclairent 
le déambulatoire et les chapelles de la crypte. Puis, au-dessus, des voûtes en 
grossier blocage avec trace visible des cintres, à l’intérieur : à l'extérieur, une 


« maçonnerie désordonnée », dit justement M. Virey ‘, avec appareil en épi. 


et remploi de matériaux de toutes sortes. 

Or, si nous n’admettons pas, et nous avons dit pourquoi, qu'Étienne se 
soit borné à aménager, pour transférer les reliques de saint Valérien, un édi- 
fice construit par l’un de ses prédécesseurs presque immédiats, Aimin ou 


Hervé, deux hypothèses seules restent possibles : 1° ou bien la crypte et son: 


plan sont un vestige de l’ancienne église Saint-Valérien, et c’est une double 
invraisemblance, parce qu’il faudrait faire remonter ce déambulatoire à absi- 
dioles rayonnantes à une époque bien antérieure, et de fort loin, à tous les 


regarder le chevet de Tournus comme limitation d’un plan auvergnat. Cette imitation, très 
naturelle avec Étienne, devient à peu près inadmissible du temps d’Aimin, mort en 946, c'est- 
à-dire avant qu’ait pu se manifester aucune influence de la cathédrale de Clermont. —Étu- 
diant d’autre part l’âge de la crypte de Saint-Aignan d'Orléans dans le Bulletin archéologique de 
1922, M. Banchereau conclut que la construction ne peut se placer qu’entre 989 et 1029, 
malgré des archaïsmes représentatifs d’une tradition carolingienne. Or les planches qui accom- 
pagnent cette étude révèlent des analogies entre la crypte de Saint-Aignan et la cryptede 
Tournus, où l’on remarque également des archaïsmes. Il est donc tout à fait conformeaux 
vraisemblances d’attribuer la crypte actuelle de Tournus à l’abbé Étienne, d’en dater la con- 
struction du dernier quart commençant du x: siècle (vers 975-979); Tournus et Saint-Aïgnan 
ont un prototype commun en Auvergne, à Clermont. 
1. In H. Curé, op. cit., p. 28. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES AI 


exemples connus, sans que d’ailleurs la dévotion à l’apôtre de Tournus 
explique l'opportunité d’un si grand développement de la région du chevet, et 
parce que l’importance d’une telle construction cadre mal (même si l’on attri- 
buaïit la crypte à Aimin) avec la chronique de Falcon, avec la nécessité qui 
poussa Étienne à rendre aux reliques du saint martyr Valérien un culte plus 
parfait, 2° ou bien, à supposer que, dés l’abord, la zone supérieure n'ait pas 
été moins soignée que l’assise même de l'édifice, il y a eu reprise et réfec- 
tion ultérieure assez sommaire et précipitée. Nous penchons pour cette pro- 
babilité. 

En effet, en 1007 ou 1008, rappelons-le, sous l’abbatiat de Wago, Saint- 
Philibert est ravagé par un formidable incendie, qui fait deux victimes dans le 
sanctuaire de l’église supérieure, « ut pene omnis supellex monasterii con- 
sumeretur, praeter sanctorum memorias et partem ornamentorum ad cultum 
Dei pertinentium, quod latebre criptarum ejusdem monasterii vix celare 
potuerint », raconte Falcon ‘. Wix celare, c'est à peine si la crypte put assurer 
protection ;, n'en faut-il pas logiquement conclure, puisque le feu était 
au-dessus, dans le sanctuaire, que les voûtes de la crypte furent quelque peu 
endommagées, ou bien près de l’être. La maçonnerie grossière des voûtes de 
la crypte, l’appareil désordonné des murs extérieurs à partir de ce niveau ne 
dénoncent-ils pas une réfection hâtive, dès le lendemain de l'incendie, tout 
au début du xr° siècle, et qui commence logiquement par la région du sanc- 
tuaire. On est allé au plus pressé, avec les ouvriers et les matériaux qu’on 
avait sous la main. Et l’opus spicatum, l'appareil en épi, ne peut pas être 
regardé comme une anomalie tout au début du xr° siècle *, concurremment 
avec une autre maçonnerie. 

1. Poupardin, op. cif., p. 101; cf. Juénin, p. 86 ; H. Curé, op. cif., p. 168. 

2. Cf. Enlart, Manuel darchéologie française ; Architecture religieuse, 2° éd., p. 11. — 
M. Labande, Études dhistoire et d’archéologie romane. I. Provence et Bas-Languedoe, p. 43, 
constate des exemples très tardifs d’epus spicatum, et jusque dans des murailles du xive siècle. 
— Si le chœur supérieur n’avait pas été reconstruit par Francon du Rouzay avant la consécra- 


tion de 1120, nous posséderions un témoin archéologique et un repère chronologique qui 
nous font grandement défaut pour la région du chevet. On verrait comment il fut refait après 


L'art roman de Bourgogne. 6 


42 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Qu'était alors le reste de l’église ? On n’a jamais pu émettre que des hypo- 
thèses à ce sujet. Le narthex actuel n’est certainement pas à nos yeux une 
église ancienne élevée par la communauté de Saint-Philibert venue de Noir- 
moutier; mais s’il marque, comme le propose M. Jeanton, l'emplacement 
d’une église philibertine détruite, le mur du bas de la nef dans lequel 
M. Virey voit une réminiscence de Grandlieu, et qui est bien une technique 


archaïque, un mode carolingien, serait alors, selon l'opinion de cet archéo- 


logue, un vestige isolé de cette église philibertine disparue. On peut admettre 
aussi que ce mur carolingien marque un agrandissement vers l’ouest de 
l'église primitive de saint Valérien par les arrivants de Noirmoutier. On ne 
sait pas du tout non plus comment Aimin a pu, dans un pays ruiné par l’in- 
vasion hongroise et désolé par la famine consécutive ', réparer le désastre, 
mais ce ne fut sans doute que très imparfaitement et, après sa mort, surve- 
nue à peu d'années de là, en 946, la dissension qui sévit parmi les moines de 
Tournus ne fut guère propre à activer la reconstruction du monastère. 

On a fait honneur de la réédification de l’abbaye et de l’église à l'abbé 
Étienne, qui l'aurait entreprise depuis les fondements jusqu’à un degré 
d'achèvement qui n'est pas autrement précisé; on s'appuie manifestement 
pour cette assertion sur un passage de la Chronique de Falcon. On omet 
d’ailleurs de dire que le texte de Falcon concerne sur ce point non pas Tour- 
nus, mais Saint-Pourçain *. L'œuvre essentielle d’Étienne à Tournus, pour 
notre chroniqueur, c’est sa dévotion à saint Valérien et, par déduction, la 


l'incendie de 1007 ou 1008. Il ne semble pas qu'aucun auteur ait signalé la présence d’opus 
spicatum sur le mur extérieur du déambulatoire. Il en existe cependant quelques traces 
visibles, notamment près de la naissance des chapelles absidales et au niveau de leur toiture, 
à peu près. Nous y voyons la preuve que ce mur extérieur fut refait, dans sa partie supé- 
rieure, en même temps que la partie supérieure des chapelles absidales, après l’incendie: 
1. Chron. de Falcon, in Poupardin, op. cit., p. 97. 

. 2. Falcon, in Poupardin, op. cit., p. 100: « Idem quoque venerabilis abbas corpus beati 
Porciani sublevans a tumulo in duobus preciose compositis scriniis, imagine scilicet alioque 
fabrefacto loculo collocavit, majoremque monasterii fabricam a fundamento construxit. » Or 
jamais les reliques de saint Pourçain n’ont été mentionnées parmi celles que possédât Tour-… 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 43 


construction du chevet à absidioles rayonnantes. Pour le surplus, il n'aurait 
peut-être que continué le travail amorcé par ses prédécesseurs, soit Aimin à la 
fin de son abbatiat, soit Hervé IIT (946-970) au retour de l'exode à Saint- 
Pourçain (et nous ne pensons pas que ces bâtisses d’Aimin et d'Hervé aient 
pu être autrement que provisoires et légères, dans les conditions difficiles du 
monastère), ou même la seule construction neuve et complète d’Étienne 
aurait été le chevet. 

Il nous paraît d’autre part très malaisé de distinguer chronologiquement, 
dans le plan de reconstruction, le narthex du reste de l’église. C’est, à notre 
avis, un ensemble inséparable, et les différences actuelles résultent seule- 
ment de remaniements consécutifs à des accidents, non pas d’une correction 
du plan. Il y a, sans compter l'emploi ou le remploi de chaînages de grosses 
pierres blanches, à hauteur uniforme, dans le narthex et les murs de l’église, 
trop de similitudes dans les procédés de construction pour qu’on puisse sépa- 
rer, comme on l’a voulu trop souvent, par un long intervalle d'années les 
deux parties du monument. 

Pour le narthex, d’abord, deux remarques s'imposent à notre esprit. La 
première c'est que, quelle que soit, selon certains archéologues, l’apparente 
dualité de sa maçonnerie, la construction est, en totalité, d’une technique 
très supérieure à la bâtisse du chevet rayonnant. Il ne peut donc, si la région 
absidale ne fut terminée que vers 979, être antérieur dans aucune de ses par- 
nus. Nous pouvons en outre trouver dans cette relation la preuve des inspirations qu’Étienne 
dut puiser à Clermont, et que nous avons alléguées à propos de la crypte de Tournus. En 
effet, dans l’article précité de M. L. Bréhier sur La cathédrale de Clermont au Xe siècle et sa 
statue d'or de la Vierge, le savant professeur attribue à l'évêque de Clermont, Étienne II (937- 
984), qui fut aussi abbé de Conques, une statue reliquaire de la Vierge destinée à la cathé- 
drale de Clermont ; cette statue aurait été le prototype des statues reliquaires d'Auvergne, 
notamment de la fameuse sainte Foy d’or, à Conques. Et M. Bréhier estime que c’est à l’imi- 
tation de la statue de Clermont que l’abbé Étienne, à Saint-Pourçain, « reconstruisant ce 
monastère, élève de son sépulcre le corps du saint patron et en fait deux parts, l’une enfermée 
dans une image, l’autre dans une simple châsse ». Ainsi le même abbé, soit à Tournus, soit à 


Saint-Pourçain en Auvergne, est surpris à adapter des modèles d'Auvergne dans les monastères 
de sa dépendance. 


44 | L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


ties au dernier quart du x° siècle. L'autre remarque, c'est que, en réalité, on 
n’aperçoit entre les deux étages du narthex aucune différence spécifique auto- 
risant l'hypothèse d’un long intervalle de temps entre l'édification de l’un et 
de l’autre comme l'ont admis MM. Virey et de Truchis :. 

Le narthex nous apparaît comme un édifice un, et cette doctrine de l’unité 
nous semble être celle de M. de Lasteyrie, comme nous la voyons traduire 
l'opinion de M. Puig i Cadafalch, l’un des archéologues les plus informés de | 
cette période de l'architecture romane. L'unité d’ailleurs se déduit logique- 
ment de la robuste contexture du rez-de-chaussée, manifestement destinée à 
supporter des constructions supérieures. Et il n’y a rien à inférer de la diffé- 
rence des systèmes de voûtement d’un étage à l’autre parce que nous savons 
que l'architecture romane primitive a employé à peu près toutes les méthodes 
et toutes les combinaisons de voûtes. On peut admettre que le narthex en 
entier, édifié au plus tôt dans les vingt dernières années du x° siècle et peut- 
être dès le début du xr° siècle, sans interruption notable, pouvait être terminé 


1, M. le vicomte de Truchis, L’Architecture lombarde, p. 15-16, propose 970-980 pour le 
rez-de-chaussée du narthex, l’abbé Bernier pour l'étage (1008-1028). — Pour M. Virey, dans 
sa première opinion (in Curé, op. cit., p. 36), le narthex serait, au rez-de-chaussée, l'œuvre 
d’Aimin (mort en 946) ; dans sa dernière étude (A propos de Saint-Philibert de Tournus, in 
Rev. Mabillon, 1922), il fait du rez-de-chaussée une construction d'Hervé au retour de Saint- 
Pourçain (949-970), admet la date de l’abbé Bernier pour l'étage. — M. de Lasteyrie écrit 
d’autre part (L’Architecture religieuse en France à l'époque romane, p. 156) : « C’est à lun des 
abbés Hervé et Étienne, 946-970 (corr. : 979) qu'est dû sans doute le grand avant-corps qui 
précède la nef actuelle », ce qui ne s’écarte pas très sensiblement de notre chronologie: J'in- 
fère en outre de ce passage que M. de Lasteyrie considère le narthex comme un édifice unique, 
bâti d’un seul jet. La tradition du narthex existant en maints édifices bien avant l’ère romane, 
il nest pas indispensable d’invoquer pour le narthex de Tournus une influence auverognate, 
mais cette influence n’est pas impossible. — Don Puig y Cadafalch, s’il affirme l’unité de con- 
struction du narthex dans son livre récent, Le premier art roman, en rajeunit l'édification jusqu'à 
l’abbatiat de saint Ardain, entre 1030 et 1040 (pp. 81-82 et 107-108). Mais cette hypothèse 
cadre mal avec la remarque déjà faite que la maçonnerie du narthex, étant quelque peu noyée 
dans le mur latéral de la nef, doit être antérieure à la reconstruction de la nef par Bernieretä 
la consécration de 1019. Nous ne croyons donc pas pouvoir adopter la chronologie que pro= 
pose le savant auteur. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 45 


en 1007 ou 1008 lors de l'incendie qui éclata à ce moment : ; son épaisse 
maçonnerie l'aurait alors préservé des atteintes du feu, tandis qué l’église, 
couverte en charpente, était gravement endommagée. 

Reste à répondre, dans cette hypothèse, à quelques questions. Pourquoi, 
si le narthex est d’une seule venue, sa division en étages ? Parce qu’il y a là 
une conception, un plan traditionnels dont les exemples sont nombreux et 
espacés dans le temps ; on citera ainsi Romainmotier et Charlieu en passant 
par l’abbatiale de Cluny antérieure à saint Hugues, Vézelay et Paray-le-Monial 
pour demeurer sur les terres bourguignonnes *. Pourquoi un voûtement aux 
deux étages du narthex et une simple charpente dans la nef? Parce que, à 
l'étage comme au rez-de-chaussée, on a voulu donner à cette partie du monu- 
ment plus de résistance et de solidité ; on le pouvait plus aisément que dans 
la nef en raison de la moindre portée des voûtes et de leur plus faible éléva- 
tion. On peut en outre supposer que le narthex avait, ici, un certain rôle 


4 


1. Le voûtement de la nef supérieure du narthex ne peut pas être, à cette date, regardé 
comme une anomalie sans exemple. La nef de Saint-Martin du Canigou, consacré en 1009, était 
couverte dès cette date d’un berceau plein cintre, sans fenêtre il est vrai, au-dessus des grandes 
arcades ; mais la présence de fenêtres supérieures à Tournus ne nous semble pas contredire 
cependant à ce synchronisme. Cf. Lefèvre-Pontalis, Les nefs sans fenétres dans les églises 
romanes et gothiques, in Bull. Monum., 1922, p. 259. 

2. Il n’est pas non plus hors de propos de rappeler que l’Auvergne, avec laquelle Tournus 
eut des rapports certains, avait adapté un narthex à deux étages à plusieurs de ses anciennes 
églises. M. L. Bréhier, que nous avons plaisir à rencontrer encore ici, dans son article de la 
Revue Mabillon (1923) sur Les Origines de larchitecture romane en Auvergne, pp. 8-10, invo- 
quant la précocité de l’école romane d'Auvergne, s’exprime ainsi à propos du narthex, dont on 
retrouve la disposition essentielle à Saint-Philibert de Tournus : « Le narthex de Notre-Dame 
de Chamalières... appartient à l’époque carolingienne. Suivant une disposition qu’on trouve 
communément en Basse-Auvergne, le narthex occupe toute la largeur de l’église, mais son 
toit est plus élevé que celui de la nef. Le narthex de Chamalières, si restreintes que soient ses 
dimensions, offre déjà le plan et les dispositions des narthex romans. Sauf les trois arcades du 
rez-de-chaussée qui ont été supprimées, les narthex de Notre-Dame du Port, des églises 
d'Ennezat, Issoire, etc..., sont bâtis suivant le même principe, avec leur toiture surélevée 
au-dessus de la nef, et leurs deux étages, composés de trois salles, dont la largeur était égale à 
celle de l’église. » 


ra 


46 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


défensif : en face de l'entrée de l’abbaye, dans l’axe du passage ouvert entre 
les tours de l'enceinte, il complétait la protection de l’église. On n'avait pas, 
en le dressant, perdu le souvenir de l'invasion ni des bandes pillardes du 
dehors, Hongrois ou Sarrasins. De fait, le narthex a bien été fortifié et percé 
de meurtrières. 

Pour l’église même, elle est certainement postérieure au narthex dans son 
état actuel; on voit l’une des bandes lombardes du narthex, la dernière, 
noyée dans la maçonnerie de ses murs extérieurs, une pénétration du mur 
primitif de clôture du narthex au bas des collatéraux de l’église. Les piles de 
la nef ne sont pas dans l’axe des piles du narthex. Il y a apparence de reprise. 
Et cette reprise serait la conséquence de l'incendie de 1007 ou 1008. Du 
moins la technique de la maçonnerie est la même, et des procédés d'équilibre 
identiques manifestent un art semblable ; ainsi les formerets appliqués le long 
des murs extérieurs des collatéraux comme aux murs extérieurs du narthex, 
au rez-de-chaussée; ainsi le clavage des arcs en petits moellons allongés, 
ainsi l’appareil des piles, l’imposte fruste de ces piles, à double encorbelle- 
ment de petites pierres plates en guise de chapiteaux. Si les piles de la nef, 
dans l’église, sont de moindre diamètre que les piles du narthex, c’est que 
ces piles plus légères n’avaient pas sans doute, à l’origine, de voûte à suppor- 
ter. On attribue ces piles cylindriques de l’église, les demi-piles qui les sur- 
montent et s'appliquent contre les murs goutterots de la nef, les demi-piles 
plaquées contre les murs des collatéraux, à l’abbé Bernier (1008-1028), et 
nous n'avons aucune raison de contredire l'opinion commune. Bernier a 
réparé les ravages de l'incendie dans la technique dite lombarde qui semblait 
alors le mode d'architecture le plus éprouvé ‘. En 1019, l’église redressée était 
consacrée. | 


1. Une objection se présente naturellement à la pensée : nous avons plus haut émis l'hypo- 
thèse que la région absidale avait été réparée après l’incendie de 1007 ou 1008: Pourquoi 
fit-on cette réfection dans le mode barbare qu’on voit, non par le secours de l’art lombard. 
Mais nous avons, pour prévenir cette objection, admis que la réfection du chevet, urgente 
dans cette partie de l’édifice, avait été hâtive et entreprise avec les moyens et le personnel de 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 47 


Les voûtes actuelles de la grande nef, en berceaux transversaux, semblent à 
l'unanimité des archéologues une réfection ultérieure. M. Virey les croit 
contemporaines de l'abbé Pierre Ier (1066-1107). En effet, les doubleauxontété 
alors repris pour asseoir plus solidement les berceaux ; mais ne trouve-t-on 
pas trace d’un état ancien, ou du moins la persistance d’une tradition d’appa- 
reillage bigarré dans certains de ces doubleaux dont le clavage est fait d’une 
alternance de moellons blancs et de petites pierres allongées assez semblables 
à des briques ? Nous pensons que les arcs doubleaux préexistaient aux ber- 
ceaux transversaux, ainsi que les murs diaphragmes qui les surmontent ' ; 
ces murs diaphragmes, comme en pareil cas, devaient à la fois soulager la 
charpente et la cloisonner pour limiter le dégât d’un nouvel incendie pos- 
sible. Le tout, doubleaux et diaphragmes, a été renforcé lorsqu'il a fallu faire 
supporter au système des berceaux de pierre au lieu d’une charpente moins 
pesante. Au dehors, des contreforts épaulent logiquement doubleaux et dia- 
phragmes. On peut justifier une telle hypothèse par plusieurs remarques. 
Les demi-piles, qui s'appuient en encorbellement sur les piles de la nef pour 
monter le long du mur goutterot, sont de même principe que les pilastres, 
issus des piles à l'étage du narthex, pour recevoir les doubleaux de la voûte 
centrale de cet étage. Ces demi-piles sont exactement maçonnées comme les 
piles de la nef et sont contemporaines de celles-ci. La reprise a eu lieu au 
niveau des chapiteaux qui surmontent ces demi-piles et reçoivent les dou- 
bleaux remaniés par l'abbé Pierre Ier. En effet, les deux ressauts de l’arc dou- 
bleau transformé, élargi à deux rouleaux, ne retombent pas sur le tailloir du 
chapiteau, mais bien sur deux supports indépendants : l’un des rouleaux, 


fortune qu’on avait sous la main. La reconstruction de l’église même fut au contraire menée 
plus à loisir et avec des moyens moins élémentaires. M. Virey d’ailleurs admet aussi comme 
nous l’avons rappelé plus haut, que les maçons lombards de l’abbé Bernier ont contribué pour 
une petite partie à la réparation du chevet, dans la région supérieure des chapelles absidales. 
Cette hypothèse peut être invoquée à l’appui de notre chronologie. 

1. « Les berceaux transversaux de Saint-Philibert ont été bandés après coup entre des dia- 
phragmes plus anciens », écrit M. Enlart, Manuel d’archéol. franc., Architect. relig., 2° éd., 


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48 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


intérieur, sur le chapiteau ; le ressaut extérieur sur une console en encorbel- 
lement. 

Pourquoi avoir adopté, au xi° siècle finissant, ce procédé peu courant des 
berceaux transversaux pour voûter la grande nef de l’église, celle de l'abbé 
Bernier ? Est-ce à l’imitation du palais sassanide de Ctésiphon ou de l’église de 
Trébizonde ? Nous ne demanderions qu’à en être persuadé ’. Mais le rapport 
direct de Tournus avec le Pont et la Babylonie n’est encore qu’un postulat. 
Nous risquerons une autre hypothèse. M. le chanoine Curé a écrit ?: « Ce 
système a permis à l’architecte de ménager aux deux flancs de la nef, dans la 
section de chaque berceau, des espaces verticaux où il a pu percer dix hautes 
fenêtres plein cintre, dénouant ainsi la difficulté créée par la hauteur inusitèe 
des voûtes collatérales. » En d’autres termes, les hautes fenêtres de la nef 
sont une conséquence de l'emploi des berceaux transversaux. Nous proposons 
au contraire, et à l'inverse, de voir dans les berceaux transversaux la conséquence 
de l’éclairement direct de la nef de l'abbé Bernier par les fenêtres préexis- 
tantes. Ces hautes fenêtres ont été en général retouchées lors de la construe= 
tion des berceaux transversaux. Leur cintre a été remaçonné, leur clavage 
refait sans doute en raison de la pesée exercée sur la partie supérieuredes 
murs, au-dessus des fenêtres, par les extrémités des berceaux. Mais deux au 
moins de ces fenêtres, voisines du narthex, laissent encore apercevoir leur 
clavage primitif, en petits moellons allongés, tout à fait semblables aux arcs 
et aux cintres des fenêtres de la construction lombarde. A l’une d'elles, sur la 
façade méridionale, et du dehors, on voit encore ce clavage dessiner le profil 
caractéristique des arcs lombards, avec renflement à la clef. Il nous paraît 
donc certain que les fenêtres hautes de la nef sont contemporaines dela 


1. Ce rapprochement a été fait par MM. le vicomte de Truchis et Enlart. Sans nier les 
influences orientales, il convient cependant d’en user avec quelque discrétion. Cf: de Truchis, 
Les Influences orientales dans l'architecture romane de Bourgogne, p. 5-6, in Congrès archéol. d'Aval- 
lon, 1907 ; et C. Enlart, Manuel d’archéol. franç. Architecture relig., 2° éd., t. I, p. 105 et 296: 
Il est juste d’ajouter que M. Enlart croit aussi à la possibilité d’une rencontre fortuite. 

2: 0h: :p. 308. 


_ & 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 49 


reconstruction de l’abbé Bernier, avant 1019. Celui-ci, par l'étage du narthex, 
avait pu constater les avantages de l’éclairement direct de la nef, et il ne trouva 
aucune difficulté à ouvrir des fenêtres dans les murs goutterots, puisque la 
nef ne fut pas voûtée par lui. 

Lorsque, plus tard, on voulut couvrir la nef de pierre, on ne pouvait mon- 
ter un berceau longitudinal qu’au-dessus des fenêtres, à une hauteur telle que 
l'équilibre de l’édifice aurait été détruit, même avec un berceau brisé ; la voûte 
était en effet, au-dessus de la base des piliers des grandes arcades, beaucoup 
plus élevée qu’au narthex, et les murs bien moins épais. Une voûte d’arêtes 
eût été bien lourde et dangereuse. Mais la solution, ingénieuse autant que 
logique, fut donnée par les berceaux transversaux, dont on avait expérimenté 
l'emploi limité par le modèle du narthex, au rez-de-chaussée. 

Saint-Philibert de Tournus est, si l’on ose dire, un monument à objections. 
Il n’est guère de système chronologique tenté pour l'expliquer qui ne donne 
lieu à critique. Pour nous, dans son état actuel, et pour ses parties anciennes, 
nous résumons ainsi cette chronologie : 979, achèvement de la crypte et du 
chevet, œuvre de l'abbé Étienne. De 979 à 1007 ou 1008 (incendie), ou dès 
après 1008, construction du narthex en maçonnerie de type lombard. Avant 
1019 (date de consécration), relèvement de l’église brûlée par l’abbé Bernier; 
de cette église, également en maçonnerie lombarde, subsistent les piles de la 
nef et les murs goutterots avec les fenêtres supérieures, et les collatéraux. Fin 
du xI° siècle environ, adaptation à la grande nef des berceaux transversaux. 
Dans l’ensemble, la construction, telle que nous la voyons, a pu normale- 
ment progresser et se développer de l’est à l’ouest, par agrandissements et par 
ajustements successifs : d'abord lorsqu'arrivèrent de Noirmoutier au monas- 
tère de Saint-Valérien les moines fugitifs de Saint-Philibert, ils allongèrent 
vers l’ouest l’église Saint-Valérien où la doublèrent à l’ouest d’un second sanc- 
tuaire, postérieurement réuni au premier comme cela se fit à Saint-Bénigne 
de Dijon; ensuite, et après que le chevet eût été édifié avec son plan actuel, 
fut élevé le narthex ; et le narthex est, ou bien une construction entièrement 


neuve, ou le rétablissement sur un plan tout différent, plus ample, avec un 
L'art roman de Bourgogne. 7 


so L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


autre usage, et comme une sorte de réminiscence de l’église occidentale sup- 
plémentaire détruite. Des incidents ou accidents tels que l'incendie de r007 ou 
1008, un effondrement possible des voûtes dans la région du chœur, ou le 
simple désir d’embellir celui-ci à la fin du xr° siècle, déterminent des retouches 
ultérieures, qui ont quelque peu obscurci les éléments chronologiques essen- 
tiels. +8 

Saint-Philibert de Tournus est bien, selon l'opinion commune, une église 
de caractère exceptionnel, et il n'en est pas une en France pour offrir les 
mêmes particularités. Mais ce qui nous semble constituer l'exception, c’est la 
juxtaposition de procédés multiples dans une série de combinaisons logiques, 
dont l'architecte ou les architectes de Tournus ont l'air d’avoir cherché à coor- 
donner les applications. Loin d'être une sorte de monument primitif, il nous 
paraît plutôt que le narthex de Tournus, en particulier, décèle une véritable 
maîtrise dans l'emploi des formes habituelles au temps de la construction, 
c’est-à-dire dans la période dite lombarde de l'architecture romane en Bour- 
gogne ; maîtrise qui nous empêche de vieillir outre mesure ce monument si 
curieux. Nous voyons en lui, non pas les tâtonnements d'essais incertains, 
mais bien l'emploi méthodique et raisonné de formules déjà d'assez longue 
date éprouvées et d’une expérience déjà avertie. Si nous voulions chercher 
autour de nous une analogie, nous irions la demander par delà quelques 
siècles à notre gothique Notre-Dame de Dijon, où l’on trouve peut-être moins 
d'innovations de détail que l'application originale et neuve d’un certain 
nombre de principes connus bien avant l’auteur de ce chef-d'œuvre. 

Si l’on place trop tôt au x° siècle le narthex de Tournus, au milieu Fe 


x® siècle, par exemple, on institue un véritable hiatus archéologique entre lui 


et les autres églises bourguignonnes de même style, dont aucune n’a pu être 
reculée si loin dans le passé. Lorsque l'abbé Guillaume, tout au début du 
xI° siècle, entreprit la reconstruction de Saint-Bénigne de Dijon, précisément 
avec le concours ou selon la technique de maçons lombards, il parut"aux 


contemporains, dont le plus souvent cité est Raoul Glaber, avoir introduit” 
comme un art nouveau. Sans chercher à établir la chronologie comparée du 


# 
ee 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES SI 


narthex de Tournus et de Saint-Bénigne de Dijon avec une rigueur que les 
documents ne permettent pas, nous croyons que Saint-Philibert et Saint- 
Bénigne font partie du même ensemble monumental. On ne peut, sans le 
rendre inintelligible, non moins que sans rendre incohérent et inexplicable le 
mouvement artistique de la première période romane en Bourgogne, isoler le 
narthex de Tournus dans le temps comme une sorte de précurseur, et le déta- 
cher loin du groupe dont il fait partie. 

Une autre leçon peut-être se dégage de ce monument si singulier. Il n'ya 
pas un des incidents de l’histoire mouvementée de la communauté philiber- 
tine qui n'ait laissé sa trace visible dans l’église. La même persévérance, qui 
avait déterminé les moines de Noirmoutier à une longue et pénible migration 
de l'Océan à la Saône en emportant leurs reliques, les appliqua aux restau- 
rations successives de leur église, sans jamais complètement détruire d’eux- 
mêmes ce qui subsistait du passé. Sans doute l'insuffisance des ressources 
contribua-t-elle aussi à préserver le monument de ces reconstructions totales 
qui ont aboli, au cours des âges, tant de précieux vestiges archéologiques. Et 
c'est ainsi que, dans son aspect composite, Saint-Philibert de Tournus offre 
aux érudits un vaste champ d’études critiques. Mais ce n'est pas seulement 
une curiosité et souvent une énigme pour les savants. L’ami de l’art trouve 
son compte à la visite. De l'extérieur ou de l’intérieur les lignes générales de 
la structure, l'ampleur des proportions, et jusqu’à ce raccourci d’histoire mil- 
lénaire dans des formes multiples, tout concourt à laisser dans l'esprit une 
forte impression d’habileté technique, de perfectionnement continu dans les 
procédés, de logique, de sobriété et même de véritable grandeur. 


Saint-Bénigne de Dijon et Saint-Philibert de Tournus sont aujourd’hui, en 
partie ou à peu près en totalité, les monuments bourguignons qui manifestent 


1. Voir pour le détail de cette migration R. Poupardin, Monuments de l’histoire des abbayes de 
- Saint-Philibert. 


s2 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


avec le plus d'éclat l'influence des modes constructifs ou décoratifs qu’on est 
convenu d’appeler lombards. Mais ils sont accompagnés, au xr° siècle, sur le 
sol de la province, d’une foule d’autres églises dont le dénombrement n'est 
pas établi en entier. M. le Vicomte de Truchis en a cité plusieurs dans le 
Dijonnais et à Dijon (Saint-Étienne de Dijon, Saint-Apollinaire, Sennecey, 
Bretenières), dans le Beaunois, à Chatillon (Saint-Vorles) et dans le Chatil- 
lonnais, dans l’Auxois . Nous sommes particulièrement informés cependant 
pour l'actuel département de Saône-et-Loire, spécialement pour l’ancien dio- 
cèse de Mâcon, grâce aux savantes, nombreuses et précises monographies qui 
rendent définitif le livre de M. Jean Virey sur L’Architecture romane dans l'an- 
cien diocèse de Mâcon *. Avec lui nous pouvons parcourir les pays voisins de 
la Saône, noter au passage les vieilles églises en petits moellons allongés, que 
signalent au loin le profil élancé de leurs hautes tours garnies, comme les 
absides, les façades ou les murs latéraux, du décor élémentaire des bandes et 
des arcatures lombardes. 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : il se pourrait bien que cet aspect si parti- 
culier des édifices ne fût, en effet, qu’un simple décor, une enveloppe exté- 
rieure qui marque les limites de la pénétration lombarde en Bourgogne: 
Nous rappellerons plus loin les modes multiples d'équilibre des voûtes qui 
couvrent beaucoup de nos églises romanes primitives, pour beaucoup de pro- 
portions assez réduites. Phénomène singulier, nous retrouvons ces mêmes 
caractéristiques dans les églises de Catalogne, elles aussi de menues dimen- 
sions, elles aussi intégralement recouvertes de voûtes diversement combinées, 
et revêtues d’un habillement lombard : « Les analogies entre les écoles cata- 


1. Les influences orientales dans l'architecture romane de la Bourgogne, pp. 25-29, extr. du 
Congrès archéologique d’Avallon, 1907; — L'architecture du duché de Bourgogne au temps du roi 
Robert le Pieux, pp. 10-17, extr. du Bulletin monumental, 1921; — L'architecture lombarde, ‘sesori- 
gines son extension dans le centre, l'est et le midi de l'Europe, extr. du Congrès archéologique 
d'Avignon, 1909. 

2. Paris, Picard, 1892, in-8°. Extr. des Mémoires de la Société Eduenne, nouv. sér., tomes XVII 
à XIX (1889-1891). 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES 53 


lane et lombarde, écrit M. Puig y Cadafalch:, s’établissent par l'identité abso- 
lue des clochers... et par l’ensemble de l’ornementation extérieure, le sys- 
tème d’arcatures et les rangées de fenêtres couronnant les absides, ainsi que 
par les pilastres qui divisent les parements externes. Mais cette décoration 
externe, c’est le revêtement d’une structure de voûtes dérivée du procédé de 
construction en maçonnerie ordinaire des monuments de la Gaule et de l’Es- 
pagne. » Ces lignes conviendraient à la Bourgogne, et, sous la plume du 
Vicomte Pierre de Truchis *, nous rencontrons pour notre province de sem- 
blables constatations : « Si le mode lombard, dit excellemment ce savant 
archéologue, fut quelque temps en faveur dans les milieux monastiques, il 
n'y régna pas seul, parce que les vieilles formules autochtones, dérivées des 
méthodes purement latines, survivaient partout dans les édifices ruraux et 
populaires, où se retrouvent l’appareil en épi, les chaînages d’angles en car- 
reaux de pierres redressés, les arcs en plein cintre extradossés et clavés de 
pierres ou de briques longues et minces, les colonnettes galbées, les linteaux 
de porte surmontés d’un renfort triangulaire. » Et l’auteur donne pour l’Au- 
tunois, spécialement étudié par lui, la démonstration de cette persistance de 
pratiques locales par l'analyse minutieuse de quelques édifices, Mesvres, 
Dettey , La Motte-Ternant #, etc... 

Hormis en effet l’appareil en moellons allongés, équarris au marteau, et le 
système des bandes et des arcatures murales, ainsi que les clochers, trois 
caractéristiques fondamentales distinguent les églises lombardes dans l'Italie 
du nord. Ce sont : l'alternance des piles fortes et faibles pour soutenir plus 
efficacement la charpente, les galeries décoratives extérieures au chevet des 
églises, l'emploi fréquent du chapiteau dit cubique. Lombard aussi l'usage 


1. Les influences lombardes en Catalogne, dans le Congrès archéologique de Carcassonne, 1906, 
p. 693. 

2. Elémenis barbares, éléments étrangers dans l'architecture romanede ? Autunois, dans les Mémoires 
de la Soc. Eduenne, 1907. 

3. Saône-et-Loire, arr. d’Autun. 

4. Côte-d'Or, arr. de Semur. 


S4 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


d’arrondir les croisillons du transept à leurs extrémités '. Or les bras du tran- 
sept terminés en hémicycle, l'alternance des piles fortes et faibles, les galeries 
extérieures de circulation devenues un très heureux motif de décoration du 
chevet des églises, le chapiteau cubique, sans compter la simple charpente 
pour couvrir la nef majeure, tous ces éléments se voient en abondance dans 
l’école rhénane et dans les pays soumis à son influence. Comment s'étonner 
d’ailleurs de ces étroites coïncidences entre la Rhénanie, le centre de la civili- 
sation germanique, et l'Italie du Nord, quand on se remémore la destinée des 
Othons et des empereurs héritiers de Charlemagne, et leur poursuite obsti- 
née de domination sur l'Italie septentrionale. 

Moins pénétrée d'influence lombarde, qu’elle a reçue plus encore de Lan- 
franc que de l’abbé Guillaume, la Normandie, et avec elle l'Angleterre, pra- 
tique l’alternance des piles, le chapiteau cubique, la charpente sur les grandes 
nefs. 

École rhénane, école anglo-normande vont d’ailleurs systématiser les modes 
lombards, s’attarder dans leurs types dérivés, conserver dans leurs monuments 
les plus achevés et les plus magnifiques des formes et des techniques parti 
culières de Lombardie, comme le chapiteau cubique et l'alternance des piles 
(Saint-Étienne de Caen, cathédrales de Durham et d’Ely). 

Mais en Bourgogne, où les chapiteaux cubiques, sinon à l’état sporadique ? 
Où les galeries extérieures décoratives des chevets d'église ? Où les croisil- 
lons de transept arrondis ? Où enfin l'alternance des piles fortes et faibles, 
s’il est vrai qu'on ne peut même pas faire la preuve de cette alternance à 
Saint-Bénigne de Dijon. Par contre, un effort ininterrompu pour voûter les 
nefs majeures des grandes églises. Ainsi s'explique que, sauf dans le décorde 
bandes et d’arcatures, le règne de l’art lombard, du reste partagé, n’ait pas 
pénétré profondément l'architecture bourguignonne, qu’il n’ait pas donné : à 
notre art roman sa formule définitive, et qu’il ait été éphémère. 

Au reste, malgré la multiplicité et l’ingéniosité des méthodes qu’elle appli: 


1. R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l’époque romane, p.530. 


LES ÉGLISES DITES LOMBARDES s5 


quait au voûtement intégral des églises, sa préoccupation dominante, l’archi- 
tecture bourguignonne du xr° siècle, celle de la première période romane, 
était engagée dans une voie à peu près sans issue. Elle avait acquis l’expé- 
rience des résistances et de la combinaison des arcs et des voûtes diverses. 
Mais sa technique, emprisonnée dans la masse, ne pouvait se rénover par 
elle-même. Les solutions élégantes des problèmes sont celles qui, avec un 
minimum de calculs précis, arrivent droit au but; qui réduisent la succession 
des raisonnements à une sorte d’armature légère, substantielle et forte, 
capable de porter sans effort l'esprit du départ à l’arrivée par le chemin le 
plus court. 

Or nos architectes du xi° siècle demandaient essentiellement l'équilibre à 
l’entassement des matériaux. Peu leur importait d’avoir à remuer un grand 
nombre de ces matériaux, petits et de cube réduit; ils se préoccupaient peu 
de leur valeur substantielle, peut-être par économie : il ne s'agissait pas de 
recourir à des tailles d’épure déjà un peu complexe, de substituer un appareil 
éprouvé pour sa résistance à l’écrasement et de plus grande dimension, donc 
plus sobre, plus fort et plus savant, à l'accumulation facile de petits moel- 
lons mureux. Mais aussi fallait-il donner à ces petites pierres, de médiocre 
valeur constructive intrinsèque, d’épaisses assises pour remplacer par le poids 
et la masse la rigidité robuste d’un grand appareil choisi après sélection rai- 
sonnée. Les murs sont donc énormes, les piles volumineuses, les arcs épais 
et grossiers, les portées assez réduites par un compartimentage multiple, les 
percements timides par crainte de compromettre la solidité des murailles. 
L'ensemble est lourd et pesant, et si l’on veut faire grand, on risque aussi de 
faire plus lourd et plus pesant, d'augmenter les poussées, donc la masse qui 
les doit contenir. C’est un cercle vicieux. Orse rencontre vite la limite ration- 
nelle à l'emploi de la masse, puisque cette masse s'accroît de plus en plus 
par l’usage qu'on en fait. Si nous lui demandons des constructions plus con- 
sidérables, nous en venons à lui imposer des proportions vraiment démesu- 
rées, puisque les forces et les poussées s'accumulent de plus en plus sans 
qu'on ait la ressource d’y obvier par la rigidité des matériaux. 


mitif ou 


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itir de lu 
itecture bourguignonne va réuss 


C'est, en un mot, un art 


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nême. Mais à la fin 


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propres moyens, s0 


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Cluny, 


CHAPITRE II 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL. L'ÉCOLE CLUNISIENNE. 


Toute : l'histoire de l'architecture romane de Bourgogne est dominée par 
le nom de Cluny. Il est facile, dans cette province, de mesurer la véritable 
révolution opérée par la construction de la grande abbatiale Saint-Pierre et 
Saint-Paul qu’entreprit l’abbé Hugues de Semur. Depuis la fin du x® siècle et 
tout au long du xi° siècle, nous venons de le rappeler, les essais s'étaient 
multipliés, les édifices dressés, ceux qu’il est convenu d'appeler lombards ou 
du type lombard. Ils ont marqué à l’origine un progrès considérable; puis 
l'art s’est en apparence à peu près stabilisé, et les variantes introduites, si 
appréciables qu'elles soient, manifestent une marche lente dans une voie tra- 
cée, un peu monotone, et sans grande perspective. 

Avec Cluny et saint Hugues, à la fin du xi siècle et au commencement du 
xie, l’horizon se découvre soudain. Une formule définitive est trouvée. 
L'architecture et l'élévation des églises seront monumentales : les nefs, larges 
et hautes, fortement éclairées, et toujours voûtées, à deux étages, auront par- 
fois plus d'élégance que de solidité, bien que Cluny, après la réfection de 
112$, ait fait preuve d’une stabilité durable. Mais personne ne peut contester 
l'allure imposante de ces beaux édifices ; un décor abondant, soit par l'usage 
des pilastres cannelés qui rompent la monotonie et rappellent l'antique, soit 
par l'emploi d’une sculpture répandue à profusion, complète la magnificence 
de ces églises. Un art complet dans tous ses éléments est élaboré, et c’est 
Cluny qui a donné le branle et le modèle. 


1. Article publié, sauf variantes, dans Art Siudies, Medieval, Renaissance and Modern, t. IV. 
Cambridge, Harvard University Press, 1926. 


L'art roman de Bourgogne. 8 


s8 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


La grande abbatiale Saint-Pierre et Saint-Paul de Cluny parut aux contem- 
porains une œuvre si prodigieuse que seul le miracle en pouvait expliquer la 
genèse. C’est saint Pierre lui-même qui en révéla le plan en songe au vieux 
moine paralytique Gauzon, en lui enjoignant de le communiquer sans retard 
à l'abbé saint Hugues de Semur. Le chroniqueur Gilon nous a transmis fidé- 
lement le souvenir de ce message d'en haut’. Et nous ne voyons pas pourquoi 
l'admiration des chroniqueurs du temps serait discutée. De l'entrée romane? 
au fond de l’absidiole terminale on mesurait 138 mètres, portés plus tard à 
171 mètres par l'adjonction du narthex au xrr1° siècle. Jamais ces proportions 
n'avaient été atteintes. Un double collatéral, un double transept, un déambu- 
latoire avec chapelles rayonnantes donnaient au plan une ampleur et une 
majesté inusités, et du portail ouvert l’œil se perdait dans l'infini de la pro- 
fonde perspective. De tout cela restent quelques débris propres à nous faire 
mesurer la grandeur de la perte. M. Émile Mâle a éloquemment évoqué sur 
ces vestiges la majesté des ruines romaines. Mais les ruines romaines sont 
l'œuvre du temps, la destruction imbécile de Cluny est l’œuvre voulue-des 
hommes et d’un utilitarisme dévastateur : pour loger les chevaux et les-pale: 
freniers du haras installé dans l’abbaye, on fit sauter en 1811 tout le splendide 
chevet de l’abbatiale :. 

L’élévation architecturale n’était pas moins remarquable que le plan. Nous 


1. Dom L’Huillier, Wie de saint Hugues, pp. 360 et 605 sq.; l’auteur a publié le texte de 
Gilon. | 

2. Il n’est pas nécessaire de refaire ici la description détaillée de l’abbatiale de Cluny, qu'on 
trouvera excellemment exposée dans deux ouvrages de M. J. Virey, L'architecture romane danslan- 
cien diocèse de Mâcon, et L'abbaye de Cluny [Petites monographies des grands édifices de la France], sans 
compter V. Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIII° siècles, Cluny. Moïr aussi le 
Millénaire de Cluny et son Album archéologique, par F. L. Bruel, publiés en 1911 par l'Académie 
de Mâcon. 

3. Les diverses étapes du long et instructif martyrologe de l’abbatiale pourront être lus dans 
<irey, L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, et dans Chaumont, Histoire de Cluny: 
Une vue saisissante de la destruction a été imaginée par M. Malo et son dessin très éloquent 
est reproduit dans le Congrès archéologique de 1913 (Moulins et Nevers). 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 59 


la connaissons par le croisillon méridional du grand transept resté debout, 
et nous la pouvons imaginer dans toute son étendue. La voûte, en berceau 
brisé, monte à 30 mètres, à 33 sous la coupole. Au-dessus des grandes 
arcades en cintre brisé, une tribune ‘ surmonte le premier collatéral. Au-des- 
sus de la tribune, un rang de hautes fenêtres répand la lumière, largement. 
Le long des piliers robustes s'engagent sur la nef des pilastres cannelés aux 
chapiteaux sculptés ; aux étages, bien marqués par des cordons moulurés sail- 
lants, alternent les pilastres cannelés et les colonnettes jumelées dans une 
superposition d'ordre d'inspiration classique. La grande abside est couverte, 
au-dessus d’une rangée de nombreuses fenêtres, d’un-cul-de-four qui sera 
décoré d'un Dieu de majesté peint à la mode byzantine. Huit menues 
colonnes de marbre, dont les chapiteaux sont les chefs-d’œuvre de la sculpture 
romane, supportent la voûte suspendue de l’abside. 

Qui donc, outre saint Pierre de sa demeure céleste, a engendré cette auda- 
cieuse construction? N'oublions pas la puissance et l'autorité de Cluny, 
l'immense rayonnement de son influence, le concours efficace des rois de la 
chrétienté, d'Espagne et d'Angleterre. Saint Hugues, pour réaliser son dessein, 
a puisé dans toutes les ressources que pouvait lui offrir l'Occident, dans les 
souvenirs de l'antiquité romaine et classique existant en France et en Bour- 
gogne, en Italie surtout, terre familière aux grands abbés de Cluny, dans la 
tradition enfin des vieilles basiliques chrétiennes. Il met à profit l'expérience 
du voûtement acquise par le tenace labeur du xr° siècle, dont Cluny a été, en 
Bourgogne, l’un des bons ouvriers; il apprend, comme l’a si heureusement 
démontré M. de Truchis’, des architectes de l'Ile-de-France et du domaine 


1. L'existence de la tribune se déduit avec certitude des fenêtres qui l’éclairent et qui sont 
très visibles sur les diverses vues extérieures de l’église reproduites dans l’Album du Millé- 
naïre. 

2. Vte Pierre de Truchis, L'architecture de la Bourgogne française sous Robert le Pieux, pp. 19- 
23 (extrait du Bulletin monumental, 1921). Du même, Les influences orientales dans l'architecture 
romane de la Bourgogne, p. 10 sq.(extr. du Congrès archéologique d’ Avallon, 1907). Enfin, par l'obli- 
geance de l’auteur, nous avons pu consulter un important mémoire, dont la publication ne tar- 
dera guère, croyons-nous : L'œuvre architecturale de Cluny avant le triomphe de Part français ogival. 


60 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


capétien la construction soigneusement appareillée des organes essentiels de 


la structure qui, seule, permettait de se dégager de la masse lombarde; il 


ramasse toutes ces acquisitions séculaires dans une synthèse magnifiquement 
originale, et qui va faire école. Cluny est vraimentune œuvre internationale, 
c’est en rabaisser le sens que d’en vouloir rapetisser l’histoire aux limites 
étroites d’une province. Mais c’est aussi parce que la Bourgogne, unie étroite- 
ment à Rome par Cluny, était alors le centre de la chrétienté, que l’œuvre 


architecturale si magnifiquement érigée sur son sol donne à l’école romane” 


de cette province un éclat et un rayonnement incomparables. 

Les savants ont abondamment discuté et discutent encore les dates et la 
chronologie du monument. Mais pourquoi ratiociner, pourquoi prolonger au 
delà de toute vraisemblance la durée de la construction, quand on a la bonne 
et rare fortune de posséder des textes contemporains, précis et formels, qui 
ne laissent place à aucune ambiguïté. Il faut vraiment un raffinement de 
subtilité très étranger à la saine critique pour contester les termes catégo- 
riques dont se servent les chroniqueurs, et c’est le mérite de M. le Professeur 
A. Kingsley Porter de leur avoir rendu toute leur valeur‘. Le 30 septembre 
1088 est posée la première pierre * ; cette date, donnée par la Chronologie des 
abbés de Cluny dans la Bibliotheca Cluniacensis, repose évidemment sur une 


tradition, sans doute sur un ancien calendrier liturgique, et il n’y a pas lieu. 


de la contester ?. En novembre 109$ a lieu par Urbain II la consécration du 
grand autel et de quelques autels voisins. Coïncidence curieuse, on sait par 
le chroniqueur Gilon que sept ans de survie avaient été promis au vieux 
moine Gauzon s'il révélait à l'abbé Hugues la vision qu'il avait eue de 


Dans ces diverses études, le savant archéologue, dont on ne saurait trop déplorer la perte trop 


prompte, a mis en relief l’évolution politique et artistique qui a peu à peu détaché Cluny de 
l'Empire, de la Lombardie et de l'Italie, pour l’incliner à l'influence du royaume capétien de 
l'Ouest. 

1. Romanesques Sculpture of the Pilgrimage Roads, t. I, pp. 80-81. 

2. Bibliotheca Cluniacensis, col. 1621. 

3. Nous ne suivrons donc pas M. F. de Mély qui la recule à 1083; voyez Signatures de pri= 
mitifs, XIe-XIIe siècles; de Cluny à Compostelle (Gazette des Beaux-Arts), 1924, t. Il, pp. 6-7. | 


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CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 6I 


saint Pierre et de saint Paul traçant les plans de la nouvelle abbatiale et 
enjoignant à saint Hugues de l’entreprendre'. Les croyants concluront que 
Gauzon vécut assez pour voir l’église en état d’être livrée partiellement au 
culte ; les incrédules estimeront que le chroniqueur Gilon a fait une prédic- 
tion après coup; les historiens impartiaux jugeront que ce témoignage con- 
firme la date de 1088 fixée pour le commencement des travaux. 

Leur achèvement est un peu moins assuré. Une inscription de la sacristie 
de l’abbatiale disait : « Major ecclesia est opus anno. XXV constructore 
sancto Hugone, favente Henrico I° Anglorum rege, cujus prima dedicatio ab 
Urbano Ile ann. MXCV ; secunda dedicatio ab Innocentio Ile, ann. MCXXX :. 
Et c’est l'opinion que rapporte Mabillon dans son Jfinerarium burgundicum 3, 
sans doute d’après l'inscription traditionnelle : « Tanta basilica.. opus est 
annorum XXV. » Mais Gilon, dans sa Wie de saint Hugues, écrit : « Omnibus 
ex ordine auditis, credidit fidelis pater, acquievit, incepit, et Deo juvante, 
talem basilicam levavit infra virginti annos, qualem si tam brevi construxisset 
imperator dignum admiratione putaretur #. » Le délai est réduit de 25 à 20 ans. 
Cette rapidité semble d’ailleurs admirable à l’annaliste; et cet étonnement 
avoué des contemporains nous incline à regarder une telle surprise comme 
une preuve de la réalité du fait. Près d’un siècle plus tôt, il avait fallu, nous 
l'avons vu, moins de vingt ans à l'abbé Guillaume de Volpiano pour bâtir 
l'église Saint-Bénigne de Dijon et la rotonde qui la suivait, c’est-à-dire un 
monument considérable. 

Les contemporains ont donc proclamé la rapide construction de Cluny. Car 
Gilon est bien un contemporain, comme, du reste, beaucoup des biographes 
de saint Hugues. Le plus connu, Hildebert de Lavardin, fut évêque du Mans 


1. Dom L’Huillier, Vie de saint Hugues, p. 360-361. 

2. J. Virey, Un ancien plan de l'abbaye de Cluny, dans le Millénaire de Cluny, t. Il, page 236, 
n. 4. 

3. Ouvrages posthumes de D. Mabillon et de D. Ruinart, publ. par D. Thuillier, t. Il, pages 19- 
24. 


4. Dans Dom L’Huillier, Wie de saint Hugues, p. 606. 


: vd 
nu RE. 
en. 


62 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


de 1097 à 1125, ensuite archevêque de Tours (1125-1143), mais il était 
encore évêque lorsqu'il a composé sa vie de saint Hugues ; lui-même déclare 
s'être inspiré de l’œuvre de Gilon et d'Hézelon; or Dom Lhuillier croit que 
cet Hézelon n’est qu’un collaborateur de Gilon, que la biographie imitée par 
Hildebert de Lavardin est l’œuvre commune de ces deux auteurs : ; et nous 
remarquerons que l’un d’eux, Hézelon, porte précisément le nom d’un des 
architectes de l’abbatiale. S'il est bien le même personnage, si sa biographie 
de saint Hugues est une œuvre commune menée avec Gilon, il faut convenir 
que le témoignage de Gilon sur la construction de l’église s’en trouve singu- 
lièrement renforcé. Quant à Rainald ou Renaud de Semur, autre biographe 
de saint Hugues, il était le propre neveu du saint; il devint abbé de Vézelay 
en 1106, et, lui aussi, a connu le texte de Gilon. Ce texte est donc ainsi, 
puisque le premier en date, un témoignage contemporain, de très peu posté- 
rieur à la mort de saint Hugues survenue en 1109, et qui mérite toute créance: 
Comment imaginer en effet que l’auteur aurait pu proférer une assertion 
fausse aux yeux mêmes de ses confrères de chaque jour, comment croire que 
son admiration pour l’église de saint Hugues ne s'applique qu’à un édifice à 
peine ébauché, comme on voudrait parfois nous le laisser entendre ? Ilest 
impossible de concilier l’assertion précise de Gilon avec l'opinion des archéo- 
logues qui ne veulent attribuer à saint Hugues que l'exécution du chevet de 
l’abbatiale, sans dépasser beaucoup vers l’ouest le grand transept ou les der- 
nières travées de la nef. | 

Un autre document d’ailleurs confirme le dire de Gilon. « Onze ans après 
la mort de saint Hugues, écrit Dom L’Huillier*, le pape Calixte II fit lui- 
même à Cluny une enquête en règle sur les vertus et les miracles du saint 
abbé ; enquête dont le résultat fut l'établissement du culte public et liturgique 
décerné au confesseur du Christ. » Or le recueil des Miracula sancti Hugonis, 
après avoir rapporté la vision de Gauzon, ajoute, en termes voisins de ceux 
de Gilon : « Deo juvante habitationi gloriæ Dei tantam ac talem basilicam 


1. Dom L’Huillier, op. cit., pp. 566-567; — Bibliotheca Cluniacensis, col. 413. 
2. Op. ct:, px. 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 63 


intra XX annos construxit, ut capaciorne sit magnitudine, an arte mirabilior, 
difficile judicetur ‘. » 

A côté et en sus de ces témoignages formels, on pourrait alléguer quelques 
circonstances qui leur apportent une confirmation indirecte. Une légende était 
attachée au portail roman de l’église, que rapporte ainsi P. Lorain * : « Avant 
que toutes les portes de la basilique fussent démolies, on montrait encore au- 
dessus de l’une d’elles, à Cluny, une énorme pierre que tous les ouvriers et 
toutes les machines ne pouvaient soulever. Saint Hugues, pendant la nuit, par 
le secours divin, put soulever et placer seul la prodigieuse masse ; et la main 
du saint fondateur, et jusqu’à la sueur de cette main, restèrent à jamais 
empreintes sur la pierre. » Cette pierre miraculeuse n'était autre que le linteau 
du portail. Sans doute une telle légende ne peut être invoquée comme un 
argument décisif, mais il serait curieux de connaître l’origine première du 
récit merveilleux et la date à laquelle on le voit produit pour la première fois. 
Nous ne l'avons pu découvrir. 

Dom L’Huillier ; tire encore argument de la charte par laquelle saint Hugues 
concède au roi Alphonse Ie de Castille, comme bienfaiteur particulier de 
l’abbaye, des privilèges multiples et applique au repos de son âme le fruit des 
messes dites à l’un des principaux autels de l’église : « Dedimus ei, in ecclesia 
beatorum Apostolorum Petri et Pauli nova, quam ipse de propriis facultati- 
bus construxisse videtur, unum altare de praecipuis.... » Dom L’Huillier rap- 
porte à 1106-1108 environ la rédaction de cette charte, et déduit du mot 
construxisse la preuve que la basilique était alors « au moins à peu près ache- 
vée ». À elle seule, l’allusion serait insuffisante ; rapprochée du témoignage 
des biographes contemporains de saint Hugues, elle prend à bon droit une 
valeur d'appoint. 


1. Bibliotheca Cluniacensis, col. 458. 

2. Essai historique sur l’abbaye de Cluny, pp. 73 et 8r. Cf. aussi dom L’Huillier, Wie de Saint- 
Hugues, p. 365. 

3. Vie de saint Hugues, p. 393. Le texte a été vérifié, selon la référence de dom L’Huillier, 
dans Luc d’Achery, Spicilegium, in-fol., t. III, p. 408. 


64 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


La chronologie de l’abbatiale Saint-Pierre et Saint-Paul de Cluny est donc 
à nos yeux bien et nettement établie. La grande et somptueuse église est une 
œuvre terminée au xiI* siècle commençant. Cette opinion, conforme aux 
textes du temps, n’a rien de paradoxal, si l’on veut bien observer que chaque 
jour nous fait porter à l'actif de ces premières années du xn° siècle des œuvres 


ou des monuments d’un art accompli qu’on eût refusé, il y a encore peu. 


d'années, de rapporter à une période aussi reculée. S'il fallut, en 1130, une 
seconde consécration, c’est qu’un grave accident, l’écroulement de la voûte 


majeure de la nef, survenu en 1125, avait nécessité d'importants travaux de. 


réfection :. 

Cluny a réalisé un type qui lui est bien spécial, et qui nous autorise, mal: 
gré toutes les assertions contraires et la défaveur qui s'attache à un tel propos, 
à parler d’école clunisienne. Et cette école marque le terme d’une évolution: 


Nulle part en France, hors des édifices clunisiens de Bourgogne, n’a été opé-. 


rée la conjonction de tous ces éléments : la tradition basilicale du triple éta- 
gement des grandes arcades, des tribunes ou faux triforium, enfin des hautes 
fenêtres de la nef; la superposition des ordres dans l'esprit le plus classiques 
le voûtemen] de la nef ainsi constituée par un berceau brisé longitudinalEt 
cette évolution est totalement accomplie dès l'aube du xr° siècle, avant la 
mort de saint Hugues. 

Un autre témoin nous reste, heureusement, de l’excellence de la formule, 
c'est Paray-le-Monial, l’exacte réplique en réduction de l’abbatiale de Cluny. 


C’est aujourd'hui l'édifice le plus représentatif de l'architecture clunisienne, 


édifice à peu près complet, dont l’aspect nous permet de restituer en imagina: 
tion ce qu'était le chef-d'œuvre de saint Hugues. 

C'est en 973 que Lambert, comte de Chalon-sur-Saône, installa des Béné- 
dictins sur son domaine de Paray. Son fils Hugues de Châlon, évêque 
d'Auxerre, fit remise à Cluny, en 999, de l’abbaye ainsi fondée, qui futréduite 
alors à la simple condition de prieuré, mais un prieuré richement doté. La 


1. J. Virey, L'architecture romane dans l’ancien diocèse de Mâcon, pp. 269 et 271. 


cris 7 ke ; 
ATUI SNS 5 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL | 65 


prospérité du monastère motiva une reconstruction : les nouveaux bâtiments 
s'établirent sur les bords de la Bourbince, et une église nouvelle fut consacrée 
en 1004. On sait par ailleurs qu’au cours de travaux effectués au commence- 
ment du xri° siècle, un jeune novice fut grièvement blessé dans le chœur et mira- 
culeusement guéri par l'abbé de Cluny, saint Hugues, alors présent, donc 
avant 1109. Ce sont les seules dates utiles que nous fournissent les textes. 
Nous en discuterons un peu plus loin l'application au monument. 

Sans refaire en détail une monographie déjà faite par divers auteurs, notam- 
ment par MM. Lefévre-Pontalis’ et Jean Virey*; nous nous attacherons à 
quelques particularités caractéristiques. 

D'abord le plan. Ce qui frappe à première vue, c’est l'aspect trapu de l’édi- 
fice, et comme disproportionné. L'église est large et courte, et ne compte que 
trois travées. Le transept, très saillant, est suivi d’une travée de chœur avec 
collatéraux, puis vient l’abside. Autour de l’abside, un déambulatoire sur 
lequel s'ouvrent trois absidioles dont l’hémicycle est précédé d’une travée 
droite. Sur chaque croisillon on voit à l’est une absidiole hémicirculaire ; 
celle de droite (côté de l’Épitre) a été transformée au xv° siècle et rem- 
placée par une petite chapelle flamboyante. Nous constaterons en outre l'étroi- 
tesse du déambulatoire, qui ne mesure en largeur que la moitié à peu près de 
la largeur des collatéraux ; l'usage commun est au contraire que le déambula- 
toire prolonge exactement les bas-côtés, par delà le transept. 

Une autre anomalie n’est pas moins saisissante : le plan montre en avant 
un vaste narthex, dont les trois travées ne correspondent ni à la nef ni aux 
bas-côtés de l’église ; ce narthex n’est pas dans l’axe de l’édifice, si bien que le 


1. Étude historique et archéologique sur léglise de Paray-le-Monial, dans les Mémoires de la Société 
Eduenne, t. XIV, 1885.— Paray-le-Monial, dans le Congrès archéologique de France, 1913 (Nevers 
et Moulins). 

2. Paray-le-Monial et les églises du Brionnais. Paris, 1926. (Petites monographies des grands édifices 
de la France.) Nous nous sommes rencontré avec l’auteur, dont l'ouvrage a paru lorsque ces 
lignes étaient déjà écrites, sur les données chronologiques, mais nous avons cru devoir les déve- 
lopper beaucoup plus amplement. 

L'art roman de Bourgogne. 9 


66 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


grand portail de l’église ne s'ouvre pas davantage au milieu et dans l'axe de 
la nef. | 
L’extérieur accuse encore plus nettement ce défaut de concordance. Lorsqu'on 
se place en face de l’église, le regard est arrêté par la haute silhouette des 
tours de façade, resserrées et élancées malgré leur masse. Se porte-t-on légère- 
ment sur le côté pour voir l’église obliquement, aussitôt les deux tours et le 
narthex dont elles font partie semblent étriqués, écrasés par la nef qui 
s'élève haut dans le ciel. Il y a un défaut manifeste de proportion, le narthex 
n’est pas à l’échelle, les deux monuments sont plaqués l’un contre l’autre et 
n’appartiennent visiblement ni au même temps, ni à la même église. 

Du même temps, les deux tours ne le sont pas non plus, du moins dans 
toute leur élévation, et leur décor est dissemblable. Toutes deux sont épau- 
lées aux angles par des contreforts assez saillants qui s'étagent par ressauts 
successifs depuis le sol. Mais ceux de la tour méridionale vont s’amortir sousle 
cordon qui sépare le premier groupe de fenêtres jumelées de l'étage inférieurs; 
ceux de la tour septentrionale montent un peu moiïns haut. La tour du midi 
est homogène, l’autre ne l’est pas. 

Au midi, entre l'ouverture du porche et le faîte du narthex, une seule 
ouverture, large, qui a son pendant au nord, et qui a été remaniée. Puis, au- 


dessus, une fenêtre étroite primitive, non ébrasée. Les deux étages supé- 


rieurs sont beaucoup plus ornés, grâce à de plus amples percements. Mais, 
de haut en bas, l'appareil est le même, des moellons moyens et allongés, 
assez peu réguliers. Les deux étages supérieurs sont identiques. Sur chacune 
des faces est ouverte une baie jumelée, à ressaut, dont la retombée commune 
se fait sur deux colonnettes placées l’une derrière l’autre et unies par un tail: 
loir commun à saillie prononcée ; les chapiteaux des colonnettes sont seulp- 
tés. Ne 
Dans la tour du nord, l’étroite fenêtre disposée entre l’'amortissementdes con- 
treforts est remplacée sur chaque face parun groupe de fenêtres jumelées: Elles 
sont un peu différentes de celles de la tour du sud : la retombée communese 
fait, non sur deux colonnettes, mais sur une pile maçonnée avec colonnette 


Pr METE. à 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 67 


torse adossée et chapiteau sculpté pour recevoir l’archivolte. De part et d'autre 
de cette colonnette centrale une colonnette d'angle, logée dans le ressaut du 
pied-droit, supporte la retombée extérieure de cette même archivolte. Malgré 
cette variante de contexture, ces ouvertures nous semblent tout à fait contem- 
poraines de celles de la tour méridionale, ou, du moins, ne décèlent aucun 
intervalle chronologique bien appréciable. Les clochers de Mazille et d'Uchizy, 
par exemple, en Saône-et-Loire, montrent ainsi au xi° siècle des colonnettes 
sur dosseret ou des pilettes torses; au narthex de Tournus (début du xr° siècle 
au plus tard) se voient des colonnettes d’angles aux fenêtres. Et si le clavage des 
archivoltes, en façade, a été refait, sans doute lors de la surélévation de la tour, 
ce même clavage sur les fenêtres latérales est formé de menus moellons 
allongés, comme à la tour du sud. On peut donc conclure que la tour sep- 
tentrionale, dans son état premier, ou bien ne dépassait pas ce niveau, ou que 
sa partie supérieure a été endommagée ; et, dans cette dernière hypothèse, 
l'accident survenu aurait pu être la cause occasionnelle de la reconstruction 
de l’église entière. 

En tous cas, les étages supérieurs de la tour du nord sont plus jeunes que 
la base, soit qu'ils résultent d’un complément soit qu'ils procèdent d’une répa- 
ration ou réfection ultérieure. Réfection ou surélévation nous semblent avoisi- 
ner le début du xr° siècle et suivre de peu, probablement, l’abside et la grande 
nef. On y remarque en effet l’ornementation des tailloirs et du bandeau mou- 
luré qui les prolonge et qui se compose de billettes ou de besants au troi- 
sième étage, d'oves allongés horizontalement à l'étage supérieur. Billettes, 
besants et oves se retrouveront à l’abside et dans la nef. L'architecture de ces deux 
étages dénonce aussi plus de recherche, plus de souplesse et d'expérience dans 
l'emploi de la matière inerte, plus de raffinement : ainsi les hautes colonnes 
appareillées qui montent aux angles et au centre de chaque face, et curieuse- 
ment incrustées, en quelque sorte, dans la maçonnerie. 

L'élévation extérieure de la nef ne présente ancune particularité digne de 
remarque, sinon que l’épaulement des voûtes n’a nécessité aucune modifica- 
tion subséquente ; c’est la,preuve de l’excellente stabilité de la construction, 


68 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


malgré la hauteur déjà considérable à laquelle elle a été poussée. Au-dessus 
des collatéraux et de leurs contreforts monte la nef qui répète la même dis 
position : au rez-de-chaussée une fenêtre est percée entre deux contreforts, 
dans chaque travée, pour l’éclairement du bas-côté ; dans le mur goutterotde 
la nef sont ouvertes, entre deux contreforts, trois fenêtres par travée, qui dis- 
pensent une abondante lumière à l’intérieur. 

Avec les croisillons du transept, très débordants, nous arrivons à une région 
qui nous fournira plus d’un terme de comparaison avec la grande abbatiale 
de Cluny, compte tenu de la différence de proportion des deux édifices et 
d’abord, par exemple, la saillie même des croisillons, si fortement accusée 
dans les deux églises. Encore, comme au petit transept de Cluny, le pignon 
du croisillon nord de Paray-le-Monial, isolé de tout bâtiment monastique, 
montre deux étages de fenêtres voisines du faîte : tout en haut, une fenêtre 
unique ; plus bas et à peu d'intervalle, une rangée de troïs fenêtres à plein 
cintre qui correspond à la rangée de quatre fenêtres du petit transept de 
Cluny. Au-dessous, dans les deux monuments, un large pan de mur nu. | 

Le rez-de-chaussée des croisillons, à Paray-le-Monial, est percé de portes 
abondamment ornées, aussi bien au nord qu’au midi; mais la porte méridio- 
nale a été en grande partie masquée par la construction ultérieure du cloître. 
Le portail nord, au contraire, est intact. Tous les archéologues ont été frap- 
pés de son aspect d’entrée d’un palais oriental, avec la prolixité de son décor 
multiple, varié dans l’équilibre sans symétrie de ses divers ajustements. Aucune 
ligne n’est laissée vide d'ornement, géométrique pour partie, perles, ruban 
ondulé, rosaces à six pétales, hélices à quatre branches, ou trèfles à quatre 
feuilles, oves mis bout à bout, billettes en damier, pilastres cannelés, ou colon- 
nettes, avec chapiteaux corinthiens ou chapiteaux à fruits et feuillages sans 
rapport avec la tradition classique. Et toute cette sculpture ornementale, per- 
cée de trous de trépan, est en général légère et comme plaquée sans profon- 
deur à la surface de la pierre ; nous sommes loin encore des feuillageset des 
motifs si vigoureusement creusés et fouillés du portail de Charlieu, plus 
jeune de trente à quarante ans. 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 6 9 


Latéralement, les bras du transept, puis le chœur à la suite et en retour 
font voir des fenêtres hautes séparées par de minces pilastres, qui rappellent 
une disposition analogue à Cluny ; nous y reviendrons. 

Mais le chevet attire impérieusement le regard : encadré par les deux croi- 
sillons très débordants qui lui procurent une ferme assise, il donne, dans la 
succession de ses étagements, une singulière impression de force et de puis- 
sance. Il ne lui manque aujourd’hui, du pied de l'édifice, qu’un recul suff- 
sant pour en mesurer toute la beauté. C’est le plus magnifique ensemble de 
ce genre qui existe en Bourgogne. Il évoque la splendeur de Cluny, il montre 
quelle était la conception grandiose de l'architecte de Paray-le-Monial, 
quelle église il eût réalisée, s’il avait pu la mener jusqu’à son complet achè- 
vement. 

Au premier plan se développe la ceinture des absidioles ; elles sont percées 
de larges ouvertures qu’accompagne un cordon de billettes qui se prolonge 
sur tout le pourtour de l’hémicycle en traversant les tailloirs des colonnes- 
contreforts ‘. L’étai du mur circulaire des absidioles est en effet fourni par 
des colonnettes d’un bon dessin, montées sur socle et stylobate et couronnées 
de chapiteaux à feuillages recourbés, très sobres, dérivés du corinthien; au- 
dessus du tailloir, un amortissement en glacis à forte pente. Ces colonnes- 
contreforts ne sont pas, à l'époque que nous assignons à la basilique, d’un 
emploi très courant en Bourgogne ; on peut leur reconnaître en quelque 
manière le caractère d’une signature, comme nous le verrons un peu plus 
loin. Plus haut que le cintre de l’absidiole apparaît le pignon de la travée 
droite qui le précède comme un petit chœur réduit, selon un plan qui rap- 
pelle l'Auvergne; et le roman d'Auvergne a, comme on le sait, plus d’un 
trait commun avec l'architecture de Cluny et de la Bourgogne, ce qui 
s’explique très aisément par les origines de la grande abbaye, par les liens de 


1. L'une des absidioles, au sud, ayant été modifiée au xve siècle, l’arrachement encore visible 
du mur primitif permet de se rendre compte du mode de laconstruction. Le mur est formé d’un 
blocage épais de maçonnerie recouvert d’un revêtement de pierres d'appareil, système à la fois 
solide, économique et d’exécution assez rapide. 


70 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


famille de quelques-uns de ses grands abbés ‘. Plus haut encore se profile la 
galerie tournante du déambulatoire, épaulée par des contreforts peu saillants, 
percée de larges fenêtres. 

Puis la grande abside surmonte le toit du déambulatoire. Son pourtour, 
qui domine ce premier ensemble, a été orné avec beaucoup de soin. Entre 
chaque fenêtre, on a disposé un court pilastre cannelé avec chapiteau garni 
de feuilles à volutes simples. De l’un à l’autre pilastre, une archivolte munie 
de besants encadre chaque ouverture. Enfin, sous la corniche, une petite 
arcature très régulière est une réminiscence des arcatures lombardes, et elle 
offre un dessin plus ouvragé que l’arcature supérieure de la tour nord de 
façade. | 

On devrait ensuite voir se dessiner très nettement le pignon de la travé 
de chœur qui précède l’abside. Et, en effet, il apparaît bien, mais les ouver- 
tures qui l'éclairent, une fenêtre à plein cintre et deux oculi curieusement 
polylobés de part et d’autre, affleurent juste le toit de l’abside. C'est qu'en 
effet cette toiture n’est manifestement pas primitive. Tandis que tous les toits 
de la région absidale, ceux des croisillons et ceux de la nef reposent directe= 
ment sur les reins des voûtes et sont à très faible pente (il en était de même 
à Cluny), en sorte qu’ils ont pu être recouverts de tuiles creuses, seul le toit 
de l’abside a reçu une charpente et des tuiles plates. Il est certain que cette 
charpente est une modification de la disposition première. Si elle facilite len- 
tretien de la voûte, elle rompt un peu l'équilibre de la perspective," elle 
masque légèrement la fenêtre de la travée de chœur, et mord sur la bordure 
des oculi. 

Enfin, au-dessus de la travée de chœur se dresse le clocher octogonal, à la 
vérité en partie moderne. Il repose sur un soubassement carré et passe à 
l’octogone au moyen de trompes. Seul le premier étage est ancien. Il com- 
porte sur chaque face une fenêtre géminée à bordure torique ; la retombée du 
tore de l’archivolte se fait au centre sur deux colonnettes jumelées, de partet 


1. Voir notamment sur ce point : L. Bréhier, Les origines de l'architecture romane en Auvergne, 
dans la Revue Mabillon, 1923, pages 16 et suiv. 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 71 


d'autre sur une colonnette semblable, avec chapiteaux garnis de feuilles d’eau 
comme ceux des absidioles. Au xiv® siècle, le second étage, complété ou 
remanié, reçut des fenêtres à remplage gothique, puis, au commencement du 
xix® siècle un horrible couronnement à dôme. Lors de la restauration par le 
service des Monuments Historiques, commencée en 1856, M. Millet a heu- 
reusement restitué le deuxième étage sur le modèle du premier, mais il a 
fâcheusement adopté une pyramide terminale un peu trop élancée pour le 
commencement du xrr° siècle. Il eût mieux fait de s'inspirer du clocher de 
l'Eau bénite à Cluny. 

Ayant ainsi sommairement décrit l’aspect extérieur de la basilique, il est 
temps de pénétrer à l’intérieur. Le narthex ne nous arrêtera pas. C’est un 
avant-corps à deux étages, fermé sur les côtés au rez-de-chaussée. Le rez-de- 
chaussée avait subi de graves dommages : un incendie, allumé par les Pro- 
testants en 1562, avait compromis la solidité du narthex entier, obligé les 
moines à fourrer de maçonnerie tout ce rez-de-chaussée. L’enlèvement de cette 
maçonnerie contraignit l'architecte Millet à une réfection presque complète 
par un travail fort délicat et d’une extrême habileté technique. Lui-même a 
rapporté en ces termes la nature des restaurations. « Les moines avaient rem- 
pli et soutenu les arceaux mutilés par des maçonneries pleines qui en avaient 
ainsi changé la destination. On reconnaissait encore à travers les interstices 
du remplissage des vestiges de colonnes et de chapiteaux. Ces précieux restes, 
mis à jour, ont servi de modèles aux sculpteurs chargés de les rétablir. Mais 
les sculptures de la porte ouvrant dans l’intérieur se retrouvèrent dans un 
état de conservation parfaite : une muraille continue, élevée depuis près de 
trois siècles dans l’embrasure, les avait préservées. . . Le crédit de 82.000 francs 
a permis... de reconstruire en sous-œuvre toute la partie basse du narthex*. 
Ce rez-de-chaussée comporte une nef de deux travées avec collatéraux, le tout 
voûté d’arêtes avec arcs doubleaux. L’étage prend jour sur l'extérieur et ouvrait 
aussi sur la nef ancienne sans aucun doute; il comprend une nef en berceau 


1. Notice de M. Millet dans les Archives des Monuments historiques, 1'° série, t. I. 


72 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


avec collatéraux; les piles en sont cruciformes, sans chapiteaux, avec un 
simple tailloir en biseau. | 

La porte d'entrée de l’église franchie, l'impression reçue est mêlée de décep- 
tion et d’admiration. Cette déception, nous en connaissons la cause, l'inter- 
ruption des travaux qui a raccourci l’édifice et modifié les proportions; elle 
n’est pas imputable à l'architecte primitif; efforçons-nous donc de restituer 


en pensée ce qu'il avait projeté à la lumière de ce qu'il a réalisé, et nous … 


rendrons pleine justice à son mérite. 

Dans son état actuel, de l'entrée au fond de l’absidiole centrale, église 
mesure 54 mètres. La nef s'élève à 22 mètres, les collatéraux à 12 mètres, la 
coupole de la croisée à 25 m. 1/2. De cette église, la description est néces- 
saire : tâche aride et sèche en apparence, indispensable cependant si l’on en 
croit le mot de La Bruyère : « Ce sont les faits qui louent. » Les faits, ce 
sont ici les détails raisonnés et combinés de la construction. | 

La nef est couverte d’une voûte en blocage avec enduit, en forme de ber- 


ceau brisé soutenu par des doubleaux simples, sans ressaut. La brisure réduit. 


la poussée de la voûte, on le sait, et les architectes bourguignons n’ont pas 


manqué de discerner cette qualité; mais elle n’assure pas seulement l'équi- 


libre, elle donne plus d’élancement au vaisseau. Il est ou il paraît certain que 
cet avantage a été l’un des motifs de la prédilection des Bourguignons pour 


le berceau brisé. Les grandes arcades sont de même en arc brisé, à ressaut; 
l’arête extérieure, abattue, est ornée d’un riche et sobre motif d’oves allongés 


et enrubannés, qui en rompent la sécheresse. Au-dessus, un bandeau mou- 


luré court tout le long de la nef, des croisillons, du chœur et de l’abside en 
ceinturant piles et colonnes, et cette saillie prononcée forme l’assise de l'étage 
du triforium. A la vérité, ce triforium n’est, comme généralement en Bour- 
gogne, qu'un faux triforium juxtaposant trois fenêtres aveugles dans une 
arcature sur le parement du mur. Les fausses fenêtres sont séparées l’une de 
l'autre par d’élégants pilastres cannelés, avec chapiteaux à feuillages ‘très 


simples et schématiquement stylisés, sans maigreur. Les tailloirs des pilastres. 


et, dans l'intervalle, des consoles d’un pur dessin supportent un second ban: 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 6 


deau mouluré, symétrique au premier, fortement saillant, et qui marque la 
naissance d’un nouvel étage et d’un nouvel ordre d’architecture. Celui-ci est 
formé, non plus de pilastres cannelés, mais de deux colonnettes jumelées ou 
d’une colonnette d'angle, sur lesquelles retombent les archivoltes toriques 
qui accompagnent les trois fenêtres à plein cintre auxquelles est dévolu l’a- 
bondant éclairage de la nef. Un nouveau bandeau mouluré, celui-là sans 
consoles et plus discret, au niveau des tailloirs des colonnettes supérieures, 
accuse sans insister la naissance de la voûte '. 

Même ordonnance dans les croisillons du transept, sauf une variante 
logique et rationnelle : l’ouverture de l’absidiole, à l’est, est faite d’un arc en 
plein cintre qui accompagne la naissance du cul-de-four, et plus bas que la 
grande arcade voisine qui, elle, ouvre le collatéral du chœur. 

La croisée du transept est couverte d’une coupole octogonale sur 
trompes, selon la technique acclimatée en Bourgogne. Au delà, la travée de 
chœur reproduit exactement la disposition des travées de la nef, et elle est 
en outre éclairée dans l’axe par une fenêtre haute et deux oculi qui garnissent 
utilement le mur supérieur surmontant la naissance du cul-de-four absidal. 
Peut-être aussi la lumière plus abondamment répandue par ces ouvertures 
devait-elle atténuer légèrement le décrochement produit par le cul-de-four de 
la grande abside, monté à un niveau légèrement inférieur. 

Dans la nef comme dans le chœur, les piles sont cruciformes et cantonnées 
sur trois faces d’une colonnette engagée avec chapiteaux sculptés d’acanthes, 


1. En examinant en détail, travée par travée, dans la nef ou dans les croisillons du transept, 
la superposition des motifs ornementaux, colonnette ou pilastres, à l’étage du triforium et à 
l'étage des fenêtres, on remarquera que cette superposition n’est pas partout rigoureuse et pré- 
sente même çà et là des décrochements fort sensibles. Allons-nous conclure à une reprise de 
la construction ? Mais qui empêéchait l’architecte de la reprise de se mettre à l’aplomb de létage 
inférieur en construisant l’étage supérieur ? En réalité les constructeurs du moyen âge n’avaient 
de la rigoureuse symétrie, qui commande l'architecture moderne, qu’un respect très intermit- 
tent; et si, en dehors de cette liberté d’allure, on veut une explication du phénomène, on la 
trouverait aussi bien dans la rapidité de la construction que dans l'hypothèse d’une reprise peu 
vraisemblable. 


L'art roman de Bourgogne. 10 


74 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


de feuillages ou d'animaux affrontés. Vers la nef, au lieu d’une colonne enga- 
gée, on voit au rez-de-chaussée un pilastre cannelé avec chapiteau corinthien ; 
de la naissance des grandes arcades au faux triforium, un autre pilastre se 
superpose au premier et il est accompagné d’une colonnette dans le ressaut,; 
au-dessus, aux deux étages du faux triforium et des hautes fenêtres, c’est une 
simple colonne à chapiteau sculpté qui continue le pilastre et reçoit le dou- 
bleau. Dans le transept, une colonne engagée monte de fond jusqu’au doubleau. 

L’abside et le déambulatoire ne sont ni moins étudiés ni moins heureux. 
L’abside est couverte d’un cul-de-four brisé. Huit colonnes monolithes de 
mince diamètre, montées sur une plinthe assez haute, supportent l’hémicyele 
et lui donnent un aspect de grande légèreté; des feuillages, des animaux 
affrontés sont sculptés sur les chapiteaux. Les tailloirs reçoivent la retombée 
d’arcades en plein cintre dont l’archivolte est ornée du même motif d’oves 
enrubannés que nous avons rencontré dans la nef. Au-dessus de la paroï nue 
qui surmonte les arcades de l’abside, un cordon mouluré posé sur une ran- 
gée de petites arcatures semblables à celles qui se voient sous la corniche,a 
l'extérieur, marque la naissance et l’appui de neuf fenêtres à plein cintre 
éclairant largement cette région. Les archivoltes de ces fenêtres sont décorées 
de billettes en damier, et elles retombent sur des colonnettes jumelées avec 
chapiteaux sculptés et à tailloir commun. Enfin un dernier cordon mouluré 
indique la naissance du cul-de-four et accuse ainsi très nettement, selon la 
pratique commune à Paray-le-Monial, les divers étages de l'élévation. 

Le déambulatoire est précédé d’une travée collatérale du chœur, prolon- 
geant exactement les bas-côtés. Mais lui-même se rétrécit sensiblement sans 
que cependant la perspective soit rompue, grâce à cette travée intermédiaire 


qui amortit le décrochement, par-delà le transept. Des doubleaux entiers: 


point séparent les travées couvertes de voûtes d’arêtes. Tout le pourtour, au 


rez-de-chaussée, est garni d’une arcature dont l’archivolte, largement accusée, 


est ornée de billettes en damier. Ces arcs successifs jouent le rôle d’arcs de 
décharge et permettent d’ajourer le mur en perçant les fenêtres, en ouvrant 
les absidioles. Les retombées voisines se font sur un pilastre cannelé unique, 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 75 


avec chapiteau de feuillages très refouillés et d’allure classique; le pilastre 
repose sur une plinthe qui tourne tout autour du mur. Au-dessus de ce 
pilastre, et dans l’écoinçon de deux arcatures voisines, une console porte deux 
colonnes jumelées avec chapiteaux à feuilles d’eau, et dont le tailloir unique 
reçoit les arcs doubleaux. C’est donc ici, comme dans la nef, ce même parti 
qui varie les ordres dans leur superposition, en les conjuguant avec un sens 
esthétique très sûr, avec la franchise d’un technicien qui souligne nettement 
le plan qu'il a choisi. C’est que, en effet, nous avons bien ici un étage de 
fenêtres supérieures, logées dans la lunette de la voûte d’arêtes, fenêtres très 
sobres, sans décor, simplement destinées à diffuser une lumière plus abon- 
dante dans une région presque toujours sombre; une telle disposition est 
rare en effet. Par ailleurs, les bandeaux moulurés dont l'architecte a fait un 
si heureux emploi dans l'édifice, jouent aussi leur rôle dans cette partie de 
l’église : prolongés au niveau des tailloirs des pilastres et des colonnettes, les 
uns relient, au rez-de-chaussée, les sommiers des arcs et des fenêtres, dans le 
déambulatoire et dans les absidioles, les autres forment appui aux fenêtres supé- 
rieures du déambulatoire. Les fenêtres du rez-de-chaussée, au déambulatoire 
et dans les absidioles, comme dans les bas-côtés de la nef, sont cantonnées de 
colonnettes qui amortissent le ressaut des pieds-droits, selon un mode orne- 
mental très courant, aussi logique que plaisant. 

Ainsi rien n'est omis dans le détail de ce qui peut contribuer à donner le 
sentiment d’un monument complet et achevé, dans lequel rien n’est laissé au 
hasard. C’est ce qu’un artiste archéologue, Ed. Jeannez', a exprimé dans une 
formule saisissante : « Aucune des monographies de l’église, écrit-il, ne nous 
semble avoir suffisamment insisté sur la beauté décorative propre à cet édifice 
et sur les moyens spéciaux mis en œuvre pour la réaliser. On a fait à Paray 
de la décoration sans décors, le mot décors étant pris dans le sens d'ornement... 
L'impression d'élégance qu'on y ressent n’est en réalité qu'une harmonie. » 

La cause en est aisée à concevoir : c’est l'extrême probité de l'architecture : 


1. Notice sur Paray-le-Monial dans Thiollier, L'art romanà Charlieu et en Brionnais, éd. in-4, 
pp. 82-84. 


76 __ L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


pas de faux-semblants, le respect absolu des lignes essentielles, la volonté de 
les marquer clairement sans s’y appesantir, mais de telle manière que l'intelli- 
gence comprenne sans effort; pas de recherche subtile et raffinée dans l’orne- 
ment, mais l'emploi de modés toujours simples et clairs à des endroits choï- 
sis et désignés par la logique pour atténuer et adoucir les formes sans les 
anémier ni leur rien retirer de leur substance ; une entente parfaite de quelques 
procédés traditionnels, comme la superposition des ordres, systématiquement 
adoptée, pour varier la structure sans la dissimuler ; une adaptation des sou- 
venirs classiques, comme les pilastres cannelés, qui relie l'édifice aux monu- 
ments laissés en Occident par la civilisation antique, source constante de 
toute renaissance ; un usage judicieux et réfléchi de toutes les méthodes 
techniques expérimentées par l'effort constructif d’un siècle entier, une 
lumière abondante diffusée dans toutes les parties de l’église, qui met en 
valeur les lignes et les détails, et qui prouve que les artistes romans ont su 
éclairer leurs édifices; une perspective qui calcule exactement ses effets; la 
quiétude de l'esprit devant un monument stable et bien équilibré ; tout con- 
court au chef-d'œuvre. 

Le terme n’est pas trop fort, si l’on entend par là la perfection d’un genre. 
Il ne l’est même pas si l’on considère l’ensemble des grandes œuvres fameuses 
de l'architecture. Mais qui l’a conçu, qui en est responsable ? Longtemps on 
a voulu l'ignorer, parce que le monument a été mal daté. Seul, et tout récem- 
ment, M. Jean Virey a sommairement restitué l’église au temps qui lui doit 
être assigné. 

Comme pour Cluny, c'est faute d’avoir correctement interprété les docu- 
ments, faute aussi d’avoir écarté de prétendues analogies, que les archéo= 
logues ont pu se méprendre. A la vérité, nous avons sur la construction de 
Paray-le-Monial des témoignages précis qui, coïncidence singulière, sontles 
mêmes que pour Cluny. 

En effet, le biographe de saint Hugues de Semur, ce Gilon que nous avons 
déjà rencontré, narre en ces termes un miracle accompli par l'abbé de Cluny 
et dont le chroniqueur a pu avoir connaissance malgré le soin que mettait 


C2 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 77 


l'abbé, par humilité, à cacher les prodiges que Dieu accomplissait par lui : 
« Hoc nempe causa exstitit ut plurima ejus miracula supprimerentur. Tali 
si quidem modo occultatum fuit, quod apud Paredum fecit pietatis exhibitor. 
Turris in quam signa in medio dependentia consistunt compage soluta pue- 
rum scholarum qui suberat pene exstinxit; tabula enim de culmine ipsius 
collapsa innocentem percussit, stravit, et, ut videbatur, exanimavit. Dolorem 
impendunt qui consulere nesciunt; nuntiantque patri puerum jam exstinctum 
qui in militie spiritualis procinctu vix vivere inchoasset. Accessit pius visita- 
tor, et corpusculo confracto adhibens fomentum celestis gratie ad membra 
emortua tenuem flatum revocavit. Protinus decumbentem in statum erigens 
nomine conclamatum suo excitavit et pristine sanitati restituit. Hoc quoque 
ad notitiam nostram pervenit, eo revelante qui prestitit ‘. » 

Hildebert de Lavardin, autre biographe de saint Hugues, se contente de 
dépouiller l'original de Gilon, dont il s’est inspiré, de sa grâce naïve pour le 
parer des ornements de la rhétorique et d’une langue plus recherchée *. Mais 
Renaud ou Rainald de Semur, abbé de Vézelay, le troisième des auteurs dont 
nous avons eu à invoquer le témoignage un peu plus haut, sans connaître, il 
semble, le texte de Gilon, complète le récit de ce chroniqueur par quelques 
détails importants et caractéristiques. On doit supposer, étant le propre neveu 
de saint Hugues, qu'il les tient de personnages qu'il a pu interroger, de 
témoins du miracle encore vivants lorsqu'il écrivait. « Puer quidam monachus 
apud Paredum monasterium, dum in Choro cum fratribus oraret, una de 
tabulis cadente, quae in lacunari turris eminentis jungebatur, contritus a ver- 
tice est. Curritur ad venerabilem patrem, qui tunc forte in altera ecclesia, Dei 
scilicet Genitricis, divino operi insistebat; et tam gravis collisio pueri jam 
pene exanimis ei nuntiatur. Qui ubi advenit, aqua benedicta faciem ejus 
rigat et oratione subsecuta spiritum vix palpitantem et ad exitum properan- 
tem retinuit; inde paulatim resumptis viribus sanus effectus longo tempore 
supervixit ?. » 

1. Gilon, Vita Hugonis in Dom l’Huillier, Vie de saint Hugues, p. $97. 


2. Hildeberti... Vita Hugonis, dans la Bibliotheca Cluniacensis, col. 426. 
3. Acta Sanctorum, Avril III, p. 652. 


78 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Que conclure de ces récits? D'abord, et avec raison, que des travaux 
étaient en cours à Paray, à l’un des clochers, et même plus précisément à la 
grande tour de la croisée du transept, puisque la poutre atteignit un novice 
dans le chœur. Saint Hugues, déjà vieux, dit un autre passage des biographes, 
était alors à Paray, à l’église Notre-Dame; il accourt à la nouvelle de l’acci- 
dent et par ses prières rappelle la victime à la vie; c’est du blessé lui-même 
que Gilon tient le récit du miracle. Selon M. Lefèvre-Pontalis ’, les travaux 
en cours auraient intéressé la vieille église du xr° siècle, celle dont la consé- 
cration eut lieu en 1004, et non l’église actuelle dont, pour lui, la construc- 
tion serait d'environ 1130. Ce sont deux assertions auxquelles il nous est 
impossible de souscrire. 

Interrogeons en effet plus attentivement l'histoire et l'édifice. L'histoie 


nous apprend, rappelons-le, que la fondation du monastère de Paray est 


l'œuvre du comte de Chalon, Lambert, et de l'abbé de Cluny, saint Mayeul, 
vers 973 ; elle nous rapporte aussi comment Hugues de Chalon, fils du comte 
Lambert, et évêque d'Auxerre, unit Paray à Cluny en 999. Or une fille de 
Lambert, sœur d'Hugues de Chalon, épousa Geoffroy de Semur, et c'est le 
neveu de l’évêque Hugues, Thibaut de Semur, qui devint ensuite comte de 
Chalon et mourut à la croisade d'Espagne vers 106$. D'autre part, en consé- 
quence du mariage de sa sœur, l’évêque Hugues de Chalon était l'oncle de 
Dalmace de Semur (fils de Geoffroy), le propre père de saint Hugues de 
Semur, et il était par suite le grand-oncle de cet abbé de Cluny. Nous voyons 
d’ailleurs l’évêque intervenir activement dans l'éducation du futur abbé "il 
protège et favorise sa vocation; il dirige son instruction à Saïnt-Marcel de 
Chalon avant de le conduire à Cluny *. Ainsi les relations de famille les plus 
étroites existaient entre les comtes de Chalon, fondateurs de Paray-le-Monial, 
et les comtes de Semur-en-Brionnais desquels est issu saint Hugues, abbé de 


Cluny. Ces relations de famille s'étaient accrues de liens personnels très 


1. Dans ses études sur Paray-le-Monial, citées plus haut. 
2. Cf. Ulysse Chevalier, Cartulaire de Paray-le Monial, in Mém. de la Soc. d'hist. de Chalon- 
sur-Saône, 1861. Introduction. — Dom L’Huillier, Wie de saint Hugues, chap. 1. 


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CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 79 


intimes entre saint Hugues abbé et l’évêque d'Auxerre, Hugues de Chalon, 
celui-là même qui unit Paray à Cluny. 

Lors donc qu’on nous parle de la prédilection connue des abbés de Cluny, 
et de saint Hugues en particulier, pour leur prieuré de Paray, il faut bien 
entendre qu'il ne s’agit pas là seulement d’une affection mystique et imper- 
sonnelle. Saint Hugues portait évidemment à Paray-le-Monial un intérêt par- 
ticulier parce que, pour lui, ce monastère était vraiment un bien de famille, 
sa prospérité un héritage et une tradition de famille, une obligation filiale à 
laquelle il ne pouvait manquer de rester fidèle. 

Cette intimité de Cluny et de Paray sous saint Hugues, le grand abbé, les 
monuments eux-mêmes la reflètent; et s’il y a entre eux des identités singu- 
lières, avouées par tous ceux qui les ont comparés, faut-il en chercher la 
cause dans un désir postérieur de calque et de copie, en vérité bien anormal à 
cette époque, ou au contraire dans une seule pensée, unique, animant en 
même temps et inspirant d'une même volonté architectes et ouvriers. Cette 
pensée, c’est celle de saint Hugues. L'histoire le proclame, les monuments le 
démontrent. Et si Paray est la réplique de Cluny, c'est que saint Hugues l’a 
ainsi voulu, comme un artiste se complaît parfois à deux éditions de son 
œuvre. 

Ce ne sont pas là des affirmations gratuites. Reprenons les plans des deux 
édifices, en tenant compte des dimensions exceptionnelles de l’abbatiale de 
Cluny, qui a déterminé l'existence nécessaire, pour l'équilibre, d’un double 
collatéral, avec étagements successifs. À Cluny, le premier collatéral se pro- 
longe exactement par les travées collatérales du chœur immense ; à Paray, la 
travée de chœur (unique parce que le monastère est moins peuplé de moines 
et d’officiants) est accostée d’un collatéral qui fait exactement suite au bas-côté, 
par delà le transept. À Cluny, de même que nous avons un double collatéral, 
et pour les mêmes raisons, nous avons deux transepts ; à Paray, plus petit, 
le transept est ramené logiquement à l'unité. Rapprochons donc le petit tran- 
sept de Cluny du transept de Paray, et les deux croisillons du nord. A Cluny, 
une absidiole en hémicycle s'ouvre à l’orient de ce croisillon, qui s'appuie 


80 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


vers le sud au mur de la travée collatérale du chœur; à Paray, même dispo- 
sition : une absidiole sur le bras du transept, appuyée à la travée collatérale 
du chœur. 

À Cluny, au delà du collatéral du chœur naît un déambulatoire plus étroit 
que ce collatéral ; à Paray, le déambulatoire est de même plus étroit que le 
bas-côté du chœur, ce qui simplifie sa construction, et, en réduisant la portée 
des voûtes, assure un meilleur équilibre. Il faut, en effet, réduire la portée 
des voûtes et diminuer les poussées dans cette région sensible, parce que le 
grand cul-de-four de l’abside porte uniquement sur des colonnes rondes, d’as- 
sez faible diamètre, pour laisser passer librement la perspective vers les absi- 
dioles terminales. Ces colonnes de l’hémicycle sont en même nombre à Paray 
et à Cluny : huit. 

La seule variante notable est dans le plan des absidioles terminales « à 
Cluny, ce sont de simples hémicycles; à Paray, une travée droite précède 
le demi-cintre. Il est possible, ou bien que l'architecte de Cluny ait adopté 
de faibles dimensions pour ses absidioles afin de ne pas trop allonger son 


édifice déjà énorme et ne pas multiplier les étagements du chevet, déjà nom 


breux, tandis que l'architecte de Paray pouvait avoir dessein, au contraire, de 
prolonger sa perspective dans son église plus ramassée ; ou que l’architectede 
Paray, voulant corriger cette perspective du chevet de Cluny, alors dressé en 
tout ou en partie, ait adopté un dispositif lui procurant ce bénéfice, et du 
reste inspiré probablement de l'Auvergne; ce n’est pas la seule réminiscence 
auvergnate qu'on trouve à Paray. 

Hormis cette différence, tout est semblable. Semblables aussi les perspec- 
tives extérieures des chevets, les modes décoratifs, les percements, la formeet 
la disposition des points d'appui. Mais ici, parce que Cluny a été stupidement 
détruit, froidement démoli pour laisser place à des chevaux et à des palefre- 
niers, nous intervertirons l’ordre de nos comparaisons et, commençant par 
Paray intact, nous chercherons la réplique ou le modèle dans les pauvreswes- 
tiges qui subsistent de Cluny. 

Dans l’ensemble, aucun autre monument bourguignon n’a reproduit l'éta- 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL êI 


gement de la région absidale qu’on trouve à Paray et à Cluny : ni Tournus, 
ni Beaune, ni Autun. Compte tenu de la différence de grandeur et des 
variantes qu'imposaient les dimensions colossales de Cluny, on peut affirmer 
que Paray est la seule réplique approchante du chevet de Cluny, la seule 
qui ait Jamais existé en Bourgogne. À défaut de Cluny démoli, nous pou- 
vons nous en faire une idée exacte par les dessins que nous en possédons 
et par une sorte de plan ou modèle en relief du xvurr* siècle encore conservé 
au musée Ochier à Cluny. Le détail est encore plus instructif. 

Aux absidioles de Paray, nous avons remarqué les cordons de billettes qui 
encadrent les fenêtres et rejoignent les tailloirs des colonnes-contreforts. 
C’est un motif du reste qu’on retrouve en Auvergne et dans les monuments 
soumis à l’influence auvergnate, à Notre-Dame du Port, à Saint-Nectaire, à Saint 
Etienne de Nevers, à Saint-Menoux, mais avec une notable variante dans la 
disposition du cordon et des contreforts’. Pour être moins rares en Bourgogne 
que ne le pense M. Lefèvre-Pontalis, les colonnes-contreforts ne sont pas 
cependant très répandues. À Paray, nos colonnes se terminent par des chapi- 
teaux sculptés et par un tailloir à talus formant larmier. Or à l’absidiole du 
petit croisillon de Cluny, nous voyons encore en place le cordon de billettes, la 
colonne-contrefort montée sur une même plinthe, arrêtée sensiblement 
au-dessous de la corniche comme à Paray, le même chapiteau, le même tail- 
loir à talus. 

Enfonçons notre regard plus avant et considérons le mur tournant du déam- 
bulatoire. Sur lui s’ouvrent au rez-de-chaussée quatre fenêtres en plein cintre 
dans l'intervalle des absidioles et, au-dessus, dominant ces fenêtres et la toiture 
des absidioles, une rangée de fenêtres supérieures. C’est une disposition « anor- 
male », nous avertit M. Lefèvre-Pontalis, et qui « s'explique par la hauteur du 


1. Dans ces diverses églises, le cordon de billettes traverse les contreforts ou les colonnes- 
contreforts dans leur hauteur et les recouvre d’une saillie ; à Paray et à Cluny, il se fond dans la 
ligne du tailloir et accompagne très franchement l'architecture qu’il souligne ; le dispositif de 
Paray et de Cluny est davantage dans la logique constructive. 


L'art roman de Bourgogne. IT 


82 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


bas-côté tournant: ». Mais cette disposition anormale, nous la voyons à Cluny: 
elle se reconnaît dans la grande vue de l’abbatiale donnée par Mabillon au 
tome V des Annales Ordinis Sancti Benedicti, dans un dessin de Lallemand 
gravé au Voyage pittoresque ‘de la France en 1787, dans le plan en relief du 
Musée Ochier à Cluny. L'Album historique et archéologique du Millénaire de 
Cluny en 1910 a commodément rassemblé toute cette documentation gra- 
phique. 

Les coïncidences ne s'arrêtent pas là : le mur tournant du déambulatoire 
de Paray est épaulé par des contreforts qui montent jusqu’à la corniche, un 
peu en retrait du mur latéral des absidioles, en sorte que chaque fenêtre 
supérieure se place entre deux contreforts. Des contreforts semblables, distri- 
bués de même façon s’aperçoivent à Cluny aussi bien sur la vue de Mabillon 
que sur le dessin de Lallemand. | 

Il y a un peu plus d'incertitude pour le mur de la grande abside, richement 
décoré à Paray de pilastres cannelés très courts et d’une archivolte cintrée à 
bordure de perles qui encadrent chaque fenêtre. Ces petits détails n'appa-. 
raissent pas avec netteté sur les vues anciennes de Cluny non plus que sur 
le plan en relief. Nous sommes cependant enclin à croire qu'on voyait à 
Cluny des motifs décoratifs comme à Paray : le dessin de Lallemand pourrait 
figurer une arcature continue enfermant toutes les fenêtres de la grande 
abside; et il semble bien qu'on discerne à la loupe, sur la vue de Mabillon, 
des fenêtres à bordure polylobée ou festonnée comme il en existe à l’intérieur 
du grand transept de l’abbatiale; on y trouve aussi, entre chaque fenêtre, 
quelque apparence de pilastres cannelés. En un mot, un décor se devine, que 
les dessinateurs n’ont pas traduit avec précision. 

Au delà de l’abside, dans les croisillons du transept, on voit à Paray de 
minces contreforts peu saillants, vestiges de bandes lombardes sans doute, 
mais sans arcature, qui s’intercalent entre les fenêtres supérieures; ils n'ont 
point de bases, mais se terminent sous la corniche par une sorte d’épaistailloir 


1. Congrès archéologique de Moulins, 1913, p. 58. 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 83 


mouluré. À Cluny, dans la portion qui subsiste, au croisillon méridional 
du grand transept, on remarque encore ces mêmes bandes peu saillantes, 
entre les fenêtres, avec ce même tailloir mouluré, si épais qu’on le prendrait 
presque pour un chapiteau. 

A l'intérieur, les termes de comparaison sont moins nombreux, par suite 
de la destruction de Cluny, mais ils ne sont pas moins significatifs. Les piliers 
cruciformes de la nef avaient exactement même structure dans les deux édi- 
fices : ils étaient à Cluny, comme ils sont à Paray, cantonnés de colonnes 
engagées sur trois faces, d’un pilastre cannelé vers la nef '. Au-dessus des 
grandes arcades, ces pilastres cannelés se prolongeaient à Cluny par des 
colonnes engagées supportant la retombée des arcs doubleaux *, alternance 
que nous avons observée à Paray. Des cordons ou des corniches, en forte 
saillie, séparaient à Cluny, comme ils séparent à Paray, les grandes arcades 
du triforium, le triforium de l'étage des fenêtres. Et dans les ordres de ces 
divers étages, la superposition était la même à Cluny et à Paray : pilastres 
cannelés entre les arcatures du triforium, colonnettes jumelées au-dessus, 
entre les archivoltes des baies :. 

Serrant même de plus près encore le problème, reportons-nous, non plus 
à des descriptions écrites ou à des souvenirs pour Cluny détruit, mais aux 
croisillons de transept debout encore à Cluny comme à Paray : ils sont 
rigoureusement identiques dans leur structure. À Cluny comme à Paray, les 
grandes arcades sont à ressaut et à arêtes vives. Dans les deux édifices, entre 
deux ouvertures ou arcades monte une longue colonne engagée coupée de 
bagues au niveau des divers cordons séparatifs des étages, colonne qui reçoit 
le doubleau de la voûte. Un bandeau sert d'appui à un faux triforium dont 
les baies sont séparées par des pilastres cannelés avec bases et chapiteaux : 
la seule variante, à Cluny, est faite du feston qui entoure et ornemente les 


1. Cf. Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles. Cluny, p. 134. — J. Virey, 
L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, p. 319, n. 1. 

2. Terret, Op. et loc. cit. 

20H Terret:Op: ef loc. cit. 


84 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


baies ; ce feston, nous savons qu'il existe à Paray dans les oculi percés au 
pignon de la travée du chœur. Puis une nouvelle corniche portée par les tail- 

loirs des pilastres et par des consoles intermédiaires marque l'étage des 
triples fenêtres, dont les archivoltes reposent sur des colonnettes jume- 
lées. Un dernier bandeau souligne la naissance de la voûte à Paray comme à 


Cluny. Et la voûte est elle-même un berceau brisé soutenu par des doubleaux 


aussi bien à Cluny qu’à Paray. Il est difficile d'imaginer une réplique plus 
exacte. 

Mais Cluny est en entier, nous l’avons montré, l'œuvre de saint Hugues. 
Ce même saint Hugues avait pour Paray-le-Monial une dilection toute filiale ; 
il était présent à Paray lorsqu'on y effectuait des travaux et y accomplit à 
cette occasion un miracle. Paray ressemble étrangement à Cluny. Pourquoi 
donc Paray ne serait-il pas contemporain de Cluny ? Parce que sa perfection, 
au commencement du xri° siècle, contrarie un système archéologique ? Mais 
Cluny, le témoin, témoin indiscutable, dans une région que personne ne 
dénie à saint Hugues, ne réalise pas une moindre perfection. Pourquoi ce 
qui est vrai pour Cluny serait-il faux et impossible pour Paray ? Paray-le- 
Monial a donc bien été commencé par saint Hugues et mené loin avant qu'il 
ne mourût, en 1109. Tel était au milieu du xix° siècle l’avis de l’architecte 
Millet, et Millet avait raison. Nous nous expliquons alors sans peine pour- 
quoi, visiblement, l’église n’a pas été terminée : la mort de saint Hugues en 
a définitivement compromis l’achèvement. Au lieu de la continuer sur le plan 
grandiose qu’indiquent son chevet et sa nef, on s’est contenté de raccorder, 
assez médiocrement, la nef au narthex préexistant qui était destiné à dispa- 
raître. Et c’est probablement alors qu’on se décida à terminer la tour nord de 
la façade. | 

Certes, une telle affirmation change les bases de la chronologie tradition: 
nelle des édifices romans de Bourgogne. Elle suppose un perfectionnement 
plus grand de l’art architectural et décoratif qu’on n’est tenté de le reconnaître. 
à l’aube du xn* siècle. Par répercussion, car les deux monuments se prêtent 
un mutuel appui, cette assertion renforce la thèse des archéologues, et nous 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 85 


sommes du nombre, qui refusent de placer Cluny trop avant dans le xrr° siècle. 
Mais comme toutes ces conséquences se déduisent de textes irréfutables et de 
similitudes non moins certaines, de vraisemblances aussi qui ressemblent 
singulièrement à des certitudes ; comme le progrès des recherches archéolo- 
giques tend de plus en plus à démontrer que l’art du xn° siècle naissant était 
beaucoup moins inhabile qu’on ne l’a longtemps cru, nous n'avons aucune 
raison de refuser l'évidence. 

Pour justifier le rajeunissement de Paray-le-Monial, plusieurs archéologues, 
et M. Lefèvre-Pontalis en particulier, ont allégué la similitude de cette basi- 
lique avec la cathédrale Saint-Lazare d’Autun et avec la collégiale Notre-Dame 
de Beaune. Beaune et Autun sont en effet des édifices du même type, qui 
constitue spécifiquement l’école clunisienne, mais ils sont loin de réaliser la 
perfection statique de Paray-le-Monial ; et si le principe de l’élévation à triple 
étage, de la voûte en cintre brisé, des grandes arcades en arc brisé, de l’em- 
ploi du pilastre nu ou cannelé s’y retrouve comme à Cluny et à Paray-le- 
Monial, peut-être des dissemblances marquées ne permettent-elles pas, après 
avoir affirmé l'identité du genre, de conclure à la similitude parfaite de 
l'espèce. 

Entre Paray-le-Monial et Saint-Lazare d’Autun s'intercale l’église Saint- 
Andoche de Saulieu. L'abbaye de Saint-Andoche de Saulieu' avait été unie 
en 843 par Charles le Chauve au siège épiscopal d’Autun et les évêques 
d’Autun portaient le titre d’abbés de Saint-Andoche. Sécularisée vers 1139, 
elle fut transformée en collégiale de douze chanoïnes, mais les évêques d'Au- 
tun gardèrent la seigneurie de la Ville avec le titre de comte. C'est l’évêque 
d’Autun, Étienne de Bâgé, qui entreprit la reconstruction de l’église de Saint- 


1. Sur Saint-Andoche de Saulieu, cf., pour l’étude archéologique : Victor Terret, Saulieu 
et la collégiale Saint-Andoche (Autun, 1919, in-8c), et la notice de M. le Vicomte P. de Truchis 
dans le Congrès archéologique d’ Avallon, 1907. Voir aussi, quoique le rapprochement défini par 
l’auteur nous paraisse moins sensible qu’à lui-même, J. Calmette, L'influence de Saint-Andoche 
de Saulieu sur les églises d Avallon (extr. des Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte- 
d'Or, t. XVI). 


86 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Andoche. Or, si son prédécesseur, l’évêque Norgaud, se montra un adversare 
déterminé de Cluny, Étienne de Bâgé fut au contraire un fervent ami dela 
grande abbaye, dans laquelle il finit ses jours, et de Pierre le Vénérable. Le 
21 décembre 1119, le pape Calixte II consacre l’église nouvelle. Des accidents 
ont amené par la suite la destruction et la réfection de toute la région absi- 
dale, mais la nef du xrr° siècle subsiste intacte avec ses deux collatéraux, et 
une remarquable ornementation sculptée dont nous aurons à parler un peu 
plus loin. | 

Étienne de Bâgé adopte à Saulieu l’élévation clunisienne à trois étages et 
le berceau brisé dans la nef, l’arc brisé pour les grandes arcades; maïs les 
piles comportent des colonnes engagées et non des pilastres, par une variante 
appréciable. Une seule fenêtre par travée, au lieu de trois, dispense la lumière 
dans la nef. Ainsi, quoique les caractéristiques essentielles du type clunisien 
soient maintenues, un décor moins recherché commande l'emploi de la 
colonne engagée, l'éclairage est plus mesuré, les percements sont moins 
nombreux et moins audacieux qu’à Cluny et à Paray-le-Monial. On ne sau- 
rait parler encore de décadence, la formule conserve sa valeur architecturale 
et statique, mais une sobriété plus grande, proportionnée à l'importance du 
monument, règle le détail de la construction. 

Le chantier de Saulieu était à peine libéré que le même évêque Étienne de 
Bâgé commençait la reconstruction de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun 
L'église était en état d’être consacrée en janvier 1132 par le pape Innocent IF, 
quelques jours après l’abbatiale de Vézelay, et elle était sans doute alorsassez 
près de son achèvement *. 


1. Sur la cathédrale d’Autun, on consultera essentiellement la très considérable publication 
de M. l'abbé Victor Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles, 11, Autun 
(Autun, 1925, 2 vol. gr. in-4°). 

2. Par erreur, l’abbé Terret donne, p. 31, la date du 30 décembre 1132 pour la consécration, 
à ce moment, Innocent II était en Italie. — La date d'achèvement de Saint-Lazare est fort dis- 
cutée. Certes une consécration ne marque pas nécessairement le terme de la construction: 
Mais on remarquera qu’Innocent II était en France depuis août 1130 ; en octobre et novembre 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 87 


Comme Saint-Andoche de Saulieu, la cathédrale d’Autun reproduit, et pour 
les mêmes motifs, l'essentiel des dispositions de l’église clunisienne, tels que 
nous les saisissons à Paray-le-Monial : triple étagement des grandes arcades, 
du faux triforium et des grandes fenêtres, voûte majeure en berceau brisé, 
collatéraux couverts d’arêtes, grandes arcades en cintre brisé, pilastres canne- 
lés. Mais si les principes sont identiques, si l'esprit classique et romain qui 
s'affiche à Cluny ou à Paray trouve à Autun, dans le passé de la ville d’Au- 
guste un aliment encore plus particulier, on remarque à Autun un goût 
beaucoup plus vif du décor. Ainsi le profil des grandes arcades à Autun est 
beaucoup plus recherché, plus compliqué. De même les bandeaux saillants 


1130, il passait à Cluny, à Autun le 25 décembre de la même année ; en 1131, il séjourna plu- 
sieurs fois à Auxerre, en juillet, en août, en septembre, en novembre et décembre. Hypothèse pour 
hypothèse, rien n'empêche d'admettre que, lors de la première venue du Pape à Autun, l'église 
n'était pas tout à fait en état d’être livrée au culte, mais on pressa les travaux pour qu’Inno- 
cent II pût consacrer la cathédrale avant de quitter la France, en janvier 1132, sur son itiné- 
raire de retour en Italie. — Plusieurs archéologues prennent souvent acte, pour rajeunir la 
cathédrale d’Autun de ce qu’en 1147, lors du transfert des reliques de saint Lazare, certains 
chanoines objectèrent que l’église n’était pas encore terminée ni prête à recevoir dignement un 
si précieux trésor : « Dicebant ex eis quidem, nondum tempus advenisse quo tam pretiosissimi 
thesauri revelatio fieri deberet ; ecclesiam.....prorsus paratam minime fore. Vestibulum quod 
vestire et delucidare ecclesiam debet nondum confirmatum esse, pavimenta, ut decebat, in tam 
nominata domo, juxta ingenium artificis nec sculta nec ad unguem aptata fore. » (Faillon, 
Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Madeleine, 11, 717.) Maïs il s’agit visiblement, d’après 
ce récit d’un témoin anonyme, de détails secondaires, qui, du reste, ne firent pas défini- 
tivement obstacle à la cérémonie. Ce qui manquait essentiellement, c’était le porche, vestibulum. 
Or c’est seulement en 1178 que le duc Hugues III concéda le terrain nécessaire à l’édification 
de ce porche, « Ad hec in ecclesia beati Lazari possunt omnia facere, praeter turrim et firmi- 
tatem talem que non ad forman ecclesiae, sed ad usum propugnandi pertineat evidenter. Locum 
ante portas ecclesie, ubi gradus esse solebant, licet canonicis implere et pavimento equare et in 
margine ad cautelam deambulantium aliqua lignea obstacula ponere ». (Cf. A. de Charmasse, 
Cartulaire de l’église d' Autun, 1'e et 2e part., p. 110. — E. Petit, His. des Ducs de Bourgogne, I], 
368-399). Il suffit de comparer les moulurations de ce porche, conformes à la technique du 
dernier quart du xrr° siècle, pour mesurer l'intervalle chronologique qui sépare cette partie de 
l'édifice du reste du monument. Et de la longue absence de cette addition extérieure on ne peut 
conclure à l’inachèvement du corps même de la cathédrale. 


88 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


séparatifs des étages sont à Autun accompagnés d’une fine et riche ornemen- 
tation de rosaces ou de perles. Le triforium d’Autun, véritable réplique de la 
porte romaine d’Arroux, est d'un goût excellent. Mais il n’y a pas, commeà 
Paray, exacte concordance entre les fausses baies du triforium et les fenêtres 
supérieures : au lieu de trois, les fenêtres sont réduites à une par travée dans 
la cathédrale Saint-Lazare. Il s'ensuit d’abord que la superposition des ordres, 
pilastres cannelés et colonnettes, d’un si heureux effet à Paray-le-Monial, dis- 
paraît à Autun parce qu'elle n’a plus aucune raison de subsister. En outre, 
et davantage, la réduction du nombre des fenêtres supérieures rend la haute 


nef d’Autun beaucoup moins lumineuse que celle de Paray. L'architecte de 


Paray, quoique venu le premier et plus ancien, a été plus audacieux dans ses 
percements, et avec plus de succès. 

Nous touchons ici à la distinction fondamentale des deux édifices. Paray- 
le-Monial est un monument parfaitement équilibré : il a traversé les siècles 
sans dommage, sa haute voûte a tenu, sans qu'il ait été besoin d’amplifierles 


contreforts de butée. Autun au contraire, dès le x® siècle, a exigé l’adjonc- 


tion ou la substitution aux contreforts primitifs d’arc-boutants pour maïnte- 
nir la voûte; et même, au xix° siècle, a-t-on pris par nécessité le parti déci- 
sif de remplacer cette voûte par une couverture de poteries légères armées 
de fer. Autun vient après Paray dans l’ordre chronologique, maïs non pour 


l'améliorer. 


C’est que l'architecte de Saint-Lazare a sacrifié la solidité à l'élégance. Paray. 


le-Monial est une œuvre forte, sobre, pure, définitive; un décor harmonieux 
accompagne les lignes pour en atténuer la sécheresse, mais sans les affaiblir 
et sans distraire véritablement la pensée ni le regard. La monotonie des 
lignes, dans l'élévation, est évitée par la superposition des ordres dans l’es- 


prit le plus rationnel et le plus classique. La lumière abondante joue sur les” 


détails et renforce l’armature. La puissance éclate sans écraser. La pensée, la 
raison, l'esprit et le goût ont tous apaisements. 

Saint-Lazare d’Autun sent bien davantage la recherche et le raffinement. 
À Paray, dans les piles, le mélange des pilastres cannelés et de la colonne 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 89 


engagée alliait la variété au sentiment de la force. Les piles d’Autun, toutes 
cantonnées sur leurs faces de cannelures, expriment davantage la délicatesse 
dans leur élégance. Tel est, en effet, le souci dominant du maître d'œuvre 
d’Autun : l'élégance des profils et des lignes et il l’atteint pleinement. L’ar- 
tiste manie d’ailleurs sans afféterie les éléments de sa grammaire ornemen- 
tale. Mais, au premier aspect, l’œil est peut-être d’abord attiré et saisi par le 
détail ; un détail du reste ordonné avec science et goût, harmonieux et plai- 
sant, mais qui semble l'affaire importante, une sculpture savoureuse bien 
différente de la simplicité de Paray. Viollet-le-Duc aurait dit sans doute que 
Paray-le-Monial reflète la sévérité et l’austérité monastique, tandis qu'Autun 
emprunte davantage aux grâces du siècle. Nous dirons plus exactement que 
Paray-le-Monial est plus voisin de sa source, que son style est arrivé à la 
maîtrise des formes. Ne pouvant innover en cette matière, et ne voulant pas 
imiter servilement, l'architecte d’Autun s’est engagé dans une voie différente, 
au risque d’affaiblir la construction ; il a donné la préférence au dehors et à 
l'apparence, sacrifié quelque peu l'être au paraître. On sent peut-être à Autun 
comme les premiers symptômes de l’appauvrissement et de la décadence d’un 
style, quelque chose de ce que l’art flamboyant sera au gothique. L'œuvre est 
d’ailleurs très séduisante, très distinguée, et d’une grande beauté. 

La collégiale Notre-Dame de Beaune, qu'on peut dater de 1120 à 1140 
environ, moins recherchée que Saint-Lazare d’Autun, et dont le chapitre 
tenait dans le diocèse le premier rang après celui de cette cathédrale, décèle 
la même faiblesse constructive. Elle aussi adopte le triple étagement clunisien 
de la nef et le berceau brisé longitudinal pour couvrir cette nef, pilastres nus 
ou cannelés sur les faces des grosses piles de la nef, cordons saillants sépara- 
tifs des étages; l’église semble une réplique simplifiée de Saint-Lazare d’Autun, 
avec moins d'ornement, sinon dans la région du transept et du chœur. Comme 
à Autun la nef est médiocrement éclairée d’une seule fenêtre par travée, la sta- 
bilité est mal affermie : un fort gauchissement de la nef démontre son mau- 
vais équilibre et, comme à Saint-Lazare, il a fallu l’adjuvant postérieur d’arcs- 
boutants pour empêcher la ruine de l'édifice. 


L'art roman de Bourgogne. 12 


90 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Plus tard encore, au dernier tiers du xn° siècle, la petite église paroissiale 
Saint-Hilaire de Semur-en-Brionnais répète, en réduction, la construction clu- 
nisienne. Mais qui s’en étonnerait? Ne sommes-nous pas sur la terre patri- 
moniale de saint Hugues de Semur, le grand abbé constructeur de Cluny? 
Et la nièce de saint Hugues, ayant épousé Maurice de Montboissier et uni par 
ce mariage les sires de Semur à une famille puissante d'Auvergne, n’a-t-elle 
pas été la mère d’un autre grand abbé de Cluny, Pierre le Vénérable ? Quant 
à Simon de Semur, le constructeur probable de l'église Saint-Hilaire, il devint 
le gendre du duc de Bourgogne Hugues IIT'. Ces alliances, ces relations 
étroites de famille avec les grands abbés de Cluny expliquent assez le luxe 
décoratif de l’église, dont la construction ne manqua pas de ressources, et 
l'adoption du mode architectural clunisien *. | 

Malgré les accidents survenus à l’église par les événements politiques, 
l'incendie allumé par les Protestants en 1576 et une restauration fort mal 
conçue des voûtes au xix* siècle, le monument a gardé assez de ses caractères 
distinctifs pour qu'on le puisse définir. L'élévation de la nef n’a pas été alté- 
rée. Un berceau brisé sur doubleaux la recouvrait. Au-dessus de grandes 
arcades en cintre brisé s'élève un triforium profond et très ouvragé, surmonté 
lui-même d’un étage de fenêtres, à raison d’une large ouverture en plein cintre 
par travée. Des cordons moulurés saillants et décorés séparent les divers 
étages. Comme à Cluny et à Paray-le-Monial, les pilastres cannelés des piles 
de la nef s’interrompent à l'appui du triforium et font place à deux colon- 
nettes jumelées réunies au sommet par un chapiteau et un tailloir unique; 
ce parti donne grande élégance à la ligne, en rompt l’uniformité, sans altérer 
sa valeur constructive. 


1. Cf. Abbé Cucherat, Semur-en-Brionnais, dans les Mémoires de la Société Eduenne, 1887et 
1888. — E. Petit, Hisioire des ducs de Bourgogne, passim, et ses tableaux généalogiques des 
sires de Semur, au tome I, et des ducs de Bourgogne, au tome IX. 


2. Pour la description plus détaillée de l’église de Semur-en-Brionnais, cf. la notice de 


Jeannez dans Thiollier, L'Art roman à Charlieu et en Brionnais. — André Rheïin, Éplise de Semur- 


en-Brionnais, dans le Bulletin monumental, 1920. — J. Virey, Paray-le Monial et des églises du 


Brionnaïs. 


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CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL AI 


Ainsi la Bourgogne possède toute une série d’églises qui se rattachent his- 
toriquement et par l'architecture à Cluny. Pourquoi donc continuer à reje- 
ter, contre toute évidence, le terme d’école clunisienne? Parce que Viollet- 
le-Duc lui a donné, par une sorte d'interprétation mystique et romantique, 
une extension tout à fait abusive ? Mais l’antithèse n'a-t-elle pas à son tour 
passé la mesure, et, en proscrivant les mots d’école clunisienne, créé à son 
tour un véritable contre-sens historique ? On arrive en effet, par ce moyen et 
par cet excès, à effacer le nom de Cluny de notre histoire monumentale : 
comme sil était vraisemblable que le véritable chef d'ordre de la chrétienté 
au xzr siècle naissant, si épris d'art et de beauté (trop épris même dira 
saint Bernard), fût resté sans aucune influence sur l'architecture de son temps, 
ne serait-ce que dans sa seule province. 

La réalité, nous venons de le voir, est toute différente : Cluny a défini un 
type particulier d'église, dont Paray-le-Monial est aujourd’hui l'expression la 
plus parfaite, mais qui n’a pas conservé partout ses qualités substantielles ; 
Paray-le-Monial, avec l’abbatiale même de Cluny en marque l'apogée dès le 
début du xrr° siècle : ligne élancée, noblesse d’allure, décor sobre et savant, 
goût très pur, lumière largement répandue et stabilité définitive. 


APPENDICE 


LA CHAPELLE DE BERZÉ-LA-VILLE 


L'exemple de la Chapelle de Berzé-la-Ville est bien caractéristique de l'in- 
certitude avec laquelle les seules données de l’archéologie permettent de dater 
les monuments. Il n’y aurait pas lieu d’y insister si ce petit édifice ne présen- 
tait un intérêt exceptionnel en raison des peintures murales qui garnissent 
tout le fond de son abside, et qui, retrouvées en 1887 sous le badigeon par 
le curé de Berzé, M. l'abbé Jolivet, forment aujourd’hui l’ensemble le plus 
_ complet de peintures clunisiennes de la première moitié du xrr siècle qui soit 
conservé en place. Ces peintures, fort connues, ont été maintes fois décrites 


ga __ L'ART ROMAN DE BOURGOGNE ar 


et commentées. Mais, pour en fixer la date, il importe déjà de « savoi 
même de l’église qui les a reçues. | ARTE NON 

Le prieuré clunisien de Berzé, connu dans le pays sous 1e nom de 
des Moines, se trouve à peu près à mi-chemin, sur la route de Cluny à 
et Le à l'écart de la route. Dans son étude sur les Peintures | 


logue érudit eumientt l'édifice et le dé late onto Fe n 
x siècle*. Dans le Congrès archéologique de Moulins et Nevers ?, 
M. Jean Virey se bornait à placer au xn siècle, sans autre précision, 
monument, et, dans sa monographie de L'abbaye de Cluny *, garda 
réserve. 

Une circonstance fortuite nous fit étudier de plus près ce  peti 
Sans reprendre en détail la un de chapelle donnée us 


2, “ Lex, Peintures murales de la chapelle du Château des Moines ja Ce à 
dans le Millénaire de Cluny, t. Il, pp. 348 sq., avec PONS LT 
l'Académie de Mâcon). ; 
3: us 91. 


CLUNY ET PARAY-LE-MONIAL 93 


À la suite de la nef, une grande arcade ouvre sur un chœur de très faible 
longueur, moins large et moins haut que la nef, en sorte qu’un oculus peut 
être percé dans le mur pignon de la nef, au-dessus du chœur. La grande 
arcade retombe, de partet d’autre, sur une pile avec colonne engagée sur dos- 
seret ; le chapiteau de la colonne est sculpté de feuillages sobres et vigoureux, 
où l’on sent l'influence des sculpteurs de l’abbatiale voisine de Cluny. 

L’abside en cul-de-four, plus basse que le chœur, marque un nouveau 
décrochement. Trois fenêtres, fortement ébrasées, de même ouverture que les 
fenêtres de la nef, l’éclairent. Les fenêtres sont enfermées sous une arcature 
décorative retombant sur des colonnettes médianes, une à une, aux chapiteaux 
assez superficiellement sculptés, et aux bases parfois sculptées. Cette orne- 
mentation de l’abside est fréquente dans la région au xrr° siècle ; on la ren- 
contre au début du siècle dans l’absidiole du croisillon nord, à Paray-le-Monial, 
et, dès le dernier quart du xr° siècle, à peu près identique, dans l’église clu- 
nisienne de Mazille, distante de Berzé de quelques kilomètres. 

A l'extérieur, le mur absidal de la petite crypte, les murs latéraux de la 
nef sont ornés ou renforcés de bandes et d’arcatures lombardes, selon la 
mode du xi° siècle. La construction est de même qu’au xr° siècle en petits 
moellons mureux. 

Le monument est très homogène. Il juxtapose plusieurs éléments chrono- 
logiques, transition entre les modes du xr° siècle lombard et ceux du xrr° siècle 
clunisien, tels que l’étagement progressif de l’abside, du chœur et de la nef, 
ou la garniture des arcatures du chœur. On peut donc l’attribuer sans invrai- 
semblance au commencement du xr° siècle, vers 1100-1115.Les peintures de 
l’abside conviennent aussi à cette époque : elles sont d’un dessin déjà savant, 
compliquant assez volontiers la draperie, mais pas plus qu'on ne le fait vers 
1120; elles sont aussi remarquables par une entente très avertie de la per- 
spective qui leur donne avec un peu de recul, de l'entrée par exemple, un 
relief saisissant. 

Quelle que soit l’année à laquelle se rapportent les peintures murales de 
Berzé, elles ont décoré une chapelle qui est contemporaine des dernières 


94 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


années de la vie de saint Hugues de Semur, abbé de Cluny, mort n 
Non seulement les nine RIRES permettent cg ot à 


se en donne la traduction suivante : 

« J'ai désigné le petit moûtier de Berzé pour qu’au jour annivers: 
mort, on donne largement sur ses revenus tout ce qui sera nécessaire 
des frères tant au réfectoire qu’à l’infirmerie, afin de les remercier d’avoi 
voulu se souvenir d’un pauvre pécheur. Ce moûtier était bien 


tout à fait et remis en un état prospère. » 

Et dom L’Huillier ajoute : « Les intentions du saint abbé + sur 
taient à plusieurs années, au moins à neuf ans. Car une charte de la 
en Moreau (me XXXIX, ù à datée de Ian 1100, dit ma men 


et sous la direction de saint Hugues. 


1. Col. 496. 
2. Page 523. 


CHAPITRE II 


LES ÉGLISES A VOUTES D'ARÊTES. 


DE SAINT-MARTIN D'AUTUN A LA MADELEINE DE VÉZELAY 


Depuis ‘ qu'Anthyme Saint-Paul a réfuté, ou cru réfuter, l'existence d’une 
école clunisienne dont Viollet-le-Duc, avec quelque excès, avait célébré l’auto- 
rité et l'influence, il semble que, dans l’opinion archéologique française, et 
d’après l’enseignement de l’école, on soit mal fondé à ressusciter une doctrine 
si généralement condamnée. « Il est impossible, en Bourgogne même, écrit 
Anthyme Saint-Paul’, de distinguer par le style les églises clunisiennes de 
celles qui ne le sont pas. En Bourgogne, l'observateur le plus exercé n’arri- 
vera jamais à déterminer, par le seul examen du style, si une église a ou n’a 
pas appartenu à Cluny.Si pour lui, la théorie que je combats remplace l’his- 
toire, doublement malheureux dans ses hypothèses, il rattachera à la célèbre 
abbaye Saint-Lazare d'Autun, Saint-Andoche de Saulieu, ou Notre-Dame de 
Beaune, et en séparera la Madeleine de Vézelay, peut-être même la Charité- 
sur-Loire. » Et ailleurs: « Si l’église de Paray-le-Monial, insiste le même 
archéologue ;, offre de grands traits de ressemblance avec celle de Cluny, elle 
le doit à sa proximité du chef d'ordre et à sa situation en pleine école bour- 
guignonne. » 

Impressionné peut-être par cette négation, M. J. Virey à son tour en adopta 


1. Article publié dans Art Studies, Medieval, Renaissance and Modern, t. V (Cambridge, Har- 
vard University Press, 1927) et reproduit avec quelques variantes. 

2. Bulletin monumental, 1867. Cité par J. Virey, L'architecture romane dans l’ancien diocèse 
de Mâcon, pp. 18 à 21. 
3. Viollet-le-Duc, ses travaux d’art..…., pp. 173-174. Cité par J. Virey, Op. et loc.cit. 


96 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


les motifs : « Notre conclusion ‘ est, en nous tenant dans les limites de l’an- 
cien diocèse de Mâcon, que les églises clunisiennes ont été bâties comme les 
autres églises d’après les règles communes, que les distinctions qu’on peuty 


établir sont individuelles, et que tous ces monuments appartiennent à ce 


qu'on est convenu d’appeler l'école bourguignonne. Mais si l’on doit repous- 
ser définitivement l'existence d’une école clunisienne distincte de l’école bour- 
guignonne, il faut au contraire admettre dans cette dernière plusieurs subdi- 
visions. » Un peu plus tard, notre savant confrère apportait peut-être quelque 
restriction à cette théorie * : « Tout ce que l’on peut admettre, c'est Cluny 
centre de l’école bourguignonne. » 

MM. Calmette et Drouot: ne s’écartent pas sensiblement de cette doctrine: 
« L'école clunisienne n’est pas autre chose qu’une expression particulière ee 
plus répandue d’ailleurs) de la grande école bourguignonne. » 


Enfin R. de Lasteyrie * résume toutes les argumentations dans cette for. 


mule : « Je conclus avec M. Anthyme Saint-Paul qu'il n’y a pas eu d'école 


1.1.1: Virey. Of. TH pp. 21-22. 


2. J. Virey, Les édifices religieux de l’époque romane en Saône-et-Loire, dans le Congrès archéolo 


giques de 1899 à Mâcon, p. 241. 

3. Aperçu du passé historique el artistique de la Bourgogne, dans Dijon ei la Côte-d'Or en I9I1, 
t. II, p. 30. Dans ce travail, comme dans son bref mémoire: L'influence de Saint-Andoche de 
Saulieu sur les églises d’ Avallon (dans les Mém. de la Commission des Antiq. de la Côte-d'Or, t. XND), 
M. J. Calmette pose en principe que l’église de Saint-Andoche a été « construite en même 
temps que l’abbatiale de Cluny et achevée avant elle », tout en admettant qu’elle est l'œuvre 
d’'Etienne de Bâgé, et que sa consécration en 1119 a été tardive. Or nous avons vu que cette 
chronologie doit être rectifiée, que l’abbatiale de Cluny est bien l’œuvre de saint Hugues, 


mort en 1109, et qu’elle est par conséquent antérieure à Saulieu. Il est d’ailleurs impossible 


que Saint-Andoche de Saulieu soit, à la fois contemporain de Cluny et l’œuvre d’Étienne de 
Bâgé, puisque ce prélat ne devint évêque d’Autun qu’en 1112, après la mort de saint Hugues, 
et puisque c’est en qualité d’évêque qu’il était abbé de Saulieu. Si, à Saint-Andoche, les colonnes 
engagées sont préférées au pilastre cannelé clunisien, nous sommes enclin à ne voir dans.ce 
parti que l'esprit de simplicité ; sans doute les chapiteaux de Saulieu sont abondamment sculp= 
tés; mais, pour le surplus, le décor de Saulieu est beaucoup plus sobre et plus élémentaire, 
moins recherché que celui de Cluny. ; 
4. L'architecture religieuse en France à l'époque romane, p. 427. 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES 97 


propre à Cluny, que c’est une erreur de parler d'école clunisienne, qu'il y a 
eu simplement une école de Bourgogne, dont l’église de Cluny relevait comme 
beaucoup d’autres monuments. » 

Nous avons cherché au contraire à montrer comment les architectes de 
l’abbatiale de Cluny avaient défini à la fin du xr° siècle un style qui était 
alors entièrement original et particulier à ce monument, comment Paray-le- 
Monial en était la réplique voulue pour des motifs historiques bien définis, 
comment Saint-Andoche de Saulieu, la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, 
Notre-Dame de Beaune, Saint-Hilaire de Semur-en-Brionnais constituaient 
bien un groupe homogène, dérivé de l’abbatiale de Cluny, comment ces divers 
édifices étaient unis entre eux par des circonstances historiques qui expli- 
quaient leurs similitudes architectoniques. Bien loin que Cluny ait adopté un 
mode particulier de l’école bourguignonne, c’est au contraire Cluny qui a 
donné la formule initiale, qui a été le prototype d’une des expressions spé- 
ciales de l'architecture romane en Bourgogne. La conclusion de Robert de 
Lasteyrie renverse les rôles; Cluny n’a pas suivi une école, mais l’a créée ; 
Cluny n’est pas un succédané et un corollaire, mais bien le principe nova- 
teur. Que l'expansion géographique de l’école clunisienne ait été plus ou 
moins limitée en raison des caractères spécifiques de l'Ordre clunisien, peu 
importe. Il n’en existe pas moins en Bourgogne, autour de Cluny, toute une 
série d'églises qui, venues après l’abbatiale de saint Hugues, comme le prouve 
la simple chronologie, en ont imité les dispositions. Et ce sont précisément 
ces églises-là mêmes, dont Anthyme Saint-Paul déniait les rapports avec la 
grande abbaye ou avec ses abbés. 

Et pour achever de marquer par antithèse l'évidence en Bourgogne d’une 
école clunisienne, née de Cluny, il ne nous restera qu’à détacher, à séparer 
de Cluny, comme nous y invitait ironiquement Anthyme Saint-Paul, la Made- 
leine de Vézelay. 

C’est qu’en effet, selon la remarque de M. J. Virey, l'architecture romane de 
Bourgogne comporte « plusieurs subdivisions », ou, si l’on préfère la termi- 
nologie de MM. Calmette et Drouot, plusieurs « expressions particulières ». 


» 2 
L'art roman de Bouroogne. 13 


98 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


La Bourgogne s’est, au xI° et au xn° siècle, couverte d’églises, dont beaucoup 
subsistent encore. Mais il s’en faut, nous l’avons montré, que l’histoire de 
ces édifices soit parfaitement connue, que leur chronologie soit établie avec 
toute certitude critique, même que leur classification par genres ou par 
écoles soit très rigoureuse et poussée bien avant. Or cette classification per- 
mettrait, si elle était bien définie, de mieux comprendre la nature de l’intense 
mouvement artistique dont la Bourgogne romane a été le centre, de détermi- 
ner plus nettement les influences esthétiques qui se sont excercées dans ce. 
pays, même d'en éclairer par une illustration monumentale bien vivante l’his- 
toire politique et religieuse. L'histoire des origines architecturales dela. 
fameuse abbatiale de Vézelay va, semble-t-il, nous en fournir une preuve 
péremptoire. 

Étudiant la genèse de l'architecture gothique, R. de Lasteyrie écrit : « La 
grande majorité des églises construites en Bourgogne dans la deuxième moi- 
tié du xn° siècle sont d’un type simple, et qui est né dans la province même, 
car il reproduit presque sans changement un des modèles romans que les 
architectes bourguignons ont le plus employés pendant la première moitié "du 
x1re siècle. Ce type comportait de grandes arcades brisées portées sur des piles 
flanquées de quatre colonnes, des voûtes d’arêtes sur la nef, comme sur les 
bas-côtés, pas de triforium, une rangée de fenêtres percées dans les lunettes 
des voûtes de la nef. C’est sur ce modèle que sont bâties, sauf quelques 
variantes, la nef de la Madeleine de Vézelay, celles de Saint-Lazare et de Saint- 
Martin-du-Bourg à Avallon, de Saint-Étienne à Vézelay et de Pontaubert. Les 
architectes de la seconde moitié du x11° siècle n’eurent, pour ainsi dire, qu’à jeter 
des croisées d’ogives sous les arêtes de ces voûtes pour avoir des églises 
gothiques, c’est ce qu’ils firent au chœur de Saint-Martin-du-Bourg, à la nef 
de Montréal (Yonne), à Nuits-sous-Beaune. Or cette transformation s'opéra 
précisément au moment où l’ordre de Cîteaux commençait à prendre son 
essor. Les disciples de saint Bernard en cherchant à réagir contre le luxe 


1. R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l’époque gothique, t. 1, p.65: " 


LES ÉGLISES A VOÛTES D’ARÊTES 99 


extrême apporté à la construction des églises, n’en tenaient pas moins à avoir 
des édifices bien bâtis. La simplicité des églises bourguignonnes répondait 
merveilleusement à leurs besoins et à leurs aspirations. Ils adoptèrent ce type 
et le portèrent avec eux dans les trois quarts de l’Europe. » 

Si ce type architectural offre une particularité dans l’ensemble des écoles 
romanes de France, singularité non moins curieuse, il se rencontre unique- 
ment, croyons-nous, dans l’ancien diocèse d’Autun'. Et même, coïncidence 
étrange, il est plus spécial à des églises qui dépendaient de l’antique abbaye 
de Saint-Martin d’Autun, à savoir les prieurés d’Anzy-le-Duc, de Bragny-en- 
Charolais, de Saint-Martin d’Avallon, ou qui ont eu avec Saint-Martin des 
relations historiques certaines. Nous sommes donc amenés à rechercher si les 
moines de Saint-Martin ne seraient pas responsables de l'introduction en 
Bourgogne de cette technique de construction, et d’où ils l’auraient tirée. 

Il faut d'abord se rappeler qu'Autun a été depuis l’époque gallo-romaine et 
dans le haut moyen âge une vraie capitale. Ses monuments l’attestent, et 
M. l'abbé Terret vient encore de remettre très opportunément en pleine 
lumière la continuité de la civilisation éduenne dans ses manifestations d’art*. 
Et la grande lutte de l’évêque saint Léger et d'Ebroïn n'est, au témoignage 
érudit et perspicace de M. l’abbé Chaume, qu’un conflit politique engageant, 
en quelque sorte, l'autonomie de la Burgondie entière ; c’est l’évêque d’Autun 
qui se trouve être le puissant champion de l'indépendance burgonde i. 


1. «Il n’y a pas, de diosèse à diocèse, de différences qui méritent d’être signalées ; la seule 
remarque que j'ai pu faire, c’est que dans l’ancien diocèse d’Autun, beaucoup de nefs d’églises 
sont voûtées d’arêtes, tandis que l’ancien diocèse de Mâcon se distingue par l'emploi exclusifde 
la voûte en berceau. » J. Virey, Les édifices religieux de l’époque romane en Saône-et-Loire, in 
Congrès archéologique de France, Mâcon, 1899, p. 243. Les églises de Gourdon (S.-et-L.), de 
Saint-Philibert de Dijon, ont bien une nef couverte de voûtes d’arêtes, mais elles comportent 
aussi un triforium ou faux triforium et appartiennent aux diocèses de Chalon et de Langres. 
Ce n’est donc pas la même élévation que décrit M. de Lasteyrie. 

2. V. Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIII siècles. Autun, t. I, chap. 1et nr. 

3. Abbé M. Chaume, Le sentiment national bourguignon de Gondebaud à Charles le Téméraire, 
pp. 15 sq. [Extr. des Mémoires de l’Académie de Dijon, 1922.] Du même, Les origines du duché 
de Bourgogne, 1, 22 sq. 


100 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Plus étroitement, l’abbaye de Saint-Martin d’Autun n'est pas moins origi- 
nale dans son histoire. Il n’y a pas à la refaire ici après Bulliot', mais seulé- 
ment à en remémorer quelques traits dont la connaissance nous importe. 
Elle est fondée par Brunehaut en 600, et richement dotée; saint Léger y 
introduit exclusivement la règle de saint Benoît; l'invasion sarrasine de 731 
la détruit à peu près de fond en comble. Un familier de Charles le Chauve, 
le comte Badilon, puissamment aidé par le monarque, relève le monastère et 
la nouvelle église est consacrée le 7 décembre 870. Les moines sont appelés 
de Saint-Bénigne de Dijon et de Saint-Savin-sur-Gartempe, pur foyer de vie 
bénédictine ; ainsi se manifestait une ancienne tradition qui unissait le Poi- 
tou à Autun *. Parmi ces moines de Saint-Savin se trouvaient deux person-.… 
nages qu'unit une étroite intimité : Bernon, le futur fondateur et premier 
abbé de Cluny, et saint Hugues de Poitiers ou d’Autun, que nous allons 
retrouver à Anzy-le-Duc. De nouveaux incidents politiques amènentune nou- 
velle dévastation de Saint-Martin ; Charles le Gros confie sa restauration à 
l'abbé Grégoire, et restitue à l’abbaye une partie des biens dont elle avait été 
dépouillée (885). La prospérité renaît, suivie d’une nouvelle décadence, avec 
des alternatives de misère et d'éclat au x°, au xr° et au xue siècle. Mais tou- 
jours, dans cette vie agitée, le vieux monastère garde son indépendance sans 
se laisser absorber par la puissante influence de Cluny, la grande abbaye pro- 
chaine. Cette indépendance, nous croyons bien que larchitecture même l'a 
exprimée et qu'elle en a conservé la trace. 

C’est ce que constate, au point de vue plus particulier du décor ornemen- 
tal (mais il faut étendre cette remarque à l’ensemble des monuments) M. le 
Vicomte P. de Truchis ? : « La technique barbare, dont le rayonnement s'é- 


. 1. Bulliot, Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin-d’ Autun. 

2. M. l'abbé Chaume, Les origines du duché de Bourgogne, 1, 22 et 531, a rappelé la parenté 
qui unissait saint-Léger, évêque d’Autun, à Ansoald ou Ansoud, évêque de Poitiers (667-697), 
celui-là même vers qui s'était réfugié saint Philibert, fondateur du monastère de Noirmoutier, 
lorsque l’hostilité d’'Ebroïn contraignit ce saint personnage à quitter Jumièges. 

3. P. de Truchis, Éléments barbares, éléments étrangers dans l'architecture romane de lAutunois, 
pp. 26-27.[Extr. des Mém. de la Société Eduenne,t. XXXV, 1907.] 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES IOI 


tait arrêté depuis les invasions, écrit-il, mais dont le développement intense 
_ avait spontanément grandi dans l’ornementation romane, ne répudie pas l’art 
des fibules, ni celui des bronzes d'importation du Nord ou de l'Ouest; elle 
prend alors un si grand essor qu’elle devient un facteur important dans l’art 
de la fin du xr° siècle et du début du xrt. Il n’est pas sans intérêt de la 
retrouver plus systématique qu'ailleurs dans tous les édifices bâtis par Saint- 
Martin d'Autun, comme s'il était de tradition, dans cette très vieille abbaye, 
de perpétuer dans le décor de ses monuments le style rappelant le mieux sa 
très vieille illustration. » 

De Saint-Martin d'’Autun même, reconstruit en 1741 par Michel-Ange 
Caristie, et détruit à la Révolution, il serait malaisé de tirer grande conclu- 
sion d’après les descriptions que nous en possédons. Mais l’église du prieuré 
d'Anzy-le-Duc, au contraire bien conservée, nous fournira plus d’un sujet 
d'étude. Ce prieuré fut fondé pour Saint-Martin d'Autun vers 878 par le 
noble Liebaut et sa femme Altasie. La sainteté d’'Hugues de Poitiers ou 
d’Autun, en qui plusieurs auteurs voient son premier prieur, et qui fut à coup 
sûr l’un des premiers, lui valut grande renommée. Hugues y fut très proba- 
blement inhumé, et sa tombe fut bientôt un lieu de pèlerinage fertile en 
miracles, en 102$ ses reliques furent solennellement portées au concile 
d'Anse pour être offertes à la vénération des fidèles. Sans doute la popula- 
rité du saint exigea bientôt un agrandissement de l’église. La chronologie de 
l'édifice demeure d’ailleurs assez obscure. Vers 1850 on découvrit sous les 
marches du sanctuaire une inscription aujourd’hui encastrée dans le maître- 
autel ; elle relate la consécration à la Trinité, à la Sainte Croix et à la Vierge 
Marie; elle n’est pas datée, mais son épigraphie la rapporte à la fin du 
xI° siècle. C’est en effet l’époque qu’on peut assigner au chevet de l’église. 

Le plan comporte une nef accostée de collatéraux, un transept fortement 
saillant, sur les bras duquel s’ouvrent à chaque extrémité, et en contrebas, 
des absidioles en cul-de-four. Au delà du transept, une travée de chœur, bar- 
longue comme toutes les travées de la nef, avec des collatéraux qui se ter- 
minent par une absidiole en hémicycle. La grande abside, également en 


102 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


demi-cercle, présente une singulière particularité : elle se prolonge à l'est par 
une autre absidiole formée d’une partie droite et d’un cintre, et qui s'ouvre 
directement sur l’abside même. C’est le seul chevet de ce genre qui existe en 
Bourgogne. Mais ce n’est pas le seul en France. Dans la zone des églises à 
coupoles, en Aquitaine, en Poitou, il se trouve des exemples assez nombreux 


d’absidioles ouvrant directement sur le sanctuaire‘. Et nous songeons alors. 


immédiatement aux étroites relations qui ont uni Saint-Martin d’Autun à 
l’ouest de la France, son prieuré d'Anzy-le-Duc et son prieur Hugues (dit de 
Poitiers) au Poitou et aux pays voisins. 


Extérieurement, nous nous contenterons d'observer quelques parueli ti 


notables *. Lorsqu'on fait le tour de l'édifice, on remarque immédiatement la 
différence de construction de la nef avec ses collatéraux d’une part, du che- 
vet et des croisillons du transept d’autre part. Transept, abside et absidioles 
sont en petits moellons assez peu réguliers ; les murs sont très épais, il ny 
a pas de contreforts, maïs la base des murs est renforcée par une sorte de 
bourrelet saillant continu, qui accompagne tout le pourtour du chevet, et qui 
accroît encore l’impression de masse, cette méthode archaïque à laquelle”a été 
demandé l'équilibre. Sous le chœur et ses deux absidioles contiguës s'étend 
une crypte de même plan et de mêmes dimensions, voûtée d’arêtes, avec rem- 
ploi dans les supports de fragments de fûts antiques de colonnes. Les fenêtres 


sont fortement ébrasées, sans aucun ornement, assez largement percées et 


clavées de petits moellons allongés. Tout l’ensemble accuse bien la seconde 
moitié du xr° siècle. 
Relevant dans toute cette région des traces assez prononcées de calcination, 


1. Cathédrale d'Angoulême ; Montbron, Puypéroux en Charente ; Arnac-Pompadour en 


Corrèze, Roffiac dans le Cantal. Cf. Lasteyrie, L'architecture religieuse en Franceà l’époque romane, 
pp. 300 et 458. 

2. Sur Anzy-le-Duc, outre le livre de Bulliot, Essai historique sur Pabbaye de Saint-Martin 
d'Autun, il faut consulter l’étude de M. André Rhein sur Le prieuré d'Anxy-le-Duc dans le 
Congrès archéologique de Moulins-Nevers (1913), la notice de Jeannez dans Thiollier, Lurt 
roman à Charlieu et en Brionnais, et la petite monographie de Jean Virey, Paray-le-Monialet 
les éolises du Brionnais. 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES 103 


M. Jeannez a conjecturé qu’un incendie violent aurait consumé la nef et le 
clocher, en nécessitant une reconstruction de ces deux parties de l’église. 
L'hypothèse est ingénieuse. En tout cas, les corniches du chevet et des croi- 
sillons dénoncent une reprise; elles sont très voisines des corniches de la 
nef, soutenues par des modillons curieusement sculptés de divers motifs, 
animaux et personnages contournés, palmettes, tous d’un même style assez 
vieillot et archaïque. Seul le croisillon nord a gardé des traces de sa corniche 
primitive, sans modillons. Observons encore que plusieurs de ces modillons 
sont à copeaux, type généralement (mais non exclusivement) répandu en 
Auvergne’, et dont on trouverait plusieurs exemples en Brionnais, par 
exemple à Monceaux-l'Étoile. 

Si la nef s'apparente extérieurement au chevet par sa corniche, elle s’en 
distingue par son appareil avec abondant emploi de forte taille, spécialement 
accusé à la façade. Elle est beaucoup plus élevée que le transept. Collatéraux 
et nef sont soutenus par des contreforts prononcés, entre lesquels: s'ouvrent, 
au rez-de-chaussée comme au-dessus des collatéraux, de larges fenêtres très 
ébrasées. 

A la façade occidentale, une porte richement moulurée et sculptée donne 
accès à l’intérieur. Linteau et tympan figurent l’Ascension, de thème byzan- 
tin selon M. Mâle*°. Tout autour, sur la voussure qui enferme le tympan, 
sont sculptés les vieillards de l’Apocalypse. Mais, par une singularité qui 
vaut d’être signalée, chacun de ces petits personnages est taillé à part et iso- 
lément, chacun dans son claveau. Or cette disposition, nous la retrouvons 
encore dans le domaine de l’école poitevine, spécialement caractérisée entre 
autres exemples à Notre-Dame de Saintes’. Nous revenons donc encore par 
ce détour aux origines semi-poitevines du prieuré d'Anzy-le-Duc et de Saint- 
Martin d’Autun. 


1. Lasteyrie, op. cif., p. 441. — Enlart, Manuel d'archéologie ; Architecture religieuse, 2° éd., 
p. 426. 

2. E. Mâle, L'art religieux du XIIe siècle en France, 90-91, 405. 

3. Lasteyrie, op. cit., pp. 659-660. 


104 


nuée par la lumière qui traverse le clocher, et qui lui donne un 
que ne PRE past au même degré toutes les tours ocpPEE 


profil, les larges baies géminées. hictob est t encadrée d’une ne me 
lante sont la rHUrSDeE se FRE sur une PENE console PE ENE k 1x ol 


médiane est, selon les archéologues, « un . natifetem rté 


ser 


Lombardie *. » L'œil le moins exercé reconnaîtra également les 


terminale d’ailleurs ayant été foudroyée au milieu ae XVII siècle c 
détermina quelques réparations à la partie SUpÉTIEUTS; Mais, dan 


2 Cf. A. Rheiïn, op. cit., p. 286. — M. Rte Les ne romans burn 
monumental, t. 80, 1921, p. 67. Se 


: 7 


LES ÉGLISES A VOÛTES D’'ARÊTES 10$ 


Il est impossible en effet de rajeunir en deçà de cette époque la nef d’Anzy- 
le-Duc et ses collatéraux adjacents. L'église a reçu une copieuse ornementa- 
tion sculptée qui convient bien par son style à l’époque indiquée. Ce sont 
des chapiteaux en relief très accusé, historiés ou à feuillages, un peu plus 
jeunes que les sculptures de la partie orientale de l'édifice, semble-t-il; les 
personnages en sont trapus çà et là et difformes, mais on y trouve aussi une 
grande souplesse parfois, de l’aisance et du mouvement, des feuillages vigou- 
reux et profondément fouillés ; le costume, écu allongé et pointu, casque à 
nasal, qu'on remarque en certaines scènes, est celui du x siècle encore peu 
avancé. Les bases, au gros tore orné de sculptures décoratives comme on en 
voit à Paray-le-Monial, témoignent aussi d’une tradition plutôt archaïque. 

Sans nous attarder du reste à une longue description de l'intérieur, nous 
ne ferons que signaler certaines particularités remarquables. En élévation, on 
le sait, il n'y a pas de triforium, mais simplement, au-dessus des grandes 
arcades doublées en plein cintre, un étage de fenêtres supérieures. Les piles 
sont cantonnées sur trois faces d’un dosseret avec colonne engagée, et, vers 
le collatéral, le dosseret seul sans colonne reçoit la retombée du doubleau 
symétriquement au pilastre du mur extérieur. Quant à la voûte de la nef, 
soutenue par des doubleaux à ressaut en plein cintre, elle est, nous l'avons 
dit, en compartiments d’arêtes et faite d’un blocage solide. C’est un fait impor- 
tant sur lequel nous reviendrons. Les collatéraux sont aussi voûtés d’arêtes, 
la croisée couverte d’une coupole sur trompes à la mode bourguignonne. 
Mais, à ce niveau, le type de couverture change : bras du transept très allon- 


1. M. le Vie P. de Truchis, Éléments barbares, éléments étrangers dans larchitecture romane de 
PAutunois, p. 4, n. 2, distingue trois âges dans la construction : 1re moitié du xie siècle, 
chœur et crypte; fin du xi° siècle, transept; 1'e moitié du xnt, nef. La crypte peut être én 
effet plus ancienne que l’église supérieure, maïs nous croyons que le chevet et le transept sont, 
ou peu s’en faut, du même temps. Il faut en outre, ence qui concerne l’appareil de la nef, tenir 
compte de la très juste observation de M. Jean Virey qui «insiste sur le soin avec lequel, dans 
la vallée de la Loire, l’ensemble de la construction, dès la fin du xt siècle, est appareillé ». 
(J. Virey, Paray-le-Monial et les églises du Brionnais, p. 108.) 


L'art roman de Bourgogne. T4 


106 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


gés et travée de chœur ont reçu un berceau plein cintre ; rappelons seulement 
que cette partie de l’église est un peu plus ancienne que la nef. Abside et 
absidioles sont en cul-de-four. 

L'une des curiosités de cette abside réside dans l’ample garniture de fresques 
qui la décorent. Retrouvées sous le badigeon de 1850 à 1856, restaurées par 
un élève de Léon Coignet, le peintre forézien Maurice, on ne peut assurer 
qu’elles sont bien exactement telles que les a vues naître le xrr° siècle. Mais elles 
n’en constituent pas moins l’un des rares ensembles de peinture romane 
encore en place dans la Bourgogne. Il en existe un autre à Curgy, près 
d'Autun ; et à propos des peintures de Curgy, M. le Vt P. de Truchis 
observe * « qu'elles ont cette note claire aux tons calmes que l’on retrouve 
dans le cycle auquel se rattachent celles de Saint-Savin ». Or nous connais- 
sons les relations d’Autun avec Saint-Savin. Il serait instructif d'examiner si les 


peintures d’Anzy-le-Duc, autant qu’on en peut juger aujourd’hui, trahissent 


la même influence. Elles se distinguent du moins des grandes fresques cluni- 


siennes de Berzé-la-Ville, dont le caractère byzantin est bien accusé. À Anzy, 


l'allure générale est différente. Et, au lieu de fonds unis comme à Berzé et 
chez les peintres issus des Grecs, les sujets s’enlèvent, comme à Saint-Savin 
et dans beaucoup de miniatures, sur de larges bandes parallèles de couleurs 
alternées qui donnent à la scène un relief prononcé. Méditons à ce sujet les 
lignes suivantes de M. Em. Mâle qui a, jusqu'alors, le mieux débrouillé ce 
qu'on sait, — et fort peu, — de notre peinture monumentale du xrr° siècle : 
« Il y a eu en France au xI° et au xur° siècle, écrit-il, de grandes écoles de 
peinture décorative, vivantes, savantes, connaissant parfaitement les lois de 
leur art. L'une, celle du Vendômois, du Poitou, de la Touraine, du Berry, 
détache ses personnages sur des fonds clairs où l’ocre, le blanc, le gris 
s’étagent en bandes horizontales. Le bleu lui est presque inconnu. L'autre, 
dont nous avons trouvé des traces dans l'Est et dans le Sud de la France, en 
Bourgogne, en Dauphiné, dans le Velay, fait valoir ses figures par un fond 


1. P. de Truchis, Éléments barbares. .., p. 16. 


ms 
D: en 


LES ÉGLISES A VOTES D'ARÊTES 107 


d'azur sombre. La première adopte les procédés des miniaturistes carolingiens, 
qui aimaient à décorer leurs fonds de bandes horizontales ; c'est, malgré 
beaucoup d'emprunts, notre école indigène. La seconde est d’origine grecque: 
les fonds bleus des fresques du Puy se retrouvent au Mont-Athos et à Mis- 
tra". » 

Il est curieux, n'est-il pas vrai? de retrouver ici, dans ce compartiment de 
la peinture murale, la notion de traditions indigènes ou autochtones que 
signale d'autre part M. de Truchis dans la structure des églises de l’Autunois. 
On n'oserait affirmer qu'il en est de même pour les voûtes d’arêtes qui 
couvrent la nef d’Anzy-le-Duc; mais il est incontestable qu’elles ont, à cette 
place, une véritable originalité. Permettant, par définition, d'ouvrir le mur 
goutterot sans surélever la voûte, de reporter les poussées aux quatre retom- 
bées d’angles, elles facilitent l'éclairage et l'équilibre, deux conditions qui vont 
leur ménager, rappelons-le, par leur transformation et leur adaptation ogivale, 
tout l'avenir de l'architecture religieuse. D’où venaient-elles donc ? L'architecte 
d’Anzy en a pu trouver d'anciens modèles dans les cryptes, dérivés de la 
construction romaine : la crypte même d’Anzy est ainsi voûtée; à Autun, la 
crypte carolingienne de l’abbaye de Saint-Andoche. Dans les bâtiments de sur- 
face, en Bourgogne même, non seulement les collatéraux de plusieurs églises, 
mais le narthex de Saint-Philibert de Tournus, au rez-de-chaussée, donne 
l'exemple d’une voûte d’arêtes de grande portée dans la nef centrale, dès 
l'extrême fin du x° siècle ou tout au commencement du xr°. 

Certes, les nefs à voûtes d’arêtes se voient ailleurs qu’en Bourgogne, et 
R. de Lasteyrie * pense que plusieurs ont été détruites. Mais deux écoles seu- 
lement en ont systématisé l’emploi dans leurs nefs, l’école bourguignonne et 
l’école germanique. Or l’école germanique n’a voûté que très tardivement au 
xrr° siècle ses grandes nefs, bien après la Bourgogne; nos pères n’ont donc 
pas emprunté cette technique à l’école germanique. Les Romains, d'autre part 


1. E. Mâle, La peinture murale en France à Pépoque romane, in Histoire de l'Art, d'André 
Michel, t. I, 2° partie, pp. 780-781. 
2. L'architecture religieuse en France à l’époque romane, p. 254. 


voies, nous l'avons vu, nous mènent à une semblable distinction. 

L'hypothèse est d'autant plus séduisante que l’église priorale d'An 
n’est pas seule du même type. Selon Bulliot', la première des const 
de l’abbaye de Saint-Martin d'Autun après l'an 1000, et à une époqu 
feste de prospérité, aurait été l’église de son prieuré de Bragny-en< 
à peu ne distance de IN ce est encore Ares mé 


est ici, comme à Saint-Martin d'Autun, à chevet plat. ; 

Hormis cette différence, tout est semblable dans la structure d 
Bragny, toutes deux dépendant de Saint-Martin d’Autun : une 
est accostée de collatéraux; nef et collatéraux sont voûtés d'arêtes ave 


1. Essai. sur... Saint-Martin d'Autun, t. 1, pp. 178 sq. 
2. L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, p. 32, notes. 


LES ÉGLISES A VOUTES D’ARÊTES 109 


comme celui des supports : des colonnes sur dosseret à trois des faces, le 
simple dosseret vers les collatéraux, un pilastre ou dosseret aux murs exté- 
rieurs des collatéraux, une colonne engagée sur dosseret contre le mur occi- 
dental ; de même des murs épais et des fenêtres à grand ébrasement. En élé- 
vation, c'est la similitude la plus parfaite : à Bragny comme à Anzy, des 
grandes arcades en plein cintre, pas de triforium, un étage de fenêtres percées 
dans le mur goutterot, sous la lunette de la voûte d’arêtes, pour éclairer direc- 
tement la nef. 

Cette élévation caractéristique, avec le même voûtement d’arêtes de la nef, 
nous les retrouvons à Saint-Martin d’Avallon, autre prieuré donné à Saint- 
Martin d'Autun par sa fondatrice Brunehaut. La chronologie de l’église appel- 
lerait révision. Sans doute l'édifice est-il plus jeune que Bragny et qu'Anzy; 
les grandes arcades y sont en cintre légèrement brisé, mais cette variante 
nintroduit pas de distinction fondamentale dans le groupe de ces églises si 
étroitement apparentées et unies à une souche commune. Et la collégiale 
Notre-Dame, devenue Saint-Lazare d’Avallon, tout près de là, semble bien 
avoir emprunté au prieuré voisin de Saint-Martin ses formes essentielles, sa 
nef voûtée d’arêtes, ses arcades à cintre brisé et son élévation sans triforium ; 
c'est, du moins, un édifice de même famille. Or Saint-Lazare est disputée à 
la fin du xi siècle entre les abbés de Cluny qui la reçoivent en 1077 du duc 
Hugues Ier, non sans résistance des chanoines, et les évêques d’Autun à qui 
elle est rendue ultérieurement et confirmée en 1116. 

Nous touchons là peut-être l’explication de l'emploi de ces formes et de 
cette technique architecturale dans certaines églises du diocèse d’Autun. 
Lorsqu'on a réfuté la thèse clunisienne de Viollet-le-Duc, peut-être l’a-t-on 
rejetée sans faire les distinctions nécessaires. Jamais Cluny, au temps de ses 
grands abbés, n’a connu la forte discipline hiérarchisée que devait établir 
Cîteaux ; jamais la paix n’a régné sans trouble dans l’ordre clunisien au temps 
de sa splendeur, parce que Cluny s’est annexé de grands monastères qui ont 


1. Cf. Ern. Petit, Hisloire des ducs de Bourgogne, 1, 199 et 391. 


110 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


maintes fois, et vigoureusement, défendu leur indépendance et leur autonomie. 

En Bourgogne même, dans le diocèse d’Autun, que M. de Truchis nous 
montre attaché à ses traditions constructives, diocèse vaste comme plus d’une 
province, et qui, du nord au sud, s’étendait d'Avallon et Flavigny jusqu'à 
Moulins, un évêque, Norgaud, qui régit l’église d’Autun de 1098 à 1112, se 
signala particulièrement par son opposition violente à Cluny et à ses empiè- 
tements ‘. À Saint-Martin d’Autun, Norgaud prit à partie un abbé Hugues, un 
clunisien, contre qui se révoltait une partie de la communauté, et, à sa mort 
en 1099, il le remplaça par l’un de ses fidèles, Bernard ; désormais, dit Bulliot, 
l'évêque devint tout puissant à Saint-Martin. Norgaud passe communément 
pour avoir été fort batailleur, pour avoir cherché noise à tout le monde; 


mais le chroniqueur qui nous le dépeint sous de noires couleurs, Hugues de. 


Flavigny, avait eu maille à partir avec l’évêque et, par lui, avait été dépossédé 
de son abbaye de Flavigny; son témoignage n’est probablement pas exempt 
de partialité. Et il est clair aussi que les Clunisiens n’ont jamais été enclins 
à soutenir la bonne renommée de leur opiniâtre adversaire. Il faut cependant 
se rappeler que Norgaud a été soutenu par beaucoup de ses collègues de 
l’épiscopat dans sa lutte contre les envahissements de Cluny, et notamment 
par son voisin l’évêque de Mâcon, Bérard, continuant lui-même la politique 
d’un saint prélat, Landry de Berzé. Il est bien certain aussi qu'une partie de 
son clergé lui savait gré de son indépendance, et les moines de Saint-Martin, 
qu’il avait défendus contre Cluny, l'ont inscrit au nombre de leurs bienfai- 
teurs sur leur nécrologe, c’est-à-dire quand il ne pouvait plus leur être en 
personne d’aucun secours. | | 

À la lumière de ces notions d'histoire, il ne nous est pas interdit de croire 
que le diocèse d’Autun était divisé dans la conduite à tenir envers Cluny: £a 
majesté incomparable de Cluny ne doit pas obscurcir notre jugement. Toutes 


1. On peut trouver un résumé commode de ces dissensions et de ces luttes dans dom 
L’Huillier, Wie de saint Hugues ; dans Bulliot, Essai... .…. Saint-Martin d'Autun, 1, 204 sq. ; 
dans A. de Charmasse, Origine des paroisses ri sa le département de San in 
Mémoires de la Société Eduenne, 1909, pp. 116 sq. 


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Le à 
CASE 
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LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES LFI 


ces luttes confuses, mêlées de principes canoniques et de revendications féo- 
dales, ont imprimé à leurs acteurs une physionomie plus accusée, formé les 
caractères et pétri peu à peu notre nation. Nous sommes enclins à les oublier, 
à synthétiser l’histoire de ces temps reculés en un tableau idéal. La réalité est 
plus vivante et plus accidentée. 

Pour nous, ce n’est pas le hasard qui a donné à des églises construites sous 
l’impulsion de Saint-Martin d’Autun, depuis la fin du xi° siècle, un carac- 
tère particulier. La voûte d’arêtes sur la nef, l’absence de triforium, même 
souvent les grandes arcades en plein cintre, c’est comme une marque d’indé- 
pendance architecturale. Les moines de Saint-Martin ont utilisé ou cherché, 
dans la peinture et le décor, ainsi que dans la construction, une technique 
autre que la technique clunisienne. Ils ont été imités ou suivis par ceux qui, 
ailleurs ‘, voulaient ou pouvaient ou savaient demeurer exempts de toute 
sujétion à l'égard de Cluny. Certes, plus tard, nous le savons, le successeur 
de Norgaud à l'évêché d’Autun, Étienne de Bâgé, construira Saint-Andoche 
de Saulieu et la cathédrale d’Autun selon le type clunisien, mais Étienne 
était en effet, lui, un ami très cher de Cluny et de son abbé Pierre le Véné- 
rable. 

Ainsi l’architecture des églises reflète encore à nos yeux ces luttes loin- 
taines et elle les traduit par un signe visible et tangible à travers les âges. Il 
s'y trouve des coïncidences que nous n’estimons pas fortuites. Et ces coïnci- 
dences nous mènent tout droit à la fameuse abbatiale de Vézelay. 

De l’histoire et de la description archéologique de l’abbaye et de l’église de 


1. Hors du diocèse d'Autun, plusieurs églises ont en totalité ou partiellement, des voûtes 
d’arêtes sur la nef : Gourdon-en-Charolais, Saint-Philibert de Dijon, Sacy, Irancy, Donzy-le- 
Pré dans les diocèses de Chalon, de Langres ou d'Auxerre ; mais ce sont des cas sporadiques 
et tous, ils offrent d’ailleurs ce caractère commun de n’appartenir pas à Cluny. Seule l’église de 
Toulon-sur-Arroux, à voûtes d’arêtes, et du diocèse d’Autun, fut abandonnée en 977 à 
Paray-le-Monial par Lambert, comte de Chalon (Cf. A. de Charmasse, Origine des paroisses 
rurales. . .de Saône-et-Loire, p. 110). Quant à l’église d’Issy l'Évêque, au diocèse d’Autun, qui 
offre plus d’une analogie avec les églises martiniennes, c’était celle d’un monastère de béné- 
dictines indépendant de Cluny. 


112 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Vézelay, nous ne retiendrons que ce qui importe à notre sujet présent, et 
avec le secours des historiens et des archéologues qui sont venus avant 
nous ‘. 

Vers 860 Girart de Roussillon fonde sur la Cure, au pied de la montagne, 
un monastère de filles dédié aux saints Pierre et Paul. Les Normands le 
détruisent. Quand il est relevé, c'est sur la colline même de Vézelay qu'il 
s’installe, et des moines remplacent les filles. L'histoire de l’abbaye demeure 
obscure. Au milieu des invasions et des luttes intestines, la discipline se 
relâche, comme ailleurs. Nous voyons alors intervenir pour la restaurer saint 
Hugues de Poitiers (ou d’Autun), celui-là même qui fut prieur d’Anzy-le- 
Duc, et dont les conseils devaient inciter le bienheureux Bernon et Guillaume 
d'Aquitaine à la fondation de Cluny. C'est bien à tort que Chérest a vu dans 
cette colonisation martinienne de saint Hugues à Vézelay une première 


intrusion des Clunisiens : elle serait un anachronisme. Mais Saint-Martin 


d'Autun, nous l'avons vu, rénové dans la ferveur religieuse par les moines 
de Saint-Savin, était devenu un ardent foyer de vie bénédictine, dont l'influence 
fut grande alors sur toute la région. 


C’est en 1027 que les Clunisiens paraissent à Vézelay : avec l’aide du. 


comte Landry de Nevers, ils chassent l’abbé Hermann, installent à sa place, 
ou plutôt s'efforcent d'installer un des leurs, Eudes. Mais l’évêque d'Autun 
prend énergiquement le parti d'Hermann contre Cluny, et le maintient à 
Vézelay. 

À Hermann succède l'abbé Geoffroy en 1037. Sous cet abbatiat se répand 
le bruit que les reliques de sainte Madeleine sont conservées dans l’église, et 
alors naît le fameux pèlerinage qui devait attirer à Vézelay d'innombrables 
foules. Comment ces reliques y étaient-elles venues ? Vers le dernier quart 
du 1x° siècle, racontait-on, le fameux comte Girart de Roussillon, informé 
que le corps de sainte Madeleine se trouvait à Saint-Maximin d'Aix, et fort 


1. Nous nous référons essentiellement à Chérest: Vézelay, Étude historique ; et à Ch. Porée, 


L'abbaye de Véxelay [Petites monographies des grands édifices de la France]; ou à la notice-du 


même auteur sur Vézelay dans le Congrès archéologique de France, 1907 (Avallon). 


#. 


LES ÉGLISES A VOÜTES D’ARÊTES 113 


exposé aux insolences des pillards sarrasins, dépêche un certain Badilon, 
moine à Vézelay, pour enlever le vénérable trésor et le mettre à l'abri dans 
l’abbaye qu'il avait fondée. Badilon réussit à souhait dans sa mission. Peu 
nous importent les controverses nées autour de cette histoire. Il nous suffit 
de retenir la personnalité de son principal acteur. Le nom est connu par 
ailleurs. Et nous avons déjà rencontré le comte Badilon, de la cour de Charles 
le Chauve, qui relève en 870 Saint-Martin d’Autun de ses ruines, y installe, 
issus de son pays d'Aquitaine, les moines de Saint-Savin. Badilon fit plus : 
il entra lui-même à Saint-Martin, s’y fit moine et en devint abbé. Un sien 
neveu, du même nom, prenait le froc avec lui. Or, en 878, un nouveau 
désastre, issu des luttes carolingiennes, fond sur Saint-Martin. Badilon le 
neveu se réfugie à Vézelay. Voilà donc, avec la colonisation de saint Hugues 
de Poitiers, une double relation qui s’est établie entre Saint-Martin d’Autun 
et Vézelay, et il y a toute apparence que le ravisseur des reliques de sainte 
Madeleine ne soit autre que Badilon le neveu. 

Saint-Martin d’Autun a résisté, nous l’avons vu, à Cluny et donné à l’é- 
vêque Norgaud un précieux appui dans ses luttes contre les Clunisiens. 
Quelle sera l'attitude des moines de Vézelay ? Nous la soupçonnons d’après 
le conflit d'Hermann en 1027, terminé au détriment de Cluny. Mais Cluny 
n’en devait pas rester là : après la mort de l’abbé de Vézelay, Geoffroy, 
appuyé par le comte de Nevers, Guillaume If, petit-fils de ce Landry qui 
avait voulu déposséder l'abbé Hermann, saint Hugues de Semur, le grand 
abbé de Cluny, intervient. Il agit comme restaurateur ou gardien de la dis- 
cipline monastique, au temps des abbés Étienne et Joceran (1083-1096). 
Urbain II, un Clunisien, approuve la soumission de Vézelay à Cluny (1096); 
à la manière d’un vol, une bulle de Pascal II (1100) la consacre définiti- 
vement, « furtivum quoddam privilegium sub nomine Paschalis secundi », 
déclare le chroniqueur Hugues de Poitiers (qu’il ne faut pas confondre avec 
le saint du même nom, prieur d’Anzy-le-Duc), défenseur farouche des préro- 
gatives de son abbaye :. 


1. Chérest, op. cit., 1, pp. 41-42. 


L'art roman de Bourgogne, 15 


I14 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


En 1096, l'élection du clunisien Artaud comme abbé de Vézelay semble 
avoir sanctionné le droit par le fait. Mais l’abbatiat d’Artaud, fécond par 
ailleurs, est singulièrement troublé : l’évêque d’Autun, Norgaud, n’admet 
pas l’indépendance dont se targue à son endroit Artaud, au double titre d'abbé 
de Vézelay et de Clunisien ; il interdit l’abbaye. Mais le pape Paschal IE, un 
Clunisien encore, prend fait et cause pour l'abbé ; l’évêque doit se soumettre. 
Cependant l’abbé impose aux bourgeois des charges nouvelles; une émeute 
populaire éclate, Artaud est massacré en 1106. Fait significatif, les meurtriers 
trouvent asile et protection dans les diocèses voisins ‘. Il n’est pas douteux 
que le ressentiment des bourgeois, et probablement aussi d’une fraction des 
moines, avait joué son rôle dans ce tragique incident et armé le bras des 
assassins contre l’intrus de Cluny. Et l’évêque Norgaud, le vieil ennemi de 
Cluny, n’a peut-être pas mis beaucoup d'empressement à empêcher la fuite 
des coupables. Cluny d’ailleurs fit front résolument, et le propre neveu de 
saint Hugues, Renaud ou Rainald de Semur, fut choisi et désigné comme abbé 
de Vézelay ; il y demeura jusqu’en 1128, date à laquelle il devint archevêque 
de Lyon. 

La succession de Renaud de Semur fait renaître les difficultés. Chérest "en 
a tracé le tableau, sans doute très exact. Les moines élisent un certain Bau- 
douin, dont l'existence est certaine, qui reçut la bénédiction de l'évêque 
d’Autun, mais qui a disparu de la nomenclature officielle parce que Cluny 
ne le voulut pas reconnaître. Son successeur Aubry ou Albéric paraît en 1130 
ou 1131; il y avait longtemps, selon une lettre d’Innocent II à l’évêque d'Au- 
tun, que le siège abbatial était vacant, parce que, à coup sûr, le choix d'Al: 
béric, alors sous-prieur de Cluny, fut imposé du dehors par Cluny et parle 
comte de Nevers, tandis que les moines résistaient. Voyons plutôt l'accueil 
fait à l’abbé nouveau par sa communauté, d’après la chronique d’Hugues de 


Poitiers : 
« L'église de la Madeleine réclamait sa liberté originelle, mais la wiolence 


1. Chérest, op. cit., 1, pp. 51, 102-104. 
2. Op. cit., t. I, pp. 38 sq. et 289. 


LES ÉGLISES À VOÜTES D’ARÊTES 115 


d’Innocent II et du comte de Nevers fit triompher un certain Albéric, un 
intrus, imposé par les Clunisiens. À cette occasion, presque tous les frères de 
la susdite église furent chargés de fers, exilés en Provence, en Italie, en Ger- 
manie, en Lorraine, en France, en Angleterre, et dispersés ignominieusement, 
tandis que des étrangers s’introduisaient furtivement sur notre libre sol, et se 
rassemblant de toutes parts, comme sous un nouveau Sennachérib, y méri- 
taient le nom de Samaritains '. » Le choix était bon cependant, et l’abbé de 
grande autorité : vers 1138, Albéric fut promu cardinal-évêque d'Ostie, devint 
comme légat un personnage de premier plan et fut célébré par saint Bernard, 
son ami, comme un saint confesseur ?. 

Mais la colère et l’indignation des moines de Vézelay et de leur chroniqueur 
Hugues de Poitiers n'avaient pas désarmé devant les mérites éminents de 
l'abbé Albéric : « L’insolence des moines de Cluny, lit-on dans notre auteur, 
avait mis en grand péril les droits de l’église de Vézelay... Comme les 
étrangers convoitaient toujours ses richesses, et comme les indigènes, habi- 
tant les lieux voisins, pillaient sans cesse les propriétés de l’abbaye, les Clu- 
nisiens, s’'abandonnant à leur paresse et à leur lâcheté, bien plus qu’occupés 
à défendre les libertés les plus précieuses, attirèrent à eux le comte de Nevers, 
et sous prétexte d’une fausse amitié, lui fournirent matière à toutes sortes de 
prétentions tyranniques et de réclamations inusitées. C’est de leur temps 
qu'on vit s'introduire à Vézelay l’exigence d’une juridiction illégitime, la fré- 
quence des procurations, la charge encore plus lourde des occasions, et la 
soumission à une foule de coutumes désastreuses, de telle sorte que la pros- 
périté de l’église en fut presque anéantie. Peu à peu le venin pestilentiel 
d’une double servitude, servitude vis-à-vis de Cluny, servitude vis-à-vis des 
comtes de Nevers, infecta des pieds à la tête tous les abbés de ce siècle, jus- 
qu'à l'avènement de l’abbé Pons, de bienheureuse mémoire 5. » 


1. Cité et traduit par Chérest, op. cit.,t. I, p. 41. 
2. Chérest, op. cit., t. I, pp. 293-295. 
3. Chérest, op. cit., t. [, pp. 61-62. 


116 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Cet abbé Pons, élu en 1138, n’est autre que Pons de Montboissier, le 
propre frère de l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable. Mais les relations si 
étroites de famille ne firent aucun obstacle à l’esprit d'indépendance de Pons 
qui, vis-à-vis de tous, se montra l’énergique et victorieux défenseur de lau- 
tonomie de Vézelay. Lorsqu'il mourut, les voies étaient préparées : une bulle 
d'Alexandre III révoqua celle de Pascal IT, retira Vézelay à la sujétion de 
Cluny. En 1166, la scission était définitive :. 

Dans cette période si agitée de leur existence, de la fin du x siècle au 
milieu du x, les moines de Vézelay eurent donc à combattre à la fois les 
évêques d’Autun, Cluny et les comtes de Nevers, tous à quelque titre usur- 
pateurs de leurs biens ou de leurs privilèges. Mais ils surent aussi s'allier à 
l’occasion à tel de leurs ennemis pour résister aux autres. Et c’est ainsi que 
nous voyons l’évêque d’Autun Norgaud lutter d’autorité contre l'abbé cluni- 
sien Artaud, appuyant en l'occurrence l’opposition d’une importante fraction 
de la communauté vézélienne. Étienne de Bâgé, le successeur de Norgaud en 
1112, est, lui, un ami de Cluny. Malgré cela, l'esprit vézélien demeure tenace: 
il subit sans l’accepter le joug clunisien, saisit toutes les occasions de le 
secouer, et réussit enfin à s’en affranchir par l'adresse de sa politique à l'égard 
du pape Alexandre II. 

C'est, croyons-nous, à la lumière de ces faits qu’il faut étudier et commen: 
ter le monument exceptionnel qu'est, à tous égards, la grande abbatiale de la 
Madeleine de Vézelay. 

L'abbé Artaud probablement en commença la construction; en 1104 eut 
lieu une consécration ; la petite chronique de Vézelay constate ce double 
fait : « Dedicatio ecclesie Vizeliaci ab abbate Artaldo edificate. » Le 21 juil: 
let 1120, un incendie éclate dans l’église et fait 1127 victimes, hommeset. 
femmes. Nous ne sommes pas bien persuadé que l’abbatiale même en ait été 


très gravement endommagée *. En janvier 1132 le narthex est consacré par 


1. Chérest, op. cit., t. Il, pp. 9-17. 
2. Cf. Porée, op. cit., p. 143; Chérest, op. cit., t. I, pp. 287-288. — M. Paul Deschamps, 


4 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES 117 


Innocent Il’. Le sac des Protestants en 1569, la négligence et la décadence 
produisent aux xvire et xvine siècles leurs effets naturels et, vers le milieu du 
xIX® siècle, une ruine totale menace l'édifice ? : « Les voûtes de la nef et du 
chœur étaient partout pénétrées par la pluie. La plupart des arcs doubleaux 
étaient brisés, tous complètement déformés. Les murs se déversaient de 
toutes parts. Tel était le délabrement de l’église que, plusieurs fois, dans le 
Conseil Général du département de l'Yonne, on discuta la question de savoir 
s'il ne convenait pas de la démolir dans l'intérêt de la sûreté publique. » 
Viollet-le-Duc, encore jeune, proposa cependant un plan de restauration qui 
ne fut pas sans inquiéter un peu par son audace les chefs administratifs de 
l'architecte. On approuva cependant ses devis avec beaucoup de recomman- 
dations de prudence. Tandis qu’on travaillait à la nef, une des voûtes du nar- 
thex s’écroula. Il est de mode aujourd’hui de critiquer vertement la restaura- 
ton de Viollet-le-Duc; on oublie seulement que, sans elle, sans le génie et 
la ténacité de l'architecte, rien ne subsisterait. 


Notes sur la sculpture romane en Bourgogne, in Gax. des B.-A., juillet-août 1922, expose avec 
raison qu'une catastrophe qui coûta la vie à tant de personnes implique que l’église était pleine 
de pèlerins et il pense que l’église même subit par le sinistre un grand dommage. Il faut noter 
cependant que les chroniqueurs insistent surtout sur le nombre des victimes, qui peut bien 
résulter d’une panique ; et Viollet-le-Duc, dont le témoignage a du poids, d’après la notice 
des Archives des Monuments historiques, 1° série, constate qu’ « on ne retrouve pas de traces de 
l'incendie dans la nef qui existait à cette époque ». Il est donc permis de faire quelques réserves 
sur ampleur des dégâts causés à la construction même de l’église, au dire de quelques archéo- 
logues, par le sinistre meurtrier. Quant à la clef de doubleau souvent alléguée comme témoin 
lapidaire et épigraphique de l’incendie et du dommage par lui causé, M. l’abbé Walter a proposé 
avec vraisemblance de n’y voir qu’une figuration purement symbolique rappelant le Cantique 
des Cantiques « Nigra sum...», sans aucune valeur chronologique (Bullet. monum., 1924, pp. 
398-403 ) et sans aucun rapport avec les incidents de la construction. 

D uérest, op. ci, t. I, p. 292. 

2. Archives des Monuments historiques, 1° série. Vézelay. La notice est de Mérimée, mais elle 
est écrite avec la collaboration de Viollet-le-Duc, comme le prouve la lettre de Mérimée à 
l'architecte, du 9 juillet 1846. Il convient aujourd’hui d’utiliser, pour apprécier l’œuvre de 
Viollet-le-Duc, dans l’édition récemment inaugurée des Œuvres complètes de Mérimée par 
M. Pierre Trahard, le volume des Lettres à Viollet-le-Duc (Paris, Champion, 1927) publié avec 
un abondant et précieux commentaire. 


118 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Au cours de ses travaux, Viollet-le-Duc fit de précieuses remarques sur le 
monument et sur sa sculpture : « La construction de la nef, lit-on dans les 
Archives des Monuments historiques, indique une assez grande inexpérience 
ou plutôt une négligence singulière. Les voûtes, extraordinairement épaisses, 
sont mal contrebutées par des murs bâtis en petits matériaux, sorte de revé- 
tement peu épais qui renferme un blocage. Les pierres sont, pour la plupart, 
mal choisies, et les claveaux des arcs, par exemple, taillés dans un calcaire 
argileux qui se délite dans tous les sens, étaient pour la plupart en si mau- 
vais état... qu'il a fallu les déposer presque tous. Un grand nombre s'émiet- 
taient, pour ainsi dire, aussitôt qu'ils n'étaient plus retenus par la pression 
même qui les avait fait éclater. » Quant au narthex, il a été construit avec 
plus de soin et de meilleurs matériaux que la nef. « On y reconnaît un art 
de construction déjà sensiblement perfectionné. La sculpture d’ornementation 
y est traitée avec beaucoup d'élégance. » 

Sur la sculpture, les observations de l'architecte doivent également être rete- 
nues : « L’exécution des sculptures de Vézelay se distingue par une intention 
dramatique souvent très grossièrement exprimée, mais toujours évidente... Les 
artistes ont cherché l’expression par le mouvement. Les gestes sont énergiques, 
souvent violents, et, malgré l’incorrection d’un art encore au berceau, on est 
frappé parfois de la vérité de la pantomime. Si l'on s'arrête aux détails de l’exé- 
cution, on remarquera d’abord la longueur des figures, la gracilité de leurs 
membres et la grosseur exagérée des têtes. La plupart des chapiteaux de la 
nef et les bas-reliefs du porche sont profondément refouillés, mais peu mode- 
lés ; il semble que ce soient d’épaisses découpures appliquées sur un fond. 
Les imagiers de Vézelay ont évité avec un grand soin les évidements; et quand 
ils avaient à faire un objet mince, le fût d’une lance par exemple, ils l'ont 
laissé adhérent au fond de leur bas-relief, dont il se détache en saillie, à vives 
arêtes, de 7 à 8 centimètres... En examinant avec attention les chapiteaux de 
la nef et ceux du porche, on observe dans leur exécution des différences très 
marquées. Le progrès est sensible dans les seconds, mais les traditions locales 
se sont conservées pourtant et, si l’art a fait des progrès, les artistes ont con: 


+ 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES 119 


tinué à travailler dans le même système. Des sculptures qu’on peut regarder 
comme contemporaines, soit dans la nef, soitdansle porche, trahissent des mains 
fort inégalement exercées. Il est évident qu’un certain nombre d’imagiers ont 
été employés à la fois pour la décoration du monument et, comme on peut 
le penser, ils étaient loin d’avoir tous la même habileté... On a lieu de croire 
qu'aussitôt qu'un chapiteau était terminé, il était mis en œuvre, sans qu’on 
fit grande attention à lui assigner la place la plus favorable. C’est ainsi que quel- 
ques-uns des mieux sculptés ont été placés à une hauteur telle que, sans écha- 
faud, on a peine à juger de la finesse du travail. » 

De ces constatations d’un architecte éminent, qui a pratiqué autant ou plus 
que personne l’abbatiale de Vézelay au xix° siècle, peut-être conviendra-t-il de 
retenir quelques éléments utiles à l’histoire du monument. Ainsi la négli- 
gence de la construction en explique la rapidité; la différence technique qui 
sépare l’église du narthex rend possible un intervalle chronologique assez 
appréciable ; la perfection plus grande, quoique dans le style voisin, des sculp- 
tures du narthex par comparaison avec les chapiteaux de la nef permet d’at- 
tribuer ces derniers aux vingt premières années du xn° siècle, sans anachro- 
nisme, même en admettant une réfection partielle après l'incendie de 1120; 
l'emploi immédiat des chapiteaux sculptés après leur achèvement répond à la 
question toujours discutée de la sculpture avant ou après la pose et range 
Viollet-le-Duc parmi les tenants de la première thèse, au moins en ce qui 
concerne Vézelay. Et nous sommes ainsi amenés à homologuer le jugement 
de M. Porée et à croire ce savant archéologue très fondé à écrire « que la nef 
commencée en 1096, fut achevée dans les dix premières années du xni° siècle, 
et que le narthex fut élevé entre les années 1120 et 1135. La rapidité des deux 
campagnes de la construction se révèle du reste dans la parfaite unité de style 
de chacune des deux parties romanes de l'édifice, la nef et le narthex, l’une et 
l’autre manifestement bâties d’un seul jet, et elle s'explique facilement par 
l'abondance des ressources dont jouissait l’abbaye alors à l'apogée de sa puis- 
sance et de sa fortune. » 


1. CÉ. Porée, L'abbaye de Vézelay, pp. 15-16. — Par contre nous ne pouvons admettre la 


120 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


L’abbatiale de Vézelay est un monument trop fameux pour qu’il soit oppor- 
tun d’en refaire ici, après tant d’autres, la description détaillée. Nous limitant 
à la nef, nous remarquerons immédiatement que tous les profils en sont en 
plein cintre, et les travées de cette nef voûtées d’arêtes sur plan barlong; 
voûtes bombées à la clef d’ailleurs et du genre domical, ce qui entraîne pour 
les doubleaux à ressaut un cintre surbaissé. Les piles cruciftormes comportent, 
sur chaque face, des colonnes engagées avec chapiteaux sculptés, bases à gros 
tore sculpté ; ces colonnes reçoivent la retombée des grandes arcades, des dou- 


bleaux de la nef et des collatéraux; vers le mur extérieur des collatéraux, 
la retombée des doubleaux se fait aussi sur une colonne engagée sur dosse- 


ret. 

En élévation, les grandes arcades sont à plein cintre un peu outrepassé età 
ressaut. Au-dessus des grandes arcades, de même qu'à Saint-Lazare d’Avallon, 
un cordon mouluré et orné de rosaces marque la naissance de l'étage des 
fenêtres, entoure les ressauts de la pile et forme bague autour de la colonne 
engagée de la nef. Comme à Saint-Lazare d’Avallon encore, ce cordon sert 
d'appui, non pas à des colonnettes, mais à de courts pilastres cannelés sup- 


portant la retombée d’un formeret appliqué au mur goutterot. L'architecte à 


d’ailleurs, et logiquement, profité de la décharge du formeret pour amincir 
le mur goutterot qui se trouve, de la sorte, en léger retrait, vers la nef, sur 
le parement du rez-de-chaussée, 

Nous n'avons pas ici à décrire en détail l’ornementation de l'église et il 


nous suffira de résumer le jugement que porte sur elle M. Porée: : « Les mou- 


lures des tailloirs prolongées en bagues autour des colonnes, les rosaces des 
arcades et des doubleaux, le bandeau qui souligne l'étage où sont percées les 


baies, les petits pilastres cannelés accostés aux piles, la guirlande sans fin des. 


formerets, les palmettes et les perles qui couvrent les bases des colonnes, lal- 


thèse que les chapiteaux de la nef auraient été sculptés après coup, et seulement vers la fin.du 

premier tiers du xr1e siècle (p. 56). Nous reviendrons plus tard sur cette question, dans le 

chapitre consacré à la sculpture. 
1. Op. cit., p:54. 


LES ÉGLISES À VOÛTES D'ARÊTES 121 


ternance dans l’appareillage de pierres de teintes différentes, forment, avec les 
sculptures des chapiteaux, une décoration à la fois sobre et riche, et jettent 
comme une parure sur la sévérité des formes architecturales. » 

Parure séduisante, certes, mais qui ne peut et ne nous doit masquer le 


défaut capital de Vézelay, l'équilibre mal assuré, l'absence de stabilité. Nous 
savons déjà par Viollet-le-Duc la médiocre exécution de la maçonnerie et la 


hâte corrélative de la construction. L'architecte de l’abbatiale, en adoptant 
une voûte d’arêtes de grande portée, fit bien preuve d'originalité, mais il ne 
sut pas en contrebuter suffisamment les retombées; il se contenta de minces 
contreforts, montés le long du mur goutterot, sur les dosserets des piles, vers 
les collatéraux. Sous la poussée des voûtes mal épaulées, les murs s’écartèrent, 
les doubleaux se déformèrent; il fallut jeter des tirants de fer en travers de 
la nef pour empêcher le déversement des murs et l’écroulement des voûtes, 
plus tard recourir aux arc-boutants. Cet éclat et cette fragilité du monument 
sont l’image même du destin de l’abbaye : la vogue du pèlerinage de sainte 
Madeleine lui valut une renommée qu’on égale à celle des pèlerinages de 
Jérusalem et de Saint-Jacques de Galice; mais cette renommée engendra bien- 
tôt jalousie, critiques et controverses, par lesquelles sombra la dévotion aux 
reliques, la fidélité et l’affluence des pèlerins. 

Image fidèle aussi, cette église fastueuse, de l’incoercible indépendance des 
moines qui l'ont bâtie. Et ici l’histoire nous paraît en expliquer les formes et 
le parti architectural. Est-ce un hasard simple qui a créé les similitudes étranges 
de Vézelay avec les monuments issus de Saint-Martin d’Autun que nous avons 
énumérés ? Récapitulons plutôt : comme à Anzy-le-Duc, comme à Bragny-en- 
Charollais, comme à Saint-Martin d’Avallon, la voûte d’arêtes a été choisie 
pour couvrir la nef. Saint Hugues à Cluny au contraire, et à Paray-le-Monial; 
Étienne de Bâgé, l’évêque ami de Cluny, à Saint-Andoche de Saulieu ou à 
Saint-Lazare d’Autun qu’imite Notre-Dame de Beaune, ont fait choix du ber- 
ceau brisé. Cluny, Paray, Autun et Beaune, Saulieu et nombre d’églises bâties 
par les Clunisiens ou dérivées de leurs méthodes en Bourgogne ont employé 
la grande arcade brisée, comme ils ont préféré le berceau brisé. Anzy-le-Duc, 


L'art roman de Bourgogne. 16 


127 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Bragny-en-Charolais, Gourdon aussi (prieuré non clunisien) préfèrent la 
grande arcade en plein cintre. Cluny et Paray, Autun et Beaune tirent de 
l'usage du pilastre cannelé d’heureuses variantes décoratives dans les lignes 
essentielles de la construction. Ni Anzy-le-Duc, ni Bragny-en-Charollais, ni 
Saint-Martin d'Avallon, ni Saint-Lazare d'Avallon ne veulent connaître autre 
chose que la colonne engagée vers la nef; et c'est aussi le parti systématique- 
ment adopté à Vézelay : les pilastres cannelés ne s'y voient que réduits à 
presque rien, courts, étroits, presque dissimulés dans un ressaut de l'étage 
des fenêtres, au lieu de s'offrir au regard sur une ligne maîtresse. 

Et l’élévation? Le type bourguignon classique, consacré, qui, dans la pen- 
sée des archéologues, résume et exprime l’école de la province, complètement 
évoluée, c’est l’étagement triple des grandes arcades, du faux triforium, des 
hautes fenêtres. C'est le mode de la grande abbatiale de Cluny, qui le 
définit, de Paray-le-Monial, de Saint-Andoche de Saulieu, de la cathédrale 
d’Autun, de la collégiale de Beaune de Semur-en-Brionnais. Vézelay, qui est 
pourtant un édifice considérable, et voulu somptueux et splendide, a renoncé 
à la donnée magnifique et superbe de saint Hugues à Cluny et à Paray, déli: 
bérément supprimé le triforium, et superposé directement les fenêtres aux 
grandes arcades en sacrifiant à ce parti l’élancement de la nef. Certes la pru- 
dence le conseillait, puisque les voûtes d’arêtes de grande portée n'auraient 
pu être impunément montées à une hauteur trop considérable. Mais précisé: 
ment Anzy-le-Duc et Bragny-en-Charollais, comme leurs succédanés d’Avallon, 
Saint-Martin du Bourg et Saint-Lazare, ont aussi éliminé le triforium etdirec- 
tement monté l'étage des fenêtres sur les grandes arcades. 

Ainsi toutes les caractéristiques d’Anzy-le-Duc (et du groupe qui en dépend 
étroitement, pour l’histoire comme pour l'architecture, c'est-à-dire du groupe 
qui a pour centre et origine l’abbaye de Saint-Martin d’Autun), toutes ces. 
caractéristiques se retrouvent à Vézelay : voûte d’arêtes à la nef, soutenue par 
des doubleaux en plein cintre; proscription des pilastres cannelés et emploi 
unique de la haute colonne engagée montante; grandes arcades en plein 
cintre légèrement outrepassé ; suppression du triforium. Pourquoi ces coïn: 


LES ÉGLISES A VOÛTES D'ARÊTES 123 


cidences dans les lignes essentielles, dans les éléments fondamentaux de la 
construction ? 

L'histoire répond à la question. Saint-Martin d’Autun, Anzy-le-Duc et Véze- 
lay, par saint Hugues de Poitiers, par Badilon, ont eu d’évidentes relations, 
bien établies, essentielles par la qualité des personnages qui les ont créées 
ou manifestées. Sans doute, lors des grandes constructions de Vézelay, des 
abbés clunisiens gouvernaient le monastère : Artaud, puis Renaud (ou 
Raïinald) de Semur, puis Albéric. Mais Artaud est assassiné en 1106, et 
Albéric ne s’installe en 1131 qu'avec beaucoup de peine, en exilant une 
partie de la communauté récalcitrante. Du temps d’Artaud, dans les pre- 
mières années du gouvernement de Renaud à Vézelay, siège sur le trône 
épiscopal d’Autun l'adversaire déterminé et vigoureux de Cluny, l’évêque 
Norgaud, et Norgaud protège occultement les meurtriers d’Artaud. 

Il n’est donc pas interdit de croire, il est même certain (le témoignage du 
chroniqueur l’atteste) qu’il existait, au sein même de la communauté vézé- 
lienne, un fort parti, autonome, très hostile à l'autorité de Cluny. Selon 
toute vraisemblance, il a fallu composer avec lui. Dans le même temps, Saint- 
Martin d’Autun et ses prieurés (Anzy, Bragny) soutenaient l'évêque Norgaud 
et résistaient de même à l’intrusion et à l’autocratie de Cluny. Les moines 
de Vézelay, les moines de Saint-Martin d'Autun, pour mieux manifester leur 
indépendance et prouver qu’ils pouvaient se passer de la grande abbaye bourgui- 
gnonne, se sont soustraits à son architecture comme ils prétendaient s’affran- 
chir de sa discipline et de ses observances régulières. Ils ont eu leur type à 
eux, ils l’ont adapté de formules anciennes et traditionnelles qui ne devaient 
rien à Cluny, ils ont réalisé des modes bien particuliers, qui leur sont propres, 
qui les constituent au point de vue architectural en groupe homogène (et 
l’histoire les relie aussi les uns aux autres), et qui, par un destin singulier 
récompensant parfois l'indépendance de la pensée, devaient, au prix d’un per- 
fectionnement substantiel, donner l'essor à la magnifique architecture issue de 
la croisée d’ogives. 


Ce monument étrange de Vézelay, unique en France de ce type avec de 


s 


124 | L'ART ROMAN DE ROURGOGNE 


telles SE Eee ne due donc pas de _ 


ue pee LE. moines out vs de Ke ponn | 
leur Poté souveraine. 


1. Cf. Chérest, op. cit., t. I, p 3. 


CHAPTIRE IV 


LES CARACTÈRES ET LES ACQUISITIONS 


DE L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 


M. Brutails, dans son remarquable Précis d'archéologie du moyen âge, a 
résumé en quelques lignes excellentes et pittoresques « les mérites et les fai- 
blesses de l’architecture romane. Les faiblesses consistent, jusque vers les débuts 
du xrr° siècle, en une insuffisance technique des moyens d'expression, de réa- 
lisation. L'art roman est un art d'avenir : durant le xi° siècle, il tâtonne en 
quête d’une formule, et ses efforts ne sont pas toujours et partout égalemen 
heureux. On prend, du moins, un vif intérêt à suivre ses progrès; ses essais 
même les plus infructueux ont le charme de la recherche sincère. De ce que 
l'art était vrai, il résulte qu'il était original, d’une originalité qui variait sui- 
vant les conditions dans lesquelles 1l vivait. L'église changeait d’une province 
à l’autre, comme changeaient le langage, le type des habitants, le vêtement 
ou la coiffure des femmes. Combien cette diversité est plus attrayante que 
l’'uniformité banale de l’époque classique! L'architecture des temps qui ont 
immédiatement suivi est plus parfaite; elle est peut-être moins prenante. 
Entre le roman et le gothique, la différence est la même qu'entre l'ascension 
d’un pic et le séjour au sommet. Il est agréable, quand on est en haut, de 
contempler le panorama; la montée, avec ses fatiques et ses dangers, est plus 
émouvante ». 

La méthode monographique dont nous nous sommes inspiré, et à laquelle 
il est facile de recourir en Bourgogne, spécialement à l’aide des travaux de 
MM. J. Virey et Thiollier', permet de donner à ces paroles un commentaire 


1. J. Virey, L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon. — F. Thiollier, L'art roman à 


126 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


vivant, hors des généralités vagues qui n’apportent aucune lumière à l’intelli- 
gence profonde des faits. Et nous sommes ainsi en mesure de tracer le chemin 
parcouru par les constructeurs au xI° et au xn° siècle, de faire le tableau des 
acquisitions de l'architecture romane dans notre province. 

On s’est donné, on se donne beaucoup de peine pour retrouver les origines 
de l’art roman, pour déterminer les influences qu’il a subies, pour définir les 
apports de pays lointains, les techniques orientales en particulier qui ont ins- 
truit les architectes de l'Occident. Il serait vain de nier aujourd’hui ces péné- 
trations du Levant, puisqu'il est historiquement établi que des communica- 
tions nombreuses ont existé entre les hommes autour du bassin méditerra- 
néen depuis les Phéniciens, bassin qui était dans l'antiquité et qui est 
demeuré jusqu’à la fin du moyen âge le centre de la civilisation occidentale, 
de la civilisation tout court. Toutefois, à considérer la difficulté avec laquelle 
les hommes se renouvellent, avec quelle fidélité et quelle obstination ils 
suivent le même sillon, combien, même aujourd’hui, en un temps de si grands 
mélanges d'individus, les instincts profonds et intimes du peuple sont si malai- 
sément transformés par les caprices des modes et des coutumes exotiques; 
combien non seulement les âmes frustes mais aussi les esprits de culture 
moyenne, solide et commune, ont peine à adopter des formes qui les 
changent d’habitudes ataviques et qui les déroutent; à saisir en un mot les 
impulsives réactions, et tenaces, de la tradition contre les innovations trop 
accusées, on peut se demander si vraiment ce n'est pas d’abord et avant 
tout la forte empreinte de la civilisation romaine et gallo-romaine qui à 
modelé notre première architecture médiévale. Aussi bien, tout en faisant sa 
part légitime à l'autorité de l'Orient asiatique, convient-il de mesurer ce 
que cet Orient, Asie Mineure, Mésopotamie, Palestine ou Égypte peut devoir, 


Charlieu et en Brionnais. — Voir aussi les Congrès archéologiques de 1907 (Avallon) et de 1913 
(Moulins et Nevers), et les deux volumes du Millénaire de Cluny. — Dans notre vue synthé- 
tique des formes de l’architecture romane de Bourgogne, nous ne prétendons nullement à 
l'originalité. Mais sans doute y a-t-il profit à résumer une fois de plus les caractères de cette 
architecture, à indiquer quelques problèmes et à poser quelques questions. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 127 


lui aussi, à la science des ingénieurs romains, surtout au goût et à l'esprit 
des Grecs et des Byzantins’. 

Peu importe d’où les Romains avaient eux-mêmes tiré leurs formules : une 
telle recherche nous ferait peut-être, sans profit immédiat, remonter peu à 
peu aux origines de l'humanité. Mais c’est d’abord le miroir romain, c’est 
aussi le miroir byzantin, tous deux impressionnés par l’image de la civilisation 
antique, qui ont réfléchi chez nous les meilleures et les plus essentielles 
acquisitions de l’humanité*. Nous sommes demeurés chez nous, à l’époque 
romane, les héritiers de l'esprit classique adapté au christianisme, ce qui 
n'exclut pas du reste quelques legs ou influences supplémentaires accroissant 
le patrimoine occidental traditionnel. C’est bien à Charlemagne que nous 
sommes redevables, pour la majeure partie, de cette continuité des souvenirs 
classiques et gallo-romains. Il les ravivés, empêchés de se dissoudre définitive- 
ment dans la barbarie et dans l’anarchie envahissantes, et il a réussi ce redres- 
sement parce que, d'autre part, l’obscure conscience des avantages et des 
bienfaits du régime romain subsistait, comme un idéal lointain, dans l’âme 
de nos aïeux. Comment en aurait-il pu être autrement du reste, puisque le 
centre de la chrétienté était à Rome, puisque Rome, malgré ses déchéances, 
était encore tout imprégnée des traditions et des survivances impériales. 
L'Académie Palatine peut nous sembler parfois un peu puérile; mais nous 
aurions tort de la regarder comme un simple jeu de beaux esprits : elleestun 


1. Voir, sur ce mélange des traditions qui se sont manifestées en Orient et sur la part qui 
revient à l’hellénisme et à Byzance dans la formation de l’art chrétien, Ch. Diehl, Manuel 
d'art byzantin, 2e éd., livre I, chap. 1. 

2. Il ne faut pas perdre de vue que la réunion des deux empires d'Occident et d'Orient sous 
un même prince (Constantin au commencement du 1v*°s., Théodose le Grand à la fin), la 
reconquête d’une partie de l’empire d'Occident par Justinien au vie s. et la longue persistance 
de la domination byzantine à Ravenne, impliquent des pénétrations réciproques de Rome sur 
Byzance et de Byzance sur Rome, toutes deux héritières de la civilisation antique des Grecs et 
des Romains, toutes deux aussi capables de recevoir quelques influences du dehors et de les 
amalgamer ; on est donc généralement autorisé à aller chercher de préférence dans les posses- 
sions romano-byzantines les modèles ou les traditions maintenus par les constructeurs romans. 


128 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


symptôme et un symbole. Symptôme aussi et symbole saisissants que cette 
volonté centralisatrice de Charlemagne qui aboutit à la résurrection de l’'Em- 
pire d'Occident, empire (toute la querelle des Investitures en ses retours tra- 
giques le démontre péremptoirement) dont le principe est à Rome, la Rome 
de Romulus, de César et d’Auguste, comme la Rome du Pape. 

Étudiant donc l’art roman de Catalogne au xr° siècle, M. Puig i Cadafalch! 
constate, sous un revêtement décoratif lombard, « une structure de voûtes 
dérivée du procédé de construction en maçonnerie ordinaire des monuments 
de la Gaule et de l'Espagne. Les voûtes des amphithéâtres de la Provence et 
celles du cirque et de l’amphithéâtre de Tarragone ont la même disposition 
que les voûtes romanes ». 

Recherchant, après M. Raimond Rey, l’origine des fameuses coupoles sur 
pendentifs des églises d'Aquitaine, M. Louis Bréhier’, qui n’est pas cepen- 
dant suspect d’hostilité à l'égard des thèses orientalistes, conclut : « M. Rey 


refuse de faire état du petit ciborium gallo-romain signalé par M. de Lastey- 


rie, où le procédé est cependant bien net. Si l’on ajoute que le pendentif est 
employé dans les thermes de Caracalla, on en conclura qu’il n’a rien de spécifi- 
quement byzantin, qu'inventé peut-être en Orient dès le v° siècle avant Jésus- 
Christ, il a pu se propager à travers l'empire romain jusqu’en Gaule, et qu'enfin 
rien n'empêche d'admettre que la préférence marquée par la construction du 
Sud-Ouest pour ce procédé ne provienne pas de l’existence dans leur région 


de monuments gallo-romains, où le pendentif aurait pu être employé. Cette 


source des coupoles du sud-ouest paraît en tous cas plus vraisemblable que 

la simple vision d'Orient rapportée par un maître d'œuvre de quelque voyage 

à Constantinople. » ” 
Nous n’en sommes là, il est vrai, qu’à l'hypothèse. Mais poussons en Pro- 


. Les influences lombardes en Catalogne, dans le Congrès archéologique de 1906 (Carcassonne). 


I 
2. La cathédrale de Cabors et les origines de l'architecture à coupole d’ Aquitaine. 


3. Les églises d’ Aquitaine à coupoles et l’origine de leur architecture dans le Journal des Savants, 


1927, p. 251. 


L 
hi ne 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 129 


vence : « M. l'abbé Sautel' passe en revue les survivances romaines dans les 
édifices de la ville de Vaison. M. Sautel, en étudiant tous les monuments de 
la ville de Vaison, édifiés après les invasions des Barbares, y a trouvé de 
nombreuses survivances de la civilisation romaine. Il les signale d’abord dans 
la construction elle-même, où elles apparaissent sous la forme de matériaux 
pris aux édifices païens, qui avaient été détruits : bases et fûts de colonnes, 
inscriptions, moulures, pierres de blocage; puis c’est l'appareil, qui a été imité, 
et le plan lui-même de la cathédrale ramène aux basiliques antiques. Ces sur- 
vivances sont encore plus évidentes dans la décoration Partout les archi- 
tectes et les sculpteurs ont imité et copié les vestiges qu’ils avaient sous les 
yeux, y ont ajouté leur inspiration personnelle et ont donné au roman 
provençal ce caractère particulier, qui le distingue des autres écoles de 
France. » 

Plus anciennement, M. L.-H. Labande* formulait, toujours pour la Pro- 
vence, de semblables observations : « Il y a lieu de revenir sur certains élé- 
ments. D'abord les voûtes en berceau. Remarquons d’abord que plusieurs 
nefs en sont totalement dépourvues... Cependant en dehors des monuments 
les plus primitifs, une nef sans voûte est insolite à l'époque romane, et même 
préromane : les constructeurs avaient sous les yeux trop de monuments romains 
pour ne pas adopter, de très bonne heure, un système dont ils pouvaient 
pénétrer facilement tous les secrets. » 

Sans doute pourrait-on multiplier les citations. Une dernière, empruntée 
à un maître, résumera la doctrine : « Où chercher la source des perfectionne- 
ments qui caractérisent l'architecture romane ? C'est, affirme J. A. Brutails’, 
dans ces édifices romains qui couvraient en grand nombre le sol de nos pro- 
vinces méridionales et spécialement de la Provence. Pour les bâtisseurs en 
quête d’un système de construction voûtée, les amphithéâtres, les théâtres, les 


1. Congrès des Sociétés savantes de 1923, dans le Bulletin archéologique, p. xcni. 

2. Études d'histoire et d'archéologie romane. . Provence et Bas-Languedoc, p. 36. 

3. La géographie monumentale de la France aux époques romane et gothique, dans le Moyen âge, 
1923, PP: 10-11. 


L'art roman de Bourgogne. 17 


130 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


aqueducs, les thermes, certains temples, comme le Nymphée de Nîmes, étaient 
le sujet de multiples et fécondes imitations. » 

De même, dans le domaine décoratif, peinture, sculpture, ornement, chi 
en vient selon sa spécialité à rappeler cette influence essentielle de l’art romain 
et gallo-romain : « Plus que beaucoup d’autres monuments divers et épars, 
écrit par exemple M. Adrien Blanchet’, les mosaïques maintiennent les liens, 
trop souvent méconnus, entre l'Antiquité et le Moyen Age.» À son tour, 
M. Marcel Laurent” remarque, à propos d’une pièce fameuse entre toutes, 


« qu’une grande part de la beauté des fonts de Saint-Barthélemy de Liége est 


due manifestement à la connaissance de monuments antiques ». Et M. Paul 
Deschamps ? voit aussi dans les très nombreuses sculptures gallo-romaines 


subsistant sur notre sol les modèles des premiers sculpteurs romans, dans le 


goût conservé pour l’art antique la raison du choix de ces modèles. Nous- 
même * avons montré combien ce goût classique et antique imprégnait la 
miniature des manuscrits dans l’abbaye de Citeaux à l’aube du xn° siècle et 
déterminait quelques-uns de ses plus authentiques chefs-d'œuvre. 

La Bourgogne en effet n'était pas moins profondément pénétrée des souve- 
nirs de la civilisation romaine. Pour accorder, sur les deux rives de la Saône 
« les deux peuples rivaux des Séquanes et des Eduens, il faut, écrit le plus 
moderne des grands historiens de Bourgogne ;, cette bienfaisante paix romaine 


qui, trois siècles durant, va si profondément imprégner notre terroir et ren- 


forcer l'apport de civilisation méditerranéenne jadis introduit par Hercule — 
le mythique fondateur d'Alésia — qu'elle en fera pour jamais, autour dela 
ville savante d’Autun, un pays de culture et de tradition classique ». Et plus 


1. Les mosaïques chrétiennes de l'Italie, dans le Journal des Savants, 1925, p. 163. 

2. L'art du pays de Liége au Pavillon de Marsan, dans la Gaïetle des Beaux-Arts, 1924, t. I, 
pp. 28-31. 

3. Étude sur la renaissance de la sculpture en France à l’époque romane, extr. du Bulletin monu- 
mental, 192$. — L’autel roman de Saint-Sernin de Toulouse, extr. du Bulletin archéologique, 1923. 


4. C. Oursel, La miniature du XIIe siècle à l'abbaye de Citeaux d’après les manuscrits de law 


Bibliothèque de Dijon. 
s. Abbé Maurice Chaume, Les origines du Duché de Bourgogne, t. 1, p. XxIx et 4. 


A 


L'ÉCOLÉ ROMANE DE BOURGOGNE 131 


loin, scrutant les conséquences politiques ultérieures de cette paix romaine, le 
même auteur observe, « pour la Burgondie, la fusion à peu près complète des 
deux aristocraties locales, la barbare et la gallo-romaine... fusion qui découle 
directement du système inauguré par la loi Gombette ». Songeons aussi à 
saint Odilon qui, par la suite, gouvernera plus de cinquante années durant 
la grande communauté de Cluny : il est de la race des Mercœur « qui appar- 
tiennent à cette haute noblesse auvergnate qui, malgré la conquête franque, 
conserve précieusement le souvenir du sang gallo-romain qui coule dans ses 
veines, des ancêtres gallo-romains auxquels elle se rattache plus ou moins 
directement : ». 

Nous ne serons donc pas surpris de constater que, en Bourgogne, l’art 
roman, autant ou plus qu'ailleurs, est de tendance généralement classique dans 
son architecture *, tendance qui s’'évanouira totalement dans l'originalité 
gothique, pour reparaître, rénovée, et victorieusement, à la Renaissance. Et si, 
pour bien faire saisir cette évolution de l'architecture, partant de l’antique 
pour en faire sortir un style entièrement neuf, puis revenant à l’antique, nous 
voulions chercher quelque identité qui exprime bien ce phénomène, peut-être 
pourrions-nous recourir à l’histoire de l'écriture. La paléographie mérovin- 
gienne déforme, au point de les rendre méconnaissables, les lettres romaines 
ou latines, Charlemagne et ses conseillers restaurent la correction graphique 
par la minuscule caroline, directement dérivée de l’onciale et de la semi-onciale 
romaines. Puis, de transformation en transformation, mais sans plus jamais 
perdre soin ni correction, l'écriture caroline devient l'écriture gothique, toute 


1. Abbé M. Chaume, Op. cit., p. 461, note. 

2. « Assez souvent, les œuvres de l’art ancien ont été imitées. L'étude de l'Antiquité n’est 
nullement une invention de la Renaissance : l’imitation des Romains était l’idéal des Méro- 
vingiens et des Carolingiens ; partout, quoique dans une moindre mesure, elle fit partie des 
programmes romans... L'École romane de Provence l'a réalisée avec une rare perfection et 
d’une façon presque complète ; les écoles de Bourgogne et d'Auvergne ont imité de très près 
l'art romain », dit encore C. Enlart, Manuel d'archéologie française ; Architecture religieuse, 2e éd., 


p+ 94. 


132 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


différente et vraiment d’un autre principe. C'est cette écriture gothique, conser- 


vée en Allemagne, que propagent naturellement dans leurs livres imprimés 


les premiers typographes allemands, et notamment le plus grand et, en 
quelque sorte, l'inventeur de l’art nouveau, Gutenberg, au milieu du xv° siècle: 
Mais la Renaissance et les imprimeurs italiens, à Venise, et surtout le Langrois 
Nicolas Janson, remettent en honneur l'écriture romaine dont ils trouvent des 
types parfaits dans l'écriture caroline. Et c’est cette typographie romaiïne, clas- 
sique, très voisine de l'écriture caroline et de l’écriture romane que nous pra- 
tiquons toujours. Ainsi, hormis la coupure gothique, la tradition latine de 
l'écriture s’est maintenue. On peut dire en quelque sorte, de même façon, 
que la tradition romaine et latine ou classique de l’architecture s'est conservée, 
hormis la période gothique, et l'architecture romane est l’un des moments de 
cette tradition. | 

Faisons donc l'inventaire, en résumant les diverses combinaisons que nous 
avons rencontrées et qui, mieux que des phrases grandiloquentes, témoigneront 


de la souplesse des constructeurs romans, de la richesse du répertoire qu'ils“ 


ont laissé à leurs successeurs ". 

Le plan basilical, simple ou développé, est ordinaire. Ce plan, d’origine hellé- 
nique, avec la trace d’une influence orientale marquée par la surélévation-de 
la nef centrale, est devenu celui de la basilique civile des Romaïns; les sectes 
païennes l'avaient, bien avant les Chrétiens, adapté à leurs assemblées et réu- 
nions. Le type en était devenu vraiment banal, et particulièrement approprié 
aux cérémonies des communautés de plus en plus nombreuses des chrétiens; 


qui l’adoptèrent en raison de cette convenance. Telles sont les conclusions de 
M. Louis Bréhier, à la suite des études de Gabriel Leroux *. Elles concordent, 


sur l'existence et l'usage de la basilique chez les Romains, avec les propres 
remarques de M. G. Giovannoni, un spécialiste de la matière, à propos-de la 


1. M. Jean Virey a réalisé une synthèse de ce genre dans son mémoire sur Les édifices religieux 
de l’époque romane en Saône-et-Loire, dans le Congrès archéologique de France, 1899, à Mâcon. 
2. Louis Bréhier, Les origines de la basilique chrétienne, dans le Bulletin monumental, 1927: 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 133 


basilique souterraine de la Porta Maggiore : « La forme basilicale, constate 
cet auteur, existait complètement et était acquise, on peut le dire, à l’architec- 
ture romaine plusieurs siècles avant qu’elle fût appliquée aux églises chré- 
tiennes ; le christianisme s’est borné à l’adapter à de nouvelles exigences; elle 
n'existait pas seulement dans ses éléments, car ceux-ci étaient déjà assemblés 
pour constituer le type, qui n’était pas réservé à une catégorie spéciale d’édi- 
fices ; il servait aux destinations les plus diverses : thermes, temples, salles de 
palais, surtout salles de réunions religieuses ou profanes ; à tout cela le mot 
basilique s’appliquait, et ce genre d’édifices s’adaptait à tous les usages. » 

Nous rencontrons donc le plan simple avec nef et collatéraux, abside unique, 
sans transept, à Sigy-le-Châtel *. Mais ordinairement, à Farges, à Châteauneuf, 
à Saint-Vincent-des-Prés, le transept est au moins marqué par une différence 
de contexture ou de hauteur des voûtes, dans les croisillons ; en général, il est 
saillant, parfois très peu comme à Semur-en-Brionnais, et communément 
très accentué, sur le mode de Paray-le-Monial ; saillant ou non saillant, le 
modèle se trouve dans les plus anciennes basiliques romaines. Quant au 
double transept dont Cluny nous donne un exemple, le principe en est au 
moins carolingien. 

L’abbatiale romane de Saint-Bénigne de Dijon, due à l'abbé Guillaume, nous 
offrait un plan basilical très développé, avec doubles bas-côtés; Cluny, ensuite, 
et plus tard Souvigny, devait adopter de même le doublement des bas-côtés, 
et les gothiques en ont usé encore après eux; mais Saint-Pierre du Vatican, 
Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome avaient déjà cinq galeries parallèles. 

A l'inverse, le plan très réduit de la nef unique, suivi d’une abside, comme 
à Saint-Martin de Lixy (à Taizé une variante intercale une travée pour le 


1. H. Delehaye, Hagiographie et archéologie romaines, dans les Analecta Bollandiana, 1926, 
p. 243, compte rendu de Giovannoni, Nuovi contributi allo studio della genesi della basilica 
cristiana in Dissertaxioni della Pontificia Academia Romana di Archeologia, ser. I], t. XV. 

2. Voir pour ces plans les ouvrages cités de J. Virey et de Thiollier, et les Congrès archéo- 
logiques de 1907 et 1913. 

3. Lasteyrie, Archit. romane, 88. 


134 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


clocher entre la nef et l’abside), ce plan très réduit, pour n'être peut-être pas 
primitif, se voit à Rome au moins dès le vu siècle à Sainte-Balbine. 

Au chevet, la double abside, dont la cathédrale Saint-Cyr de Nevers montre 
la formule attardée aux confins de la Bourgogne, trouverait sont prototype 
dans des basiliques anciennes, par delà Saint-Gall et les églises carolingiennes 
de Rhénanie, par exemple dans la basilique d’Orléansville en Algérie, qui 
nous en a conservé un modèle vers 325 de notre ère. La coutume de noyer 
labside hémicirculaire dans un massif carré de maçonnerie, que les églises 
autunoises de Mesvres ou de Curgy nous présentent, rappelle le même usage 
attesté à Tebessa ou à Benian en Afrique du nord, au milieu ou à la fin du 
ve siècle, ou en Syrie à Deir-Séta un peu plus tard; à Garchy (Yonne), c'est 
un massif polygonal comme à la cathédrale de Grado ou à Saint-Jean Studios 
de Constantinople, à Saint-Apollinaire in Classe, ou à Saint-Apollinaire 
Neuf. | 

Ce n'est pas le vain désir d’étaler une science d'emprunt qui justifie ces 
assimilations lointaines et exotiques. Mais la majeure partie, sinon la totalité, 
des témoins de l'architecture religieuse primitive de nos pays a disparu par le 
progrès même de cette architecture, et il faut bien en aller chercher les traces 
là où elles ont subsisté. Comment donc faire entendre que nos architectes 
romans de Bourgogne n’ont pas innové en ces matières, sinon en alléguant 
les types dont les témoins sont restés hors de nos frontières, et dont nous 
retrouvons chez nous les persistantes survivances. 

Même les plans particuliers, non basilicaux, que nous avons décrits, etdont 
le plus caractéristique est la fameuse rotonde de Saint-Bénigne, érigée à 
Dijon par Guillaume de Volpiano, nous savons qu'ils dérivent de la tradition 
impériale, païenne ou chrétienne ', des édifices circulaires pour les tombeaux: 
le mausolée d'Hadrien, l’église de Sainte-Constance à Rome en sont une 
preuve. Nous savons aussi que la juxtaposition à Saint-Bénigne de Dijon(et 
à Saint-Pierre de Flavigny) de deux églises communiquant entre elles“et 


1. Cf. Lasteyrie, Architecture romane, pp. 128 et 276. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 135 


visibles intérieurement de l’une à l’autre peut fort bien se relier à quelque 
usage similaire des premiers siècles chrétiens, en Italie même. 

Il est cependant une région de l’église dans laquelle les architectes romans 
pourraient bien avoir inventé et à laquelle du moins, sous la poussée des 
besoins liturgiques, ils ont donné, héritiers sans doute des derniers Carolin- 
giens, un grand développement. C’est la région absidale avec sa garniture 
d'absidioles, avec ses déambulatoires et ses chapelles rayonnantes. Encore 
n'est-il pas impossible de trouver dans quelques églises latines *, dont le fond 
était percé d'ouvertures et d’arcades de communication *, dans les aménage- 
ments de vieilles cryptes *, l’idée de cette galerie tournante de circulation ou 
carolle. Il est possible, sinon probable, que les plus anciennes carolles aient 
été dépourvues d'aucune addition et les exemples très rares qui nous restent 
de déambulatoires romans sans absidioles seraient alors le souvenir d’une 
disposition primitive. Ce qui est certain c’est que, de ce dispositif très rare, 
le roman bourguignon nous donne deux exemples, l’un probable à la cathé- 
drale Saint-Mammès de Langres, l’autre incontestable à Bois-Sainte-Marie. 
Quant aux chapelles rayonnantes du déambulatoire, nous en voyons la pre- 
mière application à la cathédrale de Clermont, avec MM. Bréhier et Brutails. 
Saint-Philibert de Tournus l’a introduite dans le roman bourguignon, Cluny 
et les églises monastiques l’ont adoptée. 

Ce n’est d’ailleurs pas le seul type en usage chez nos ancêtres romans que 
le chevet à déambulatoire et absidioles rayonnantes, et c'est même le moins 


1. Cf. Lasteyrie, Architecture romane, p. 91. 

2. Dans la basilique récemment découverte de Saint-Sébastien-hors-les-Murs sur la voie 
Appienne, « les travaux permettent de reconnaître aisément le plan primitif de l’édifice. Il était 
à trois nefs, séparées par de larges piliers. Les nefs latérales se prolongeaient derrière l’abside 
et donnaient à la basilique l'aspect des églises du moyen âge pourvues d’un ambulatoire au 
chevet ». H. Delehaye, Hagiographie et archéologie romaines, dans les Analecta Bollandiana, 1927, 
p- 301. 

3. Lasteyrie, Op. cit., 188. 

4. Brutails, Précis d'archéologie, 2° éd., p. 55. 

5s- Lasteyrie, Op. cit., pp. 297 et 434. 


“: 


136 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


fréquent ; peut-être n’était-il pas dans le génie du pays, et parce que les Romains 
et les Latins ne l’avaient pas connu, peut-être a-t-on préféré des formes qui 
s'écartaient moins de la tradition; et ces formes, nous croyons bien qu’on les 
trouve à peu près toutes : nous avons vu l’abside unique sans interposition de 
travée de chœur ; ailleurs (Varennes-l’Arconce) la travée de chœur est ajoutée; 
elle peut être accostée de deux absidioles qui prolongent directement les bas- 
côtés sans transept (Bazarne). S'il y a transept, s'ajoutent parfois des absidioles 
à lorient des croisillons, directement, dans le prolongement des bas-côtés ou 
avec un axe différent (Uchizy), ou rejetés tout à fait hors de la ligne collaté- 
rale (Paray-le-Monial). Ou encore une travée s’intercale entre le transept et les 
absidioles, formant au chœur des bas-côtés qui communiquent avec lui, selon 


le plan bénédictin défini par M. Lefèvre-Pontalis ‘ (Semur-en-Brionnais, Igue-. 


rande, Chapaize). Abside et absidioles s'ouvrent communément sur le même 


plan (Châteauneuf, Saint-Laurent-en-Brionnais). Mais parfois, comme à Anzy- 


le-Duc, un échelonnement plus nombreux et plus complet est réalisé par l’ad- 
dition au transept de quatre absidioles, dont les extrêmes s'ouvrent directement 
sur les croisillons, et les deux plus voisines du chœur sur des travées collaté- 
rales du chœur ; à Anzy-le-Duc, exceptionnellement, l’échelonnement du che- 
vet est encore prononcé par l’adjonction de l’absidiole centrale directement 


ouverte sur la grande abside, selon le mode poitevin. Pour résumer, la plus 


grande variété, mais dont aucune n’est spécifiquement bourguignonne. Et nous 
ne parlons pas des chevets carrés (Saint-Martin d’Autun, Bragny-en-Charol- 
lais) ; ils peuvent aussi se réclamer de modèles romains comme la basilique 


Julia, qu'on rapprochera de la basilique de Pompéi ; plus spécialement conser-… 


vés en Auvergne, dans le nord et le nord-ouest de la France, l’ordre de Citeaux 
les adoptera de préférence, et ils auront en Bourgogne même une descendance 


gothique (Montréal, chapelle absidale de la cathédrale d'Auxerre); ne Fous | 


pas du reste d’un principe plus simple de construction ? 
À l’autre extrémité de l’église, en façade, se développe dans les grands édi- 


1. Les plans des églises romanes bénédictines, dans le Bulletin monumental, rax2. 


L 4 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 147 


fices le narthex. Il n’est pas rigoureusement spécial aux églises monastiques, 
quoique beaucoup plus fréquent chez elles, puisqu'on le voit encore subsister 
à la cathédrale Saint-Vincent de Mâcon. Il est complètement fermé (Tournus), 
ou bien ouvert largement au rez-de-chaussée comme un vaste porche (Paray- 
le-Monial, Perrecy-les-Forges, Charlieu); il comporte un étage, que Vézelay 
réduit exceptionnellement à une grande tribune autour d’une haute nef cen- 
trale. Le narthex, fréquent en Auvergne, ne l’est pas moins en Bourgogne, où 
le plus ancien exemple se trouve à Tournus, dont on connaît du reste les 
attaches avec l'Auvergne. Commun à beaucoup de basiliques latines sous 
l'aspect d’une sorte de portique antérieur (Sainte-Pétronille à Rome), il appa- 
raît dans les églises syriennes flanqué d’une tour à chaque extrémité’. Il 
semble bien d’ailleurs que l'Orient soit vraiment responsable de ce plan parti- 
culier qui accoste le narthex de ces hautes tours, par lesquelles les façades 
occidentales des églises de Tournus et de Paray-le-Monial, entreautres, prennent 
si fière allure. Et si les églises monastiques semblent avoir quelque prédilection 
pour cette forme, peut-être faut-il voir dans cet attachement l’une de ces preuves, 
qui se multiplient, de l'influence du monachisme oriental sur le développe- 
ment et sur la pensée du christianisme de l'Occident *. 

Si le plan des églises, en ses diverses parties, reflète généralement dans notre 
province de préférence la tradition romaine, gallo-romaine ou latine plus ou 
moins modifiée par les modes byzantins implantés dans l'Italie du nord, par 
influence à Rome des colonies grecques de l'Italie méridionale, par quelques 
apports orientaux, c'est peut-être plus encore dans l’élévation architecturale que 
le souci et le respect de l’art classique se manifestent dans les grandes églises 
romanes de Bourgogne. Sans doute la copie directe de la porte romaine 
d’Arroux a été maintes fois dénoncée au triforium de la cathédrale Saint-Lazare 
d’Autun. Nous n’en saurions manifester aucune surprise dans une ville créée 


1. Lasteyrie, Op. cit., p. 118. 

2. M. L. Bréhier rappelle d’après Ramsay que le narthex est, en Anatolie, une survivance 
du vestibule hittite ouvert entre deux ailes de maçonnerie analogues à des tours de défense 
(Les origines de la basilique chrétienne, in loc. cit., p. 243). 


L'art roman de Bourgogne. 18 


138 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


par les Romains, meublée par eux de monuments considérables et devenue 
l'un des centres de la civilisation romaine en Gaule. Aussi bien, de même que 
nous l'avons rappelé pour Vaison, la copie des décors romains d’Autun n'est- 
elle pas dans cette ville et dans l’Autunois, à l’époque romane, un phénomène 
isolé, et M. l'abbé Terret a fait sur ce sujet des rapprochements aussi multiples 
que caractéristiques ‘. Maïs on peut pousser beaucoup plus loin les similitudes 
que dans ces détails. 

Les basiliques latines classiques avaient souvent des tribunes au-dessus des 
bas-côtés. Or cette élévation triple des grandes arcades, des tribunes et des 
fenêtres est adoptée par l’abbé Guillaume de Volpiano, un Italien du nord, 
pour la reconstruction de Saint-Bénigne de Dijon, la première en date, avec 
Saint-Philibert de Tournus, des grandes églises romanes de Bourgogne. L’abba- 
tiale de Cluny conserve la tribune dans sa grande nef, mais saint Hugues la 
remplace par un faux triforium décoratif dans la nef de Paray-le-Monial2. Si 
y a des tribunes à la basilique latine, l'ordonnance de la nef comporte deux 
ordres de colonnes superposés ?. Or cette superposition des ordres est une des 
caractéristiques les plus remarquables et les plus heureuses de Cluny et de 
Paray-le-Monial, avec des variantes, dérivées du même principe, dans les autres 
grandes églises de Bourgogne. Circonstance non moins remarquable, l’école de 
Bourgogne est la seule entre toutes les écoles romanes de France à réaliser 
dans l'élévation de ses grandes nefs, non seulement le triple étagement basili- 
cal des grandes arcades, du triforium et des hautes fenêtres (les écoles de Nor- 


A 


mandie et de l'Ile-de-France le pratiquent aussi), mais à conjuguer ce triple 


1. V. Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles. I[. Autun, 1925, 2 vol. 
in-4°), t. I, ch. 1, pp. 6 sq. ; 

2. L'existence d’une tribune dans la nef de Cluny n’est pas ordinairement mentionnée-par 
les auteurs ; mais si l’on examine les dessins de Mabillon et de Martellange reproduits dans 
l’Album du Millénaire, on remarque que le premier collatéral est éclairé par des fenêtres au-des- 
sus du petit collatéral; cette disposition ne s’expliquerait guère sans véritables tribuneset 
conviendrait moins à un triforium. 

3. Lasteyrie, Op. cit., p. 84. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 139 


étagement avec la superposition des ordres dans l'esprit classique. Et non seu- 
lement les grandes nefs, mais encore les façades nous montrent une applica- 
tion du principe des ordres : ainsi la façade de la grande abbatiale de Cluny. 
Plus curieuse encore peut-être la façade de Varennes l’Arconce, un prieuré clu- 
nisien en Brionnais, dont l’ordonnance classique, en quelque sorte, constitue 
tout l’ornement. Au-dessus du rez-de-chaussée, en légère saillie pour noyer 
dans la maçonnerie l’ébrasement du portail, le mur s’allège par un retrait; sur 
les contreforts devenus apparents sous forme de dosserets, des pilastres canne- 
lés sont disposés aux angles; des colonnettes fines, au delà d’une arcature 
aveugle, cantonnent une large baie moulurée ; un cordon saillant marque un 
nouvel et dernier étage, constitué, lui, d’un fronton triangulaire percé d’une 
baie ; nous sommes, toutes proportions gardées, avec ce portail du xrr° siècle, 
dans la tradition qui va inspirer, à quelques siècles d'intervalle, les façades de 
nos églises depuis la Renaissance, au xvir et au xvirr* siècle ; la source en est 
commune, l'antiquité. 

N'est-il donc pas curieux de constater cette adaptation de l'antique en Bour- 
gogne comme en Provence, et, en certaines parties, davantage en Bourgogne 
qu'en Provence ; les deux écoles romanes de ces provinces sont du reste unies 
par des liens que nous indiquerons plus amplement. Sans doute l'influence et 
la domination de Cluny expliquent en partie ce phénomène pour la Bour- 
gogne : placé par son fondateur sous la protection et l’autorité des saints 
apôtres Pierre et Paul, c’est-à-dire du Pape, Cluny est une véritable colonie de 
Rome en Mâconnais. Les voyages constants des grands abbés à Rome et en 
Italie * resserrent encore les liens qui unissent le monastère à la Ville éternelle. 
Mais Cluny eût été impuissant à imprimer le goût classique aux constructeurs 
de Bourgogne et à le faire rayonner dans la province, si la longue accoutu- 
mance d’un pays romanisé entre tous n’avait maintenu chez nos pères comme 
une sorte de prédilection pour les souvenirs d’une civilisation brillante et bien- 
faisante. 


1. Voir par exemple Léon Bourdon, Les voyages de saint Mayeul en Italie. Itinéraires et chro- 
nologie, dans les Mélanges d'archéologie el d'histoire de l’École française de Rome, t. 43, 1926. 


140 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Il est encore, dans l'élévation intérieure des églises, un motif qui pourrait 
bien, lui aussi, dériver de l’usage latin. « Si l’on se rapporte à un passage de 
Vitruve (I. V, c. 1) qui a prêté aux interprétations les plus diverses, écrit 
M. de Lasteyrie ‘, il semble que les collatéraux de certaines basiliques païennes 
faisaient retour aux deux extrémités. Dans les édifices de ce type, les tribunes, 
s'il y en avait, faisaient également retour sur les petits côtés de la nef. C'est 
sans doute là ce qu'on nommait chalcidique. On trouve une disposition ana- 
logue dans certaines églises chrétiennes, munies de tribunes, mais seulement 
au bas de la nef, car le côté opposé à l’entrée était toujours occupé par l’abside 
qu'on ne pouvait masquer. Les basiliques de Sainte-Agnès et de Saint-Laurent- 
Hors-les-Murs à Rome, celle de Saint-Démétrius à Salonique offrent des 
exemples bien conservés de chalcidique. Il est probable qu'il y en avait égale- 
ment en Gaule. Le revers du mur de façade de l’église Saint-Pierre, à Vienne 
en Dauphiné, a conservé les traces d’une décoration qui ne pourrait guère 
s’harmoniser avec une autre disposition. » De Vienne en Bourgogne, il ya 
plus d’un contact historique et archéologique. N’avons-nous pas le droit de 
regarder comme une survivance de chalcidique l’énigmatique tribune de 
Semur-en-Brionnais, ou celle de Saulieu, ou la curieuse galerie du revers de 
la façade que nous offre, à Dijon même, l’église Saint-Philibert, ou même 
l’arcature intérieure, à l'étage du mur de façade de Varennes l’Arconce ? 

Si, ayant ainsi constaté dans l’ordonnance générale des édifices des simüli- 
tudes entre les monuments romains, gallo-romains ou latins et les églises 
romanes de Bourgogne, nous examinons les moyens d'équilibre, nous n'éprou- 
verons peut-être pas grande surprise à observer un parallélisme semblable:Les 
Romains ont été des constructeurs de grande expérience, et la presque totalité 
des principes que nous découvrons chez eux ont persisté chez nous. 

Les moyens d'équilibre sont tous en étroite dépendance du système des 
voûtes. Les architectes bourguignons ont délibérément adopté, pour leurs nefs 
d’églises, la voûte de pierre au lieu de la simple charpente, sans exclure cepen- 


1. Lasteyrie, Archit. romane, p. 84. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE IAI 


dant cette charpente pour beaucoup de petits édifices. Cette préoccupation ne 
leur a pas été exclusive, et ils la partagent avec d’autres écoles romanes. Ils 
ont donc employé le berceau plein cintre, le berceau brisé, la voûte d’arêtes, 
la coupole sur trompes pour le carré du transept, le demi-berceau d’épaulement 
et même les berceaux transversaux à Tournus et au Mont-Saint-Vincent. Les 
Romains n'ont pas pratiqué la brisure du cintre dans les arcs ni dans les voûtes 
qu'ils ont construites en grand nombre. La méthode, si efficace pour réduire les. 
poussées, vient très probablement de l'Orient, encore que l'arc brisé soit un 
tracé fort ancien ‘, mais qui n’a pas eu de fonction d'équilibre dans l'antiquité. 
Les provinces maritimes de la Méditerranée occidentale, Catalogne, Provence, 
nord de l’Adriatique et Italie septentrionale ont appris des Orientaux, selon 
toute vraisemblance, la brisure et ses avantages, puisque toutes ces régions 
n’ont cessé d’être en contact avec l'Orient, et c’est de là, probablement par la 
Provence et par la Lombardie, que la Bourgogne a reçu le profil du cintre 
brisé. Dès le xr° siècle, on le rencontre, à Farges par exemple, et il devient dès 
lors bien inutile de distinguer dans l’art roman de Bourgogne deux périodes 
successives définies par la forme des arcs, puisque le plein cintre et l'arc brisé 
ont coexisté dès le premier âge : la formule courante et commune du «roman 
aigu » est l’une de ces notions archaïques et erronées qui encombrent encore 
l’archéologie médiévale, et qu'il y a tout profit à éliminer. 

À l'exception de l'arc brisé et du berceau brisé, les Romains ont construit 
des voûtes en berceau plein cintre rectilignes ou annulaires. Nous retrouvons 
ces deux formes en Bourgogne, le berceau rectiligne en plein cintre à Saint- 
Vincent-des-Prés, à Iguerande, à Saint-Germain-des-Bois ; le berceau annulaire 
dans les déambulatoires ou galeries tournantes des cryptes de Saint-Bénigne 
de Dijon et de Saint-Philibert de Tournus; l’absence de hauteur a contraint 


1. Cf. Lasteyrie, Architecture romane, 322. — Cr. aussi sur la question controversée de 
l’orientalisme, Diehl, Manuel d'art byxantin, 2° éd., pp. 112 sq. ; Brutails, La géographie monu- 
mentale de la France dans le Moyen âge, 1923 ; Bréhier, Les origines de l'art roman in Rev. de 
Part ancien el moderne, 1920. 


142 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


l'architecte à des pénétrations dans ces berceaux; les Romains les évitaient 
généralement, ils s'y sont parfois résignés cependant en cas de nécessité. Mais 
la répulsion romaine pour les pénétrations se perpétue en Bourgogne, puisque 
la seule église de Châteauneuf-sur-Sornin montre un exemple bien net de 
lunettes percées dans la voûte majeure pour loger les hautes fenêtres. Partout 
ailleurs, la naissance des berceaux se fait au-dessus des ouvertures et des. 
fenêtres. 

Les berceaux romans de Bourgogne sont communément soutenus par des 
arcs doubleaux, encore que le berceau brisé de Farges n’en comporte pas, non 
plus que celui de Taizé. Mais les Romains ont de même employé les dou- 
bleaux, par exemple aux arênes de Nîmes : ; ces doubleaux de Nîmes retombent 
sur des consoles; on connaît en effet le désir des Romains d'éviter tout 
encombrement des salles, toute saillie, toute perte de place. Le même besoin, 
sinon le modèle romain, a fait adopter le même parti, des doubleaux sur des 
consoles, dans la nef clunisienne de la petite chapelle de Berzé-la-Ville, et, par 
la suite, les culots pour soutenir les retombées d’ogives caractériseront l’école 
gothique de Bourgogne. On doit aussi remarquer que le tracé lombard des arcs. 
et des doubleaux élargis et renforcés à la clef, dont nos églises romanes du 
xI° siècle (Uchizy, Farges dans les collatéraux) offrent des exemples n’est pas | 
fort éloigné de l’usage romain, décrit par Choisy *, de doubleaux de renforce- 
ment d’un berceau avec sommiers noyés ou non dans la maçonnerie; le profil 
de ces doubleaux accuse ainsi à l’œil un élargissement à la clef, c’est-à-dire au 
point où il semblait spécialement utile d’étayer le berceau. La galerie extérieure 
des arênes de Nîmes en montre une application. 

Si, communément, les arcs doubleaux sont saillants dans tout leur profil et 
si les supports qui les reçoivent se prolongent jusqu’au sol sous forme de 
pilastre ou de colonne engagée, il se peut que l'Orient asiatique ait introduit 
cette technique; mais les Byzantins l'ayant adoptée et employée à Ravenne 


1. Cf. Lasteyrie, Architecture romane, p. 245. 
2. L'art de bâtir chez les Romuins, p. 91. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 143 


par exemple (Saint-Vital), les architectes romans en ont probablement trouvé 
le modèle dans l'Italie du Nord. Et l’on peut regarder comme une sorte de 
compromis entre l'usage romain de suspendre les doubleaux et la méthode 
orientale ou byzantine de les soutenir jusqu’au sol, la disposition, d’ailleurs 
logique, employée à la haute nef du narthex de Tournus où le doubleau 
prend appui sur l’imposte saillante des grosses piles rondes de la nef (de même 
à Saint-Vincent des Prés). La nef majeure de Tournus, l’église de Chapaize 
nous montrent une autre forme de ce compromis, commandé par la forme 
même des grosses piles : une demi-colonne part de l’imposte de ces piles pour 
recevoir la retombée du doubleau. 

La voûte en berceau plein cintre ou brisé, avec arcs doubleaux, est donc 
le mode le plus courant de voûtement des nefs de Bourgogne, même pour les 
églises à nef unique (Ameugny). La voûte d’arêtes est généralement réservée aux 
collatéraux ’. Mais nous savons cependant qu’une importante et nombreuse 
variété d’églises bourguignonnes l’adopte anciennement pour la nef majeure : 
Anzy-le-Duc, Gourdon, Saint-Philibert de Dijon, Vézelay enfin en sont parmi 
les exemples les plus fameux et les plus typiques. Nous savons aussi que ces 
voûtes d’arêtes, en blocage, ont de très nombreux ancêtres dans les monu- 
ments romains, dans les cryptes primitives. La tradition ne s’en est jamais 
perdue depuis l'antiquité *. Et le respect de cette tradition en Bourgogne, plus 
anciennement et plus systématiquement qu'ailleurs, est, à nos yeux, l’un des 
indices, dont le nombre s'accroît peu à peu dans notre revue, de la forte 
empreinte laissée en cette province par la civilisation romaine et latine. 

Mais est-ce bien aussi de la pratique romaine, gallo-romaine ou latine que 
les constructeurs romans se sont inspirés en adoptant en Bourgogne, pour 
couvrir le carré du transept, une coupole sur trompes servant généralement 
d’assise à une haute tour de clocher ? Les archéologues s'accordent généra- 


1. Exceptionnellement les collatéraux de Châteauneuf sont couverts d’un berceau plein 
cintre. Cf. J. Virey, L’archilecture romane dans l’ancien diocèse de Mâcon, p. 235. 
2. Lasteyrie, Architecture romane, 251 sq. 


144 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


lement à signaler comme l’une des particularités des basiliques de Gaule, et 


assez spéciale à ce pays, la tour-lanterne qui s'élevait au carré du transept. 
l’époque romane, 
de la tour du transept. Mais on peut se demander d’où vient la coupole sur 
trompes qui couvrait la croisée, sous la tour. Certes, on trouve en cet endroit 


a 


Il n’est donc pas nécessaire de chercher au loin l’origine, à 


d’autres modes de voûtement : le berceau plein cintre à Massy ; le berceau 


brisé à la Vineuse, à Bissy-la-Mâconnaise, à Donzy-le-Royal, à Ougy ou à 
Saint-Ythaire; la voûte d'arêtes à Farges ou à Chissey-lès-Mâcon, toutes 
églises du x1° ou du xrr° siècle. Mais la coupole sur trompes est, de beaucoup, 
le procédé le plus usuel. 

On fait communément honneur aux Orientaux de l'invention de la coupole 
sur trompes. M. de Lasteyrie cependant n’a pas manqué de rappeler que 
Ravenne, que Naples, que même des palais romains offraient des modèles-à 
imiter sans les aller chercher en Orient’. Nous avons vu d'autre part que, 
pour les coupoles sur pendentifs des églises d'Aquitaine, M. Bréhier admet 
parfaitement que l’origine en peut être la tradition de monuments gallo- 


romains. Mais, d'après M. Puig i Cadafalch3, l’adaptation de la coupole cen-… 
trale au plan basilical dérive du type des petites églises élevées à Constanti-. 


nople au 1x° et au x° siècle : c’est un type populaire, très différent du plan 
somptueux des églises de Justinien, le type des corporations commerciales, 
des classes rurales, des provinces et des moines, très opposées à l'aristocratie 
de la Cour impériale et du haut clergé. Ce type se propage dans la zone occi- 
dentale de la Méditerranée, et, pour M. Puig i Cadafalch, ce sont vraisembla: 
blement les grandes églises provençales disparues du xr° siècle qui ont 
« représenté la réalisation en Occident des basiliques de pierre de cette sorte 
de palimpseste qui est la basilique à coupole dérivant du type byzantin du 


1. C. Enlart, Manuel d'archéologie française : architecture religieuse (2° éd.), p. 137. 

2. R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l'époque romane, p. 271. 

3. La Tonton de la coupole orientale à la basilique romane du XIe siècle, dans le Recueil 
d’études... à la mémoire de P. Kondakov, pp. 270-272. — Du même auteur, Le ne: art 
roman, Se tv (Les basiliques à coupole), pp. 114-122. 


EX: 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 145 


x° siècle ». Et la diffusion du modèle se serait opérée par le grand couloir du 
Rhône et de la Saône. 

Quelle que soit l’origine première des coupoles sur trompes à la croisée du 
transept dans les églises bourguignonnes, celles-ci sont généralement montées 
immédiatement au-dessus des grandes arcades. Mais parfois la coupole est 
élevée sur un tambour ajouré en lanterne : Saint-Philibert de Tournus, Chà- 
teauneuf-sur-Sornin, Semur-en-Brionnais en montrent des exemples très 
remarquables et du plus bel effet décoratif, mais assez tardifs. En ce cas, 
suivant le mode déjà pratiqué à l’église carolingienne de Germigny-des-Prés, 
la souche même de la lanterne, pour assurer la stabilité, semble partir de 
l’intérieur même de l'édifice’. L’Auvergne ayant retenu cette méthode pour 
l’assise de ses monumentales tours de transept, il est bien possible que les 
Bourguignons se soient inspirés de leurs voisins du Massif Central, auxquels 
plus d’un lien familial ou monastique les unissait. 

On voit encore, et à la vérité cet exemplaire nous paraît unique, dans la 
petite église mâconnaise de Laizé, un agencement qui dénote chez son auteur 
une incontestable expérience, dès le xr° siècle. Les dimensions exiguës de l’édi- 
fice ne permettaient pas de dresser le clocher, étroit et élancé, et que décorent 
plusieurs étages de bandes et d’arcatures lombardes, au-dessus d’une croisée de 
transept ou d’une travée de chœur qui n'existait pas dans le plan de l’église. 
Il a donc été monté au-dessus du cul-de-four qui couvre l’abside selon l’usage 
général et très ancien, et l’architecte a combiné le profil du cul-de-four et 
celui de la coupole pour réaliser une construction mixte très solide et de 
menues proportions, qui tient à la fois de l’abside et de la coupole, et qui lui 
a permis en outre de percer d’étroites fenêtres dans le mur très épais. 

Ainsi l’usage et le tracé des voûtes romanes en Bourgogne ne s’écartent pas 
généralement de l’usage et du tracé des voûtes dont Rome et l'Italie possé- 
daient plus d’un modèle. Mais ces voûtes commandent un équilibre et des 


1. Choisy, Histoire de Parchitecture, t. Il, pp. 229-230. — Brutails, Précis d'archéologie, 
2° éd., p. 46. 


L'arl roman de Bourgogne. 19 


146 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


moyens de butée pour résister aux pressions et à la rupture. Les Romains ont 
évité le plus possible les moyens extérieurs de butée, et, après eux, les Byzan- 
tins ont cherché à réaliser l’équilibre par l’opposition des voûtements qui se 
contrariaient et annulaient respectivement leurs forces, sans sortir du plan. 
même de l'édifice ou des bâtiments. Il est très curieux de constater l’applica- 
tion du même principe dans l’une des premières et dans la plus singulière 
des églises romanes élevées en Bourgogne, à Saint-Philibert de Tournus. Mais 
ouvrons plutôt Choisy’. 

« Dans le plan de la basilique de Constantin, les voûtes d’arêtes de la nef 
centrale avaient une portée trop grande pour qu'on püût les abandonner à 
elles-mêmes sans les épauler par d’épais contreforts: ces contreforts ce sont 
les murs transversaux... Mais au lieu de laisser à ces murs de butée la forme 
d'éperons adossés aux piédroits de la grande voûte d’arêtes, on jeta de l’un à 
l'autre des voûtes en berceau et l’on utilisa comme nef latérale l’espace qu'ils 
comprenaient entre eux. » Ces voûtains secondaires latéraux, ce sont bien des 
berceaux transversaux, et si le texte de Choisy et le croquis explicatif quil 
y a joint laissaient quelque doute sur l'interprétation malgré leur clarté, la 
vue des ruines de la basilique de Constantin à Rome dissiperait toute équi- 
voque*. Mais, au rez-de-chaussée du narthex de Tournus, la nef centrale en 
voûte d’arêtes est précisément contrebutée par les berceaux transversaux des 
bas-côtés; c’est la transposition, dans une manière lourde, des principes d'équi- 
libre de la basilique romaine de Constantin. Il n’est donc pas indispensable 
d'aller chercher au loin un commentaire du narthex de Tournus, ou l’origine 
de ces berceaux transversaux dont la Bourgogne, les Cisterciens aidant, a fait 
une application plus nombreuse et plus systématique qu'aucune autre contrée: 
Là encore, il se pourrait que la tradition romaine et latine fût responsable 
d’un tel choix. | 

Ce n’est pas tout. Faisons l’ascension du premier étage du narthex de 


1. Choisy, L'art de bâtir chez les Romains, p. 95. 
2. Lasteyrie, Architecture romane, p. 55. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 147 


Tournus. Nous savons que sa haute nef en berceau plein cintre, directement 
éclairée, est contrebutée au-dessous des grandes fenêtres par des demi-berceaux 
en manière d'arc-boutant continu. Quelques archéologues ont dénoncé la 
défectuosité du principe qui applique la butée bien au-dessous de la retombée 
de la voûte à soutenir, et peut-être ont-ils raison. Mais ils n’ont pas, croyons- 
nous, assez insisté sur ce fait que la méthode est provençale, et que l’abbaye 
de Tournus était largement possessionnée dans la vallée et le bassin du 
Rhône; plus tard l’église clunisienne Saint-Etienne de Nevers sera contre- 
butée de la même façon au-dessous des hautes fenêtres, et ce mode particulier 
doit la rattacher de préférence à l’école romane de Bourgogne. Ce qui demeure 
certain, c'est que la combinaison de Tournus a été efficace et qu’elle a permis 
à l'architecte, par l'opposition les unes aux autres des poussées des voûtes 
rationnellement agencées selon la technique romaine et byzantine, d'éviter 
aussi tout secours d'épaulement extérieur, tout contrefort au dehors, sur 
toute la hauteur du narthex; et cela aussi est un principe préféré des 
Romains *. Les arênes de Nîmes, du reste, n’offrent-elles pas un exemple, 
entre autres, de demi-berceaux ? 

Peut-être serait-il excessif de rattacher trop rigoureusement à ce principe de 
contrarièté des poussées internes l’étroitesse extrême de certains collatéraux, 
comme à Bragny-en-Charollais ou à Châteauneuf-sur-Sornin. Du moins obser- 
vera-t-on que cette étroitesse assure la solidité des voûtes des bas-côtés et 
contrebute par suite avec d'autant plus d'efficacité la voûte majeure que, dans 
ces exemples, le collatéral est monté relativement très haut. Et le peu de lar- 


1. Cf. H. Curé, Saint-Philibert de Tournus, pp. 62 sq. — J. Vallery-Radot, L'église Saint-Michel 
de la Garde-Adhémar, dans le Congrès archéologique de France, 1923, l’alence, p. 292. — Il con- 
vient en outre de se rappeler que le roi Boson fut particulièrement favorable à l’abbaye de 
Tournus et qu’il fit monter en 880 sur le siège épiscopal de Langres, afin de le dominer, son 
grand ami, l’abbé de Saint-Philibert de Tournus, Gilon. Cf. Abbé M. Chaume, Les origines du 
duché de Bourgogne, 1, pp. 290-293. 

2. Choisy, L'art de bâtir chex les Romaïns, p. 93. — L'emploi d’arcades murales, nous le ver- 
rons plus loin, a permis dans certaines églises, comme à Taizé, d'éviter l’usage des contreforts 
extérieurs à la nef, bien que la nef soit voûtée. 


148 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


geur des bas-côtés est aussi l’un des caractères qu'offre l’architecture romane 
de Provence ’. On constate ainsi des moyens d'équilibre variés, mais dont la 
majeure partie peut, sans trop de subtilité ni d’effort, se rattacher à un prin- 
cipe emprunté à l'architecture classique des Romains et des Byzantins, ou du 
moins adopté par elle. 

Les Romains cependant étaient trop pénétrés d'esprit pratique pour s’obsti- 
ner dans un principe lorsqu'il convenait d’en fléchir la rigidité. Ils n’ont donc 
pas hésité à employer, s’il le fallait, des contreforts puissants, des éperons très 
accentués pour serrer les voûtes qui tendaient à s’écarter. Choisy * le note avec 
soin et cite, avec un croquis à l’appui, Sainte-Marie-des-Anges à Rome, le 
Temple de la Paix et, à peu d’exceptions près, les éperons « de toutes les 
grandes voûtes d’arêtes élevées par les Romains. Dans leurs salles voûtées en 
berceau, continue-t-il, les contreforts sont plus rares et moins saillants ; enfin, 
dans les édifices circulaires, c’est presque une exception de rencontrer des épe-. 
rons adossés au tambour ». Or le croquis illustrant ce passage nous montre, 
pour la plantation de l’éperon, une similitude assez frappante avec ces 
immenses éperons, véritables murs boutants, évidés en partie ? pour les alléger 
(et c'est encore un procédé romain), qui épaulent la grande voûte de Cluny 
par dessus le collatéral intérieur #, et même, au rez-de-chaussée, le mur du col- 
latéral extérieur. Cluny n’en est pas le seul exemple. On sait en effet qu'à 
Saint-Lazare d’Avallon il existait aussi des éperons en porte à faux sur les dou- 
bleaux des collatéraux, pour équilibrer la poussée des voûtes d’arêtes ; ces épe- 
rons sont dissimulés sous les combles. Plus tard, les constructeurs des églises 
gothiques de Montréal et de Pontigny, dérivées ogivales du type de Saint-Lazare 
d’Avallon, feront de même usage d’éperons semblables. 

Par prudence, les architectes romans de Bourgogne ont communément fait 


1. Enlart, Manuel... Architecture religieuse, 2° éd., p. 263. 

2. L'art de bâtir chez les Romains, p. 93. 

3. Ilexiste des arcs-boutants ou des contreforts évidés du xne s. à Saint-André-le-Bas d’après 
Jules Formigé dans le Congrès archéologique de France, 1923, Valence et Montélimar, PP 56-57. 

4. Cf. Virey, L'architecture romane dans l'ancien diocèse de Mâcon, p. 332. 


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L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 149 


usage des contreforts dont l'architecture classique enseignait discrètement l’op- 
portunité ’, et, s’il est possible de demander à une influence orientale ? la trans- 
formation de ces contreforts en colonnes ornementales aux absides (Saint-Vin- 
cent-des-Prés, Châteauneuf, Bois-Sainte-Marie), il est bon de rappeler aussi que 
les Romains ont souvent masqué par une adaptation décorative l'appui exté- 
rieur qu'ils donnaient à leurs murs pour les épauler. Sur notre propre sol, les 
arênes de Nîmes sont un exemple bien typique de cette méthode. Quoi qu'il 
en soit, l'architecture romane en multipliant l’usage des contreforts, en les 
accusant davantage, sans rompre avec la tradition classique dans le principe, 
donnait à ses édifices une ligne très caractéristique (la remarque en a été faite 
plus d’une fois) et préparait insensiblement, et comme inconsciemment, les 
méthodes à venir de l'architecture gothique. 

Tandis qu’on se représente et qu’on synthétise volontiers les églises romanes 
de Bourgogne sous la forme d’édifices élevés, largement éclairés et de solidité 
douteuse (c’est le type clunisien), il est assez curieux de constater que la Bour- 
gogne est précisément l’une des provinces qui possède, même pour des monu- 
ments assez considérables, le plus grand nombre d’églises à nef obscure, c’est- 
à-dire, selon la définition d’Eug. Lefèvre-Pontalis , sans fenêtres percées dans 
les murs goutterots, au-dessus des grandes arcades. Dans ce recensement des 
nefs obscures de Bourgogne, il faudrait faire entrer plusieurs églises des envi- 
rons de Moulins qui appartenaient, comme on le sait, à l'évêché très bourgui- 
gnon d’Autun. On les rencontre aussi bien dès le x1° siècle qu’au xrr° siècle, 
au cœur même autant qu'aux confins de la province. 

Ordinairement, la nef sans fenêtres est en berceau plein cintre (Saint-Vin- 


1. Lasteyrie, Architecture romane, p. 241 sq. 

2. Voir par exemple l’abside de l’église syriaque de Saint-Siméon, dans Diehl, Manuel de 
Part byzantin, 2° éd., p. 45. 

3. E. Lefèvre-Pontalis, Les nefs sans fenêtres dans les églises romanes et gothiques, dans le Bulle- 
tin monumental, 1922. — Pour les églises du diocèse d'Auxerre, voir A. Philippe, L'architecture 
religieuse au XIe et au XIIe siècle dans Pancien diocèse d'Auxerre, dans le Bulletin monumental, 


1904. 


150 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


cent-des-Prés, Iguerande, Saint-Germain-des-Bois) ou brisé (Varennes-l’Ar- 
conce), épaulé par des collatéraux à voûtes d'arêtes; mais parfois, en totalité 
ou partiellement (Curgy, Brancion), le contrebutement de la voûte majeure 
est procuré par un demi-berceau collatéral, à la manière provençale ou auver- 
gnate. Quant à la couverture, ou bien la toiture est établie à deux niveaux 
différents, mais de peu d’écartement, ou bien un double rampant unique 
recouvre à la fois nef majeure et collatéral. 

M. Louis Bréhier’ rattache ces églises à nef obscure à l’un des modèles de 
basiliques voûtées dont les montagnes de Lycaonie, vers le Kara-Dagh, en Ana- 
tolie, offrent un nombre considérable d'exemplaires et de variétés, du 1x° au 
xi° siècle, et même bien plus anciennement. Il y a pour lui identité entre les 
deux écoles, la basilique voûtée d'Occident, et les églises anatoliennes; l'une 
et l’autre procèdent selon lui d’une même tradition ; et s’il est difficile de sou- 
tenir que les églises romanes sont la copie de modèles asiatiques, peut-être 
pourrait-on trouver les intermédiaires responsables de la diffusion de modèles 


semblables dans l’histoire monastique : beaucoup de communautés ont pour 


fondateurs des Orientaux ou des Occidentaux ayant séjourné en Orient. Tout 
en retenant cette hypothèse, il est bien clair qu’on ne la peut démontrer péremp- 
toirement pour la Bourgogne; et si l’intensité de vie religieuse et monastique 
provoquée dans la province par le grand refuge des corps saints sur son sol à 


la fin du rx*siècle *, par la fondation de Cluny puis de Cîteaux, donne appui. 


à une conjecture fondée sur l'influence spéciale du monachisme, elle n’en 
constitue pas cependant la preuve décisive. 

Peut-être aussi pourrait-on rendre compte partiellement de la faveur dont 
les nefs obscures ont joui en Bourgogne, sans vouloir du reste exagérer la 
valeur de cette indication, parce qu’une telle technique coïncide avec leprin- 
cipe romain et byzantin d'équilibre des poussées par leur opposition entreles 
diverses parties de l'édifice, sans que soit nécessaire un puissant soutien au 


1. Les origines de la basilique chrétienne, dans le Bulletin monumental, 1927. 
2. Cf. Abbé M. Chaume, Les origines du duché de Bourgogne, t. I, pp. 334 sq. 


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L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE IS 


dehors. Ainsi, malgré sa construction épaisse et massive, l’église de Saint-Vin- 
cent-des-Prés ne contrebute les poussées de ses voûtes que par de très faibles et 
minces contreforts. 

Quelle que soit l'explication tentée, il existe du moins en Bourgogne un 
modèle d'église à nef obscure qui semble bien spécifiquement bourguignon. 
Lui aussi dérive de la méthode de contrariété des poussées internes pour assu- 
rer l'équilibre des voûtes par elles-mêmes, et la perfection du genre a engendré 
de véritables chefs-d'œuvre. Il vaut donc qu’on s’y arrête un instant, au risque 
de se rendre coupable d’une digression. Le type d’ailleurs, né chez les Cister- 
ciens et propagé par eux, a eu une fortune si remarquable qu'il doit être étu- 
dié dans sa genèse et décrit entièrement. 

Saint Bernard, parmi les reproches qu'il adresse à Cluny dans sa fameuse 
Apologie à Guillaume de Saint- Thierry, critique « la hauteur de l’église, sa lon- 
gueur démesurée, sa largeur exagérée * », sans compter le luxe de son orne- 
mentation. Il y a, dans ces quelques mots, un programme d’ascétisme archi- 
tectural, dont nous retrouvons la traduction monumentale à l’abbaye de Fon- 
tenay. | 

Fontenay est une fille de Clairvaux, donc de saint Bernard, en 1118. C'est 
un parent de saint Bernard, Geoffroy de Rochetaillée, qui administre le premier 
la communauté nouvelle (1118-1132). C'est sur une terre donnée par l’oncle 
maternel de saint Bernard, Raïnard de Montbard, que s’installe définitivement 
l’abbaye *. Les liens de Fontenay et de saint Bernard sont donc spécialement 
étroits, en dehors même de l'autorité particulière du saint dans l’ordre de 
Ciîteaux. En 1139, les subsides d’un prélat anglais de grande famille, Ebrard, 
évêque de Norwich, retiré à Fontenay, permettent la reconstruction de l’église 


1. Vacandard, Saint Bernard et Part chrétien, p. 18. — Du même, Wie de saint Bernard, 
AHGU it, D 121. 

2. Cf. pour tous ces détails comme pour la description complète de Fontenay les deux livres 
classiques de L. Bégule sur ce beau sujet : L'abbaye de Fontenay (dans les Petites monographies 
des grands édifices de France), réduction du grand ouvrage de l’auteur, L’abbaye de Fontenay et 
Parchitecture cistercienne (Lyon, Rey, 1912, in-4°). 


152 : _ L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 
Fe à 
Re Le nouvel édihe est consacré le 21 septembre 1147 ps le pape 


7 


d'architecture religieuse cistercienne, et ce spécimen a des rapports p 
rement intimes avec saint Bernard, nous y insistons. Pie 
Le plan est aussi net que sobre : une croix latine marques par la 


recherche ait eu les préférences de saint Bernard. 
La construction même n’est pas moins élémentaire. La mn 


simple et logique en ses moyens d'équilibre. Mais le maître d'œuvre 
une variante aussi originale que bien conçue : au lieu de couvrir les 


des bas-côtés. Au delà de la croisée, et au même niveau que les 
s'ouvre un chœur étroit, suivi de l’abside à chevet plat. Sur les 


Se 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 153 


sont disposés par paire, de part et d'autre du chœur, des absidioles à chevet 
plat. Ainsi, par tout l’édifice, un mode uniforme de couverture, le berceau 
brisé distribué sur deux axes, longitudinal et transversal, et qui répond à tous 
les besoins. La hauteur des clefs de voûte est en fonction directe des besoins 
de l'équilibre, sans aucune exagération. Il est difficile d'imaginer plus de sim- 
plicité. 

L'idée nous apparaît donc comme très claire. Pleine de lumière aussi la nef, 
et par le procédé le plus élémentaire. Les extrémités plates, les murs pignons 
de la nef et du chevet, qui n'ont à supporter aucune poussée importante en 
raison de la disposition des berceaux perpendiculaires à leur plan, peuvent être 
et sont effectivement abondamment percés : la façade de sept fenêtres sur 
deux rangées, le chevet de six ouvertures sur deux rangs ; en outre, le mur 
pignon qui ferme la croisée à l’est, au-dessus de la voûte plus basse du chœur 
et de l’abside, est lui-même ouvert de cinq fenêtres en échelon. L’échelonne- 
ment systématique de toutes les ouvertures des murs pignons évite d’ailleurs, 
sans artifice, la monotonie, et donne beaucoup d’harmonie à la ligne générale 
des divers étages de fenêtres. 

La même austérité de bon aloi préside à l'agencement des supports et de la 
décoration : les piles robustes sans lourdeur, avec leurs pilastres ou colonnes 
engagées correspondant aux diverses retombées, le profil très classique des 
bases, la simple feuille d’eau ou les demi-cintres d’un dessin élémentaire qui 
ornent les chapiteaux, tout répond exactement au principe directeur de l’archi- 
tecte, la sobriété. Et cet édifice si sévère, par la lucide intelligence qui 
assemble toutes ses parties, qui règle tous ses détails, par l’harmonie ferme et 
pure de ses lignes, par ses proportions judicieuses, devient un des plus authen- 
tiques chefs-d'œuvre de l’art cistercien, de l’art tout court. 

Coïncidence singulière, et déjà signalée* : à Châtillon-sur-Seine, l’église de 


1. La grande monographie de M. L. Bégule est abondamment illustrée de très belles pho- 
tographies auxquelles il convient de se reporter. 

2. Lapérouse, Notice sur léglise Saint-Vorles de Châlillon-sur-Seine en vue de son classement 
parmi les monuments historiques, pp. 10 sq. (Châtillon, 1887, in-8°). — Mignard, Histoire des 


L'art roman de Bourgogne. 20 


154 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


la collégiale Notre-Dame, fondée en 1132 par saint Bernard (aujourd’hui 
Hôpital Saint-Pierre), présente les mêmes caractéristiques que l’abbatiale de 
Fontenay : nef obscure en berceau brisé, épaulée par les berceaux brisés trans- 
versaux des collatéraux, fenêtres à la façade occidentale et au mur pignon qui 
ferme (comme à Fontenay) le décrochement produit par la différence de 
niveau de la voûte majeure, plus haute, et de la voûte du chœur, plus basse: 
Le chevet a disparu, mais un plan conservé aux Archives départementales de 
la Côte-d'Or et que reproduit Émile Magne: laisse voir très nettement, dans 
les dimensions minuscules de la reproduction, le chevet carré de Notre- 
Dame, carré comme à Fontenay. Ces similitudes de Notre-Dame de Chätil- 
lon et de Fontenay sont révélatrices. Les deux édifices sont liés à l’histoire et à 
l’action personnelle de saint Bernard. Devant le parti pris d’ascétisme qui 
émane de Fontenay, mais aussi devant la magnificence du monument, est-il 
abusif, avec Gustave Lapérouse, de retrouver dans l’abbatiale l’âme mêmeetle 
génie du grand moine qui a si impérieusement dominé son temps, et de 
signer du nom de saint Bernard l'architecture du splendide édifice? … 

Le type a fait fortune dans l'Ordre de Cîteaux*, tant il était conforme à Aa 
pensée même de l'Ordre, et M. Bégule, dans sa monographie de Fontenay, a 
résumé en quelques pages substantielles le principal de la filiation architectu- 
rale de Fontenay. 

Si, après cet examen rapide des variétés d’églises bourguignonnes à nefs 


principales fondations religieuses du bailliage de la Montagne, dans les Mém. de la Comm. des Antiq. 
de la Côte-d'Or, t. VI, pp. 296 sq. 

1. Le plaisant abbé de Boisrobert, p. 464. — Nous devons à l’obligeance de MM. Lorimy et 
Courtois, sur notre demande, la référence au plan des Archives et au livre d’Em. Magne. — 
Dans sa Notice archéologique et pittoresque sur Châtillon-sur-Seine, pp. 111 sq. et pl. 6, M. l'abbé 
Tridon a cru pouvoir restituer au chevet de Notre-Dame le tracé circulaire. L'examen direct du 


monument nous avait inspiré les doutes les plus formels sur la vraisemblance de cette restitu-… 


tion. : 


2. Il est très curieux de constater que l’autre type propagé, en gothique, par l'Ordre de. 


Citeaux (celui de Pontigny par exemple) est le modèle roman bourguignon des églises marti- 
niennes, transposé en voûtes d’ogives. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 155 


obscures, nous reprenons la recherche des procédés techniques de nos archi- 
tectes romans, nous rencontrons un autre principe des Romains qui a reçu 
son application dans notre province, celui de l’élégissement des supports 
« Lorsqu'ils avaient le choix des moyens, écrit Choizy ', les architectes romains 
préféraient instinctivement le parti plus simple qui consiste à exagérer l’épais- 
seurs des piédroits, sauf à pratiquer dans les masses de larges cellules rendant 
l’exagération d'épaisseur moins coûteuse. » Nous savons aussi que les Romains 
préféraient le contrefort intérieur à l'appui saillant extérieur. L’un des moyens 
les plus élémentaires d’allégement des supports continus est de pratiquer 
dans l'épaisseur des murs de larges évidements en forme d’arcs ou d’arcades, 
qui rejettent les poussées sur les piédroits, en des points choisis. Les Byzantins 
ont appliqué cette méthode aux murs extérieurs des monuments de Ravenne. 
par exemple (mausolée de Galla Placidia, Saint-Apollinaire in Classe), et plu- 
sieurs écoles romanes du Midi de la France, au sud de la Loire, ont adopté le 
même dispositif devenu à la fois un élément de stabilité et un élément de 
décoration (Notre-Dame la Grande à Poitiers, etc...)’. La Bourgogne ne l’a 
connu que sous la forme des bandes et des arcatures lombardes. Mais on peut 
aussi procéder de même à l’intérieur, et aménager, dans l'épaisseur de la maçon- 
nerie, de larges formerets ou ces profondes arcades murales, dont les retom- 
bées sont de véritables contreforts intérieurs, et que M. Jean Virey a signalées 
à Taizé, à Chissey-lès-Mâcon, à Burgy, que nous avons reconnues à Germagny, 
à Curtil-sous-Buffières, et en maints édifices du xI° ou du xx siècle. Elles 
permettent même, comme à Taizé, de supprimer parfois, à la romaine, les 
contreforts extérieurs. La Provence, c’est-à-dire le pays de France le plus roma- 
nisé, a couramment pratiqué de même les arcades murales. 


1. L'art de bâtir chez les Romains, p. 95. 

2. Cf. Lasteyrie, Architecture romane, p. 241 sq. 

3. Les arcades murales de Chissey-lès-Mâcon sont certainement postérieures à la construc- 
tion de l’abbatiale de Cluny en raison de leur facture élégante et de leur décor; on ne peut 
donc les placer avant le xrr° s. 

4. Brutails, Précis, p. 73; — Enlart, Manuel, 2e éd., p. 262 sq. — M. L.-H. Labande les 


156 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


L'élégissement des murs associé au désir de les orner s'est manifesté en outre 
et beaucoup plus fréquemment, dans les absides. Nombre d'entre ellessont gar- 
nies sur le pourtour d’une arcature, montée sur un bahut, et qui encadre les 
fenêtres absidales. Les retombées se font sur des pilastres, ou sur des colon- 
nettes uniques ou sur des colonnettes jumelées ; généralement, les cintres des. 
arcatures sont égaux entre eux ; mais parfois (Péronne, Champlecy) ils offrent 
des profils dissemblables et alternés. Colonnettes ou pilastres, ordinairement 
cannelés, comportent des bases moulurées et des chapiteaux sculptés. M. Jean 
Virey ne croit pas que ce décor, dont il a retrouvé plus d’un exemple dans 
l’ancien diocèse de Mâcon, et surtout dans le Charollais et le Brionnais, se 
rencontre avant la première moitié du xrr° siècle’. Avec M. André Philippe, 
nous estimons qu’il apparaît dès la fin du xr° siècle; et il importe de le préci- 
ser puisque c’est là un élément chronologique qui a été souvent allégué pour 
dater les édifices. Il semble qu’on le constate d’abord sous forme de bandes et 
d’arcatures lombardes analogues à celles dont l'usage s’est multiplié sur les 
parements extérieurs, et c’est ainsi qu'on le voit à Anzy-le-Duc et à Champlecy. 
Mais il s’est rapidement développé et perfectionné: avant la reconstruction de” 
l’abbatiale de Cluny, l'église clunisienne voisine de Mazille conjugue de frustes 
arcatures et bandes lombardes à l'extérieur de l’abside, et une élégantearcaturesur 
colonnettes à l’intérieur. À Saint-Germain-des-Bois, c'est une combinaison des 
deux systèmes, et qui en marque comme la transition, au moins dans le prin- 
cipe, sinon dans l’âge des édifices : une ligne de petits cintres lombards est 
soutenue de place en place par les bandes accoutumées; mais ces bandes, au 
lieu de descendre jusqu’au sol, reposent sur le tailloir de colonnettes. L'école 
de Bourgogne d’ailleurs n’a pas le monopolede l’arcature décorative de l’abside. 
La Provence la pratique aussi. 


appelle grands arcs latéraux, mais ne les signale pas dans les monuments les plus anciens ;*cf. 
ses Études d'histoire et d'archéologie romane, I. Provence et Bas-Languédoc, pp. 33 et 38: 

1. J. Virey, L'architecture religieuse dans l'ancien diocèse de Mâcon, p. 162. 

2. À. Philippe, L'architecture religieuse au XIe et au XIIe siècle dans l'ancien diocèse d'Auxerre, 
in Bulletin monumental, 1923, pp. 67-68. — M. L.-H. Labande trouve même en Provence ces 
arcatures absidales intérieures dès l’époque carolingienne. Voir note ci-après. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE ES? 


Il est enfin un détail de l'architecture romaine qui persiste en Bourgogne 
comme en Provence et dans une grande partie de la France. « Particularité 
remarquable des voûtes antiques, écrit Choisy ‘, ces voûtes constituent elles- 
mêmes la toiture des édifices qu’elles abritent. Jamais on ne voit au-dessus 
d'elles une charpente, un comble... C’est sur l’extrados que poseront..... les 
tuiles sur lesquelles doivent glisser les pluies. » Il suffit de parcourir les pré- 
cieuses notices de M. Jean Virey dans son beau livre sur l'Architecture religieuse 
dans l'ancien diocèse de Mdcon pour se rendre compte combien l’usage antique 
s'est maintenu dans notre province. 

Notre revue nous a permis de remarquer beaucoup de ces persistances de la 
tradition classique et gallo-romaine ; elle nous a permis aussi de remarquer 
combien l'architecture romane de Bourgogne offrait de traits communs avec 
l'école romane de Provence : à tel point qu’Arcisse de Caumont, le premier 
archéologue français qui ait tenté une classification, ne définissait qu’une 
école unique burgundo-provençale *. Récapitulons en effet, et nous conclu- 
rons à bon droit que les deux écoles sont unies par des similitudes qu’on ne 
trouve pas aussi nombreuses et aussi étroites en d’autres régions : Usage de 
la voûte en berceau brisé avec doubleaux pour couvrir la nef, et toiture posée 
directement sur les reins de cette voûte ; grandes arcades en cintre brisé, géné- 
ralement à double rouleau et à arêtes vives; piles avec pilastres nus, non can- 
nelés, sans chapiteaux, et retombées sur de simples tailloirs ou impostes sou- 
vent ornés (la Bourgogne préfère cependant le pilastre cannelé, mais sans 
exclure l’autre mode); grands arcs de décharge ou arcades murales, à l’inté- 
rieur, le long des murs d’églises à nef unique; décor absidal d’une arcature 
retombant sur des colonnettes ou de petits pilastres ; clocher central monté au- 
dessus d’une coupole sur trompes; parfois en Bourgogne épaulement du ber- 


1. L'art de bâtir chez les Romains, p. 98. 

2. Cf. F. Deshoulières, La théorie d'Eugène Lefèvre-Pontalis sur les écoles romanes, p. 4. — 
Voir surtout L.-H. Labande, Éfudes d'histoire et d'archéologie romane. I. Provence et Bas-Langue- 
doc, passim, et notamment pp. 33, 35, 37, 38. L'auteur signale dès une époque très ancienne, 
carolingienne même, des absides intérieurement garnies d’arcatures. 


158 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


ceau central, selon la technique provençale mais avec un profil un peu dif- 
férent, par des demi-berceaux collatéraux pouvant être appliqués au-dessous 
des hautes fenêtres, collatéraux parfois très étroits en Bourgogne comme en 
Provence. Sans doute la Provence ignore tribunes ou triforium; mais nombre 
d’églises bourguignonnes à voûtes d’arêtes du type martinien ou d'Anzy-le-Duc 


f 


omettent aussi le triforium dans l'élévation. Enfin nombreux emprunts aux. 


modèles classiques soit dans la ligne constructive, soit dans le détail de l’or- 
nement et du décor. 

Et c'est là en effet, la source première, l'explication de cette unité ou con- 
formité d'expression. Si la Provence a gardé tant de souvenirs antiques, c’est 
qu’elle a été plus romanisée qu'aucune autre contrée; mais depuis les Eduens, 
les tendances romaines de la Bourgogne n’ont guère été moins prononcées, 
et la création, la prospérité d’Augustodunum les synthétise toutes :. On 
n’expliquerait pas suffisamment le caractère commun qui unit l’architecture 
romane des deux régions par l'union politique qui a souventes fois soudé 
leur histoire ?; il faut davantage : un sentiment commun, issu du long ata- 
visme d’une même civilisation. 


1. Cf. Abbé Terret, La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles. Ses origines ebses 
sources d'inspiration. IT. Autun, t. I, ch. 1. Nous ne saurions trop recommander la lecture de cet 
ouvrage capital, souvent cité par nous. | 

1. Dans son ouvrage très remarquable, très neuf et très riche d’idées et d’hypothèses, Les 
origines du duché de Bourgogne, t. 1, M. l'abbé Chaume expose en détail, en complétant les his- 
toriens antérieurs, cette union persistante des populations, par exemple, p. 166, à propos de 
Warin ou Guérin V, comte de Mâcon et de Chalon, dux Provinciae, au deuxième quart du 
Ixe siècle : « N’est-il pas intéressant de constater qu’une seule et même tendance condi- 
tionne et explique les événements, — celle-là même qui va dominer l’histoire de la Bourgogne 
pendant plusieurs siècles : la nécessité d’unir sous un même pouvoir les populations des val= 
lées du Rhône et de la Saône » (p. 166). Et plus loin (p. 500) : « A partir du traité de Verdun, 
qui pourtant consomme et rend définitive la mutilation de l’antique Regnum Burgundiae, les 
démembrements qui, depuis un siècle, amoindrissent à chaque instant la Burgondie, cessent 
brusquement ; ce qui est Bourgogne à cette date va le demeurer pour tout le reste du moyen 
âge, à tel titre que des régions soustraites politiquement à la suprématie des premiers dues 
capétiens, telles que le Sénonais ou le Nivernais, continueront à se situer géographiquement 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 159 


Mais dans cette unité de principe, n’existe-t-il pas un autre principe de 
diversité ? « Les divisions ecclésiastiques ont eu autant d'influence que les 
divisions politiques sur la répartition géographique des écoles romanes », 
affirme M. R. de Lasteyrie dans son Architecture romane’. Les divisions ecclé- 
siastiques fondamentales sont, au moyen âge, les évêchés. Et les évêques de 
ce temps-là sont bien souvent de puissants seigneurs : puissants par leurs 
origines et leurs alliances familiales, puissants par leurs possessions territo- 
riales, puissants enfin par leurs prérogatives canoniques; de cette puissance, 
ils sont contraints d’user, parce que dans des siècles de formation politique 
et sociale et d'action vigoureuse, les inactifs sont annihilés ou écrasés ; or les 
évêques représentent en leurs personnes trop d'intérêts majeurs pour se 
laisser bénévolement réduire à rien. La foi de leurs ouailles soutient aussi leur 
zèle, et elle seconde une autorité, que le temps n’a pas encore émoussée. On 
s'explique donc que l’action personnelle de quelques prélats particulièrement 
fermes et entreprenants ait pu marquer d’une empreinte spéciale les construc- 
tions d’églises, que l'utilité de leur sacerdoce les portait à promouvoir. Il ne 
serait peut-être pas impossible non plus de trouver à l’origine de la constitu- 
tion des évêchés et des diocèses, outre des causes politiques, des groupements 
sociaux ou ethniques qu'une longue accoutumance administrative a façonnés 
chacun avec des mœurs un peu particulières. Rien de bien étonnant alors 
que ces distinctions, souvent subtiles d’ailleurs, trouvent une certaine expres- 
sion dans l’art indigène, dans quelques préférences ou habitudes esthétiques. 
Nous les apercevons bien, ces distinctions, si nous opposons région à région, 


in reono Burgundiae. N'est-ce pas la preuve que les populations de la Bourgogne française con- 
servaient intact et bien vivant le souvenir de leur antique appartenance à un ensemble puis- 
sant et glorieux, et que, malgré les partages qui les avaient attribuées à un royaume différent, 
elles se considéraient toujours comme les compatriotes des populations du sud-est de la Gaule ? 
Un second fait, non moins caractéristique que le précédent, consiste en ce que, pendant plu- 
sieurs siècles, elles s’obstinèrent à demander leur orientation politique, religieuse, commer- 
ciale, voire même artistique, aux gens de la vallée du Rhône, et, par delà ceux-ci, aux habi- 
tants de l'Italie. » 
57P.408. 


160 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


nord et midi, province à province, Auvergne à Bourgogne. Pour être moins 
sensibles ne les discernerons-nous pas,souvent peu accusées, incertaines et flot- 
tantes, réelles cependant, de pays à pays dans une même province ? Ces prédi- 


lections particulières n’excluent pas, évidemment, des influences extérieures. | 


Mais d’où vient que ces influences seront ici véritablement adoptées sous 
l’action d’un homme, un évêque, ou d’une institution, un ordre monastique 
tel que Cluny, — et là combattues, diminuées, ou pauvrement utilisées sans 


une adhésion totale et aussi parfaite ? A ce point se rencontrent les habitudes … 


sociales et ethniques et l'autorité de quelques hommes, qui réussissent à mettre 
en œuvre ces instincts et ces forces intimes parfois et les transforment en un 
esprit nouveau vers un mode inaccoutumé qui fera fortune. Pourquoi donc 
le pays mâconnais conserve-t-il encore par exemple, dans ses constructions 
neuves d’églises, son attachement pour les formes romanes, sinon parce qu'il 
n’en connaît et n’a appris à en goûter guère d’autres ? De ces multiples réac- 
tions d'éléments divers conjoints en une résultante commune, nous avons 
essayé de donner un exemple en étudiant la genèse monumentale de Vézelay, 
et les églises autunoises du type martinien. 

Cependant M. Jean Virey* affirmait en 1899 qu’ « il n’y a pas, de diocèse à 
diocèse, de différences qui méritent d’être signalées. La seule remarque que 
j'ai pu faire, continue-t-il, c’est que dans l’ancien diocèse d’Autun beaucoup 
de nefs d’églises... sont voûtées d’arêtes, tandis que l’ancien diocèse de 
Mâcon se distingue par l'emploi exclusif de la voûte en berceau... Je ne crois 
pas possible de différencier nettement les caractères de l'architecture d’un de 
nos trois diocèses (Mâcon, Chalon, Autun) par rapport aux deux autres. Ici 
et là se retrouvent les caractères communs à toute l’école de Bourgogne; et 
cependant les monuments du Brionnais et en général ceux de la vallée de la 


Loire se distinguent au premier coup d'œil de ceux du Chalonnais ou du 


Mâconnais. Là, c’est la beauté de l'appareil, la richesse dans la décoration, 


1. Les édifices religieux de l'époque romane en Saône-et-Loire, dans le Congrès archéologiquede 
France, 1899 (Mâcon), pp. 243-244. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE I61I 


une sculpture grasse et abondante, des détails soignés; ici, une construction 
sévère en petits moellons plus ou moins régulièrement disposés, et la déco- 
ration réduite à sa plus simple expression. Il ne faut pas chercher l’explication 
de cette différence ailleurs que dans la nature des matériaux que l’on a pris 
presque partout sur place pour construire les églises ». 

Je ne suis pas bien assuré que le savant archéologue à qui, on ne saurait 
trop le proclamer, les historiens de l'architecture romane de Bourgogne doivent 
tant, maintiendrait aujourd’hui intégralement ses conclusions. Pour nous, 
nous apercevons au contraire quelques dissemblances de diocèse à diocèse. Et 
nous serions mieux armés pour tirer de nos observations incomplètes et frag- 
mentaires des conclusions fermes au lieu de formuler des hypothèses (car ce 
sont des formules hypothétiques), si nous possédions cette carte ou cet Atlas 
monumental que M. Brutails' appelait de tous ses vœux. 

Nous avons montré que l'emploi des voûtes d’arêtes pour couvrir la nef 
majeure dans le diocèse d’Autun n'était pas un accident fortuit, et nous nous 
rendons compte que l'emploi du berceau, emploi exclusif dans le diocèse de 
Mâcon, pourrait bien être le fait de la domination clunisienne plus effective, 
de l'influence clunisienne plus prépondérante dans ce diocèse que dans aucun 
autre’. En tous cas n’y a-t-il pas, dans cet emploi exclusif du berceau dans 
le diocèse de Mâcon, quelle qu’en soit la cause, quelque chose qui contredit 
un peu la théorie de M. Jean Virey ? 

Le diocèse d’Autun, hors même l’usage des voûtes d’arêtes, offre beaucoup 
moins d'unité : « Dans la partie de l’ancien évêché d’Autun, appelée com- 
munément l’Autunois, écrit M. le V't* Pierre de Truchis’, et d’ailleurs assez 


1. La géographie monumentale de la France aux époques romane et gothique, dans le Moyen âge, 
1923. 

2. Voir par exemple, sans compter J. Virey, L'architecture romane dans l’ancien diocèse de 
Mâcon (près de la moitié des églises étudiées ont des liens avec Cluny), A. de Charmasse, Ori- 
gine des paroisses rurales dans le département de Saône-et-Loire, dans les Mém. de la Soc. Éduenne, 
nouv. sér., t. 37, 1909. 

3. Éléments barbares, éléments étrangers dans l'architecture romane de lAutunois, p. 3. [Extr. 
des Mém. de la Soc. Éduenne, nouv. sér., t. 35, 1907.] 


L'art roman de Bourgogne. 21 


162. L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


développement des arts en Bourgogne, RUE: les:xr Get xs sbdie 
l’on ne sort pas des limites de la Bourgogne, c’est peut-être dans l’Autt 
et le Charollais que la diversité des types, des procédés, les montre L 
clairement comme des apports tout à fait étrangers les uns aux autres, 
même comme des manifestations ethniques de tendances opposées. » 

Peut-être le hasard a-til rassemblé dans le diocèse de Chalon k 


(Tournus, Mont-Saint-Vincent), mais peut-être aussi faut-il voir dans 
et dans cette rencontre la preuve de tentatives FRS faites en mé. | 


£ 
CE 


quelque peu des usages du diocèse d’Autun, et sensiblement éloigné: 


1. Dans le Bulletin monumental, 1904. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 163 


beaucoup d'édifices de la Haute-Bourgogne : Saint-Pierre d'Uchizy, Saint- 
Hippolyte, Bourg-de-Thizy, Chapaize, etc'... Même dans les églises d’une 
certaine importance du diocèse d'Auxerre, les façades sont assez pauvres, et 
aucune ne peut être comparée ni à cette magnifique église d’Avallon, ni à 
ces façades très simples mais si bien ordonnées de la Haute-Bourgogne qu’on 
voit à Clessé et à Saint-Julien-de-Jonzy’. » Sauf les narthex, le diocèse de 
Mâcon ignore les porches voûtés. M. Philippe au contraire signale pour le 
diocèse d'Auxerre, outre le porche très particulier de Pontigny, ceux de 
Vaux et d’Escolives et celui de Moutiers. « La région de la Loire, continue- 
t-il, a emprunté à l’école d'Auvergne un motif de décoration qui est à la fois 
un principe de construction. Ce sont ces arcades aveugles qui se trouvent à 
la partie supérieure des murs des absides et sur la souche du clocher. Sur 
la Loire elle-même nous trouvons à Nevers l’église Saint-Étienne, à la Charité 
l’église Sainte-Croix, à Cosne l’église Saint-Agnan qui, toutes trois, possèdent 
ces galeries à l’abside. Celles de Cosne et de Nevers ont une grande parenté 
et semblent contemporaines. Celles de La Charité, en arc brisé et polylobées, 
ne peuvent dater que de la deuxième moitié du xrr° siècle. Sur la rive droite 
de la Loire, ce système d’allègement ne s'est pas propagé’. » Nous savons 
qu'on ne trouve nulle part semblable disposition dans les diocèses de Mâcon, 
d’Autun, de Chalon ou de Langres. 

« La colonne a été employée comme contrefort, mais exceptionnellement, 
poursuit M. Philippe 4. Ici encore, dans les trois églises que nous avons citées 
tout à l'heure sur la Loire, Saint-Étienne de Nevers, La Charité, Cosne, on 
s’est servi de ce membre d'architecture pour contrebuter leurs absides : mais 
l'emploi a été différent à mesure que l’on s’éloignait du centre (l'Auvergne) 
où il florissait. À Nevers et à La Charité, c’est encore tout à fait la colonne 
auvergnate, munie de son chapiteau, et posant sur une base; à Cosne il y a 


I 
CE 
37176: 
4 


164 | L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


un compromis. Des contreforts rectangulaires montent jusqu’au pla 
base dela galerie, et là un tronçon de colonne, sans base ni chapiteau 
contrefort à la corniche. » Au contraire, dans le diocèse de Mâcon, n 
controns des colonnes-contreforts dès le xr° siècle à Saint-Vincent-des-P : 
Den à Fier à Ses et en maintes os dans : di 


Garchy), beaucoup plus fréquentes dans le diocèse de Mâcon. à 
Passons-nous aux clochers? « É remontant la vallée de l'Yonne 


HP BT EU: de 
2. Cf. l'étude de M. Marcel Aubert, Les clochers romans bourguignons, dans le 
mental, 1921. 


L'ÉCOLE ROMANE DE BOURGOGNE 165 


cèse de Mâcon ou des églises Brionnaises et Charollaises du diocèse d’Autun ? 
Beaucoup de clochers mâconnais conservés appartiennent au type lombard du 
xI° siècle, plus ou moins modifié; d’autres, octogonaux, s’inspirent des clochers 
de Cluny, dont le clocher de l’Eau Bénite nous a conservé un modèle heureu- 
sement resté en place. Mais l'allure de ces clochers octogonaux n’est pas la 
même que celle de l’octogone d’Anzy-le-Duc, contemporain d’eux, au diocèse 
d'Autun. Que les clochers carrés lombards du Mâconnais soient différents des 
clochers plus soigneusement appareillés et plus ornés du Brionnais (diocèse 
d'Autun en presque totalité) parce qu’ils sont plus anciens, il n'importe. La 
différence existe, et elle a, dans l’ensemble, un caractère diocésain. On ne 
trouverait guère non plus, croyons-nous, dans le diocèse de Mâcon, de tour 
semblable à celle de Perrecy-les-Forges, qui rappellerait plutôt les tours carrées 
de Saint-Philibert de Tournus. 

Aucune de ces observations n’a un caractère exclusif ni absolu. Nous man- 
quons encore de statistiques précises pour déterminer, diocèse par diocèse, la 
prépondérance de certaines formes de clochers, pour définir la part exacte qui 
doit revenir aux ordres monastiques et aux abbayes importantes dans la cons- 
truction et dans le style des monuments, les pénétrations d’influences qui ont 
pu s'exercer à la frontière de diocèses limitrophes. Car ce qui est dit des clo- 
chers le peut être aussi légitimement de tous les autres détails architecturaux. 
Et notre seule intention ici n’est pas de résoudre un problème complexe, mais 
bien de montrer que la réponse négative autrefois donnée par M. Virey semble 
susceptible, avec le progrès des connaissances archéologiques, de quelque cor- 
rection. Et il ne nous paraît pas du tout impossible qu'on établisse un jour, 
en fonction même de l’histoire interne de chacun d’eux, en fonction aussi de 
l’histoire des familles et des relations personnelles, ce qui est propre à l’archi- 
tecture romane de chaque diocèse bourguignon, ce qui leur est commun, et 
pour quelles raisons. De telles recherches pourraient éclairer sans doute d’un 
jour nouveau l'archéologie et la rendre plus vivante, apporter aussi leur con- 
tingent aux études d'histoire proprement dite comme on le voit par la numis- 
matique ou la littérature, restituer plus visiblement à nos yeux la vie de nos 
pères et la faire plus émouvante à notre entendement. 


166 


Bourgogne s'est peu à peu dégagée de la masse qui Mourad et 
l'architecture dite lombarde, dont Saint-Philibert de Tournus est l’exem 
plus complet, mais non pas unique. Dans cet allégement des formes et« 
la recherche de l’élégance sans nuire à la solidité, l’abbatiale de 
Paray-le-Monial sa réplique sont bien près d’atteindre la perfection du 
et fixent définitivement une formule, celle du triple étagement des : 


convergent déjà la poussée des doubleaux et la résistance des contreforts 
encore, la localisation décisive des poussées de la voûte majeure à : 


concert io tendent peu à peu à se réunir et à se cohjugtiers Ras 
les en un même monument, nous aurons décomposé l’édifice en une $ s 
en une armature He par Ro CE des pets qu ne de 


de la construction articulée, n'est-ce pas la caractéristique essentiel 
mentale de l'architecture gothique? Et ne semble-t-il pas que, p 


incessant, l’école romane de Bourgogne a, pour sa part, préparé active 
voies de l’art gothique, de cet art original et puissant, qui synthétise x 
ment et qui exprime si sensiblement à nos yeux la vibourense LE 
de la civilisation médiévale ? FA 


Be de Ligne L. VENOT, 4, PLace D'Arues. DIJON 


LA MINIATURE DU XI SIÈCLE 


À 


YABBAYE DE CÎTEAUX 


A LA 


BIBLIOTHÈQUE DE DIJON 


FAR 


La 4 FU 


et leur rôle nat dans he, de l’art gothique en Europe 
mis en pleine lumière par des travaux récents. L'intérêt et la valeur 
livres pate ne É cèdent en rien à la Hal de leurs MAUR QN EE 


“ 


ville toute voisine de l’abbaye de Cîteaux, se trouve avoir recueilli le groupe 
le plus nombreux, le plus homogène et le plus complet de livres peints à 
Cîteaux dans les années qui suivirent immédiatement la fondation de Rss a ; 
et de l'Ordre. Un pareil ensemble n Less même nuit partJailleurs. = 


quart de siècle à cet établissement, chargé depuis ar années d'en : + 
gner à £ Faculté bre Lettres de BR même ville HSE de IG en Bour- Fe à 


l'art Habite ce xXI° série. ont mis en effet en lumière l'importance de 
l'étude des miniatures pour la connaissance de cet art. | 
Li auteur à donc pénsS de il CONTENRE de ECPrOuRe intégralement, ou. 


d’un art vent Dean et OR toujours souple et fÉrtle 1ss 
traditions antiques transmises par l’art carolingien, dés types orienta 
l'art byzantin et, pour une bonne part, des modes anglo-saxons ; toutes 
influences mêlées n’excluent pas d’ailleurs l'originalité véritablement créé 
de plusieurs de ces artistes ignorés. 6 
Au total, plus de cent quarante illustrations en majeure Dans inédi 
distribuées en cinquante-deux planches, doivent constituer pour l'ami ou po 
l'historien de l'art une documentation précieuse par son origine, précieu 
aussi par la date certaine (premier tiers du xu° siècle) qu’on peut assigner 
l'œuvre peint de Citeaux, dans lequel se rencontre plus d’un chef-d'œuv 
de l’art de tous les temps. > 


TABLE DES PLANCHES 


TEE I. — Psautier de saint Robert (ms. 30). — Flagellation. 
Il. — Psautier de saint Robert (ms. 30). — Titre. 
II. — Bible de saint Étienne Harding {mss. 12 et 13). — Initiales ornementales. 
IV. — Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — La vie de David. 
_ V. — Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — La vie de David : détail. 
VI. — Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — Le roi David. | 
— Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — Sacre d'un roi. Initiales, 
— Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — L'Église et la Synagogue. Les 
€ Hébreux dans la fournaise. 
IX. — Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — Daniel et l'archange Gabriel. Salomon. 
Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — Création d'Adam. Mort d'Holopherne. 
— Bible de saint Étienne Harding (ms. 14). — Esther. Le prophète Esdras. 

ou Ds saint Étienne Harding (ms. 14). — Pendaison d'Aman. es de Judith 


. 


arding g (ms. 15). - __ Lettres ornées. 


SR Met ne Job (ms. 168). — Titre. 
© Moralia in Job (ms. 168). — Saint Grégoire et Léandre. oh: nue moines. 
7, — Moralia in Job (mss. 168 et 169). Lettres ornées et allégoriques. 
— Moralia in Job _(mss. 170 et 173). — Bücherons et drapiers. 
— Moralia in Job (ms. 169, 170 et 173). — Vendangeurs, moissonneurs et jongleurs. 

xx VII et XXVIIL — Moralia in Job (ms. 173). — Initiales ornementales. 

x IX. — Moralia in Job; — Saint Augustin, De Psalmis (mss. 173 et WE — Initiales 
ornementales. David et le lion. 


— Saint Augustin, De Psalmis (ms. 147). — Titre. 


. — Saint Augustin, De Trinitate (ms. 141). — Initiales ornementales. 
— Légendaire de Citeaux (ms. 641). — Titre. 
— Légendaire de Citeaux (ms. 641). — Saint Taurin, la sainte Vierge, saint Agapet, 


saint Augustin. 


XXXIV. — Légendaire de Ciîteaux (ms. 641). — Saint Matthieu, saint Jérôme, saint Gilles. 
— Ornement. 
XXXV. — Légendaire de Citeaux ee 641). — {Saint Arnoul, saint pe Cp saint Michel, k 
saint Martin, saint Philibert. | 
XXXVI, —— Légendaire de Citeaux ; — Lettres de saint J érôme (mss, 642 et 135). mer ris 
rion, saint Symphorien, saint Bertin, saint Memmie. — DrnSIEenS : 
XXXVII. — Lettres de saint Jérôme (ms. 135). — Titre. 
XXXVIII à XLIV. — Lettres de saint Jérôme (ms. 133). — Alphabet ne: ; 
XLV. — Commentaire de saint Jérôme sur Daniel (ms. 135). — Dieu et les petits Pr rOF 
XLVI — Commentaire de saint Jérôme sur Daniel (ms. 132). — Daniel et Habacue. 
XLVII. — Commentaire de saint Jérôme sur {Daniel ; — Saint Augustin, cs de Die 
(mss. 132 et 158). — Lettres ornées. Es 
XLVIII. — Commentaire de saint Jérôme sur Daniel; — Lettres de saint Gréir 
et 180). — Saint Jérôme et saint ain + 
XLIX — Commentaire de saint Jérôme sur Isaïe (ms; 129). — Arbre de Jessé. 
tee Commentaire de saint Jérôme sur Isaïe : ; — Lettres de saint{Grégoire ( 
: 180). — Le prophète Isaïie. Lettres ornées. : | 
LI, — Commentaire de saint Jérôme sur Jérémie (ms. 130). — 
ARE abbayes de Ciieaus FA de Saint-Vaast. s 


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Le prix en souscription Re exemplaires s sur SR 


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Papier ordinaire : ne 


Ces prix seront majorés à la publication 
ue de Rives : : 7 


L'ouvrage paraîtra dans le courant de 1926. 


MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. — MCMXXV 


CHAPITRE V 


LA SCULPTURE 
LE RÔLE ET LA PLACE DE CLUNY 

_ DANS LA RENAISSANCE DE LA SCULPTURE ROMANE EN FRANCE 
D'APRÈS QUELQUES TRAVAUX RÉCENTS 


À . « 

s études de M. Arthur Kingsley Porter‘ sur l’art lombard et sur les ori- 
et les débuts de la sculpture romane, par les controverses qu’elles ont 
ences, le grand mérite, quelle que soit l'opinion qu'on professe à leur endroit, 
ramener l'attention des historiens et du grand public sur l’un des problèmes 
malaisés de l’histoire de l’art occidental : quelles sont les origines 


«50 — Voir : A. Kingsley Porter, PAU architecture. Foie 1917, 3 vol. in-8° 
in-4°., — Du même auteur : Les débuts de la sculpiure romane (Gaxetle des Beaux-Arts, 


La cathédrale de Saint-Lazare d’ Autun (extr. des Mém. de la Soc. Eduenne, t. XLII, 1919); 
icipalement le grand ouvrage de l’auteur, La sculpture bourguignonne aux XII* et XIIIe 
JL, Cluny. Il, Autun (Paris et Autun, 1914-1925, 3 vol. gr. in-49. — La 3° partie, 


168 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


a été conduit à définir le rôle de la grande abbaye de Cluny dans 11 
sance de la sculpture médiévale; concurremment avec les beaux tra 


LA SCULPTURE 169 


de Cluny; de 1104 à 1120, chapiteaux de la nef de Vézelay ; avant 1119 et vers 
cette date, chapiteaux de Saint-Andoche de Saulieu ; de 1120 à 1132, chapi- 
teaux de la cathédrale Saint- Lazare d’Autun. De même le portail de Cluny, au 
fond du narthex, que l’archéologue américain croit terminé vers 1113, serait, 
avec son grand tympan, le prototype de la sculpture monumentale qui s'épa- 
nouit en Bourgogne aux tympans de Vézelay (1132), d'Autun (1132), de 
Sant-Bénigne de Dijon (après 1137, aujourd’hui détruit), puis, hors de Bour- 
gogne, au tympan de Moissac et à ses dérivés. 

Un renversement si complet de la chronologie couramment admise devait 
nécessairement provoquer une réplique, à moins de confesser sans discussion 
que les érudits s'étaient jusqu'alors complètement mépris. M. Paul Deschamps 
a donc relevé le gant et répondu à l’assaillant, dans la même Gaxette des Beaux- 
Arts qui avait inséré l’attaque, sous un titre assez modeste : Notes sur la sculp- 
ture romane en Bourgogne. « Notes » parce que ce n'était pas le lieu de rédiger 
un long traité didactique ; « notes » aussi, peut-être, parce qu'il suffisait de 
rappeler quelques faits historiques, quelques dates connues, pour saper à la 
base et ruiner l’audacieux et fragile édifice de l’archéologue américain. « Nos 
érudits ont vu juste, conclut M. P. Deschamps, nous en avons la conviction. 
Que ceux qui en douteraient fassent le voyage que nous avons fait après eux ; 
qu'ils lisent les œuvres qu’ils ont publiées ; ils y trouveront cette méthode, cet 
ordre et cette clarté qui sont les plus belles qualités de l’esprit français *. » Ces 
savants ont établi comment la sculpture romane naît, croît et se développe 
normalement, comment ses œuvres s'enchaînent progressivement les unes aux 
autres, s'expliquent et se justifient les unes par les autres. Et cette doctrine des 
maîtres de l'archéologie française, insiste ailleurs et plus récemment l’auteur’, 
« demeurera ferme malgré toutes les attaques présentes et à venir ». 


1. Selon la Romanesque sculpture of the Pilgrimage Roads, 1, pp. 81-82 et 108. Voir ci-dessus, 
chapitre II, les dates de la construction de labbatiale de Cluny. 

2. Gax. des B.-A., juillet-août, 1922, p. 80. 

3. P. Deschamps, compte rendu dans Le moyen âge, mai-août 1927, de l'ouvrage de M. Mar- 
cel Aubert, La sculpture française du moyen âge et de la Renaissance. 


L'art roman de Bourgogne. 22 


170 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Sans doute la méthode, l’ordre, la clarté sont qualités essentielles et recon- 
nues de l'esprit français. Elles n’excluent pas cependant la finesse critique nila 
révision des thèses en honneur. À vrai dire, nous nous résignons difficilement 
à cette ordonnance trop bien agencée, et nous y soupçonnons plus d’un arti- 
fice. Relisons donc quelques lignes d’un de ces maîtres dont le témoignage est 
allégué et dont personne ne méconnaîtra l'autorité : « Il faut bien reconnaître, 
écrit Robert de Lasteyrie, que... la plus grande incertitude règne encore sur 
l’âge précis de beaucoup d’églises. C'est le cas notamment pour la plupart 
des édifices que l’on attribue au xur° siècle. Nous connaissons en gros la marche 
de l’art à cette époque, nous savons à peu près classer les édifices ; mais quand 
on veut serrer la chronologie d’un peu près, quand on veut fournir des 
preuves positives à l'appui des dates communément admises, on s'aperçoit 
que ces preuves font plus ou moins défaut, que les archéologues les plus auto- 
risés se contentent de répéter sans contrôle les dates proposées par leurs devan- 
ciers d’une façon hypothétique à l’origine, puis avec plus d'assurance, et fina= 
lement avec une certitude imperturbable qui en a imposé à tout le monde» 

Et à maintes reprises*, avec beaucoup d'expérience et de prudence, M"de 
Lasteyrie insiste sur l’impossibilité de se fier à des apparences archaïques pour 
reculer la date d’un monument ou d’une sculpture, et sur la juxtaposition 
contemporaine, dans un même ensemble, d'éléments disparates, les uns d'un 
art plus avancé, les autres d’un art plus primitif. 

Étudions donc plus avant le détail de la construction de M. Porter et les 
arguments de son contradicteur M. P. Deschamps. 

Les deux archéologues, avec raison, s'accordent sur la date des quelques 
chapiteaux encore en place et du tympan ancien avec son linteau (le Christen 
majesté avec les douze apôtres) de l’église Saint-Fortunat de Charlieu,-un 


prieuré clunisien : la consécration de 1094 leur paraît fixer la chronologie de 


1. R. de Lasteyrie, Études sur la sculpture française au moyen âge, p. 4 (Monuments Piot, 


L VHT), 
2. Cf. notamment R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à l’époque romane; 


pp. 667, 674-675 et passim. 


LES 


‘ ADS 
ER 
LENS 


LA SCULPTURE 171 


ces sculptures. Mais le centre de la discussion se trouve aux chapiteaux de Cluny. 

De la décoration de la magnifique abbatiale restent, comme on le sait, 
onze chapiteaux aujourd’hui conservés en assez bon état au Musée de Cluny. 
Ils surmontaient les colonnes du chœur et jouissent à bon droit d’une célé- 
brité universelle. Or M. Porter, en les datant de la période de construction 
du chœur, commencé par saint Hugues en 1088 et consacré en novembre 
109$ par Urbain II, les recule dans le passé, au dire de son critique, au point 
d'en rendre la genèse inintelligible, et de les isoler sans relation satisfaisante 
non seulement avec les œuvres qui les auraient précédés, mais aussi avec les 
œuvres qui les auraient suivis. Pour l'Américain, ils sont la première et écla- 
tante manifestation de la sculpture romane de Bourgogne; pour M. Deschamps, 
ils marquent à peu près le terme de l’évolution de cet art et son aboutissement. 
Impossible d'imaginer deux conceptions plus opposées. 

M. Deschamps établit fort à propos une distinction judicieuse : le chœur de 
Cluny ne comportait que huit colonnes de marbre, donc huit chapiteaux, tous 
conservés : ce sont les Tons de la musique, les Saisons et les Fleuves, les Ver- 
tus et les Arts libéraux. Les trois autres chapiteaux qui restent proviennent 
donc d’une autre partie de l'édifice; parmi eux, ceux de la chute originelle et 
du sacrifice d'Abraham lui semblent gauches, raides, sans expression, d’un 
archaïsme qui les apparente à des chapiteaux de Saint-Benoît-sur-Loire anté- 
rieurs à 1108, et de Saint-Martin-d’Ainay, consacré en 1107. Ces trois bas-reliefs 
sont donc contemporains des travaux de saint Hugues, abbé de Cluny, qui 
mourut en 1109, et leur style est si différent de celui des chefs-d'œuvre du 
tour du chœur qu’on ne saurait admettre, dans le court laps de temps qui s'écoule 
de 1088 à 1095, l'exécution dans le même édifice d'œuvres aussi dissemblables. 
Si d’ailleurs, continue M. Deschamps, Cluny possédait en 109$ des artistes 
capables de sculpter les chapiteaux du chœur, pourquoi ne trouve-t-on pas 
trace de leur talent dans le prieuré clunisien de Charlieu en 1094 ? Enfin il est 
pour lui erroné de prétendre, comme le fait M. Porter, que les chapiteaux 
étaient toujours sculptés avant la pose, alors qu’on connaît beaucoup d'exemples 
de sculpture après mise en place. La date de 109$ est donc impossible. 


172 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Avant de rechercher la chronologie vraisemblable, examinons cette argu- 
mentation. Elle n’est pas partout péremptoire. Il convient, dès l’abord, de 
renoncer à disserter sur la sculpture des chapiteaux avant ou après la miseen 
place : « Les deux pratiques se remarquent », constate M. de Lasteyrie !. Sans 
doute les chapiteaux de Cluny sont d’un art déconcertant, s'ils sont très 
anciens. Mais ailleurs, en Languedoc, M. E. Mâle admet pour le grand tym- 
pan de Moissac une semblable, anormale et brusque éclosion, ce même 
miracle esthétique que M. Porter signale à Cluny : « La sculpture, à ses 
débuts, a fait une œuvre dont la grandeur n’a pas été dépassée. L'art du moyen 
âge débute par le sublime *. » La perfection d’une sculpture ne choque pas 
en effet les archéologues français, même si la date en est très reculée, mais à 


condition qu’on soit dans le Midi?. Ce qui est licite pour Moissac, le Langue-« 


doc et le Midi ne doit pas être cependant interdit à Cluny. D'ailleurs, on saisit 
à Cluny même les premiers indices révélateurs, la préparation des chefs-d'œuvre: 
Les chapiteaux de la chute originelle n’ont selon nous, malgré leur archaïsme 
reconnu, rien de commun avec les bas-reliefs de Saint-Benoît-sur-Loïire et d’Aï- 
nay que M. Deschamps leur compare : à Saint-Benoît, les personnages sont 
difformes, des nains à la tête énorme, au corps minuscule ; à Ainay, la compo: 
sition est médiocre, l'exécution indécise et faible, le dessin puérilement con: 
tourné, notamment pour les mains et les pieds. À Cluny, au contraire, l'artiste, 
qui s'attaque au corps nu, a fait effort pour parvenir à la. juste proportion de 
ce corps, certes, il y a encore beaucoup de raideur et de gaucherie, mais le 
relief est déjà vigoureux, et l’on sent comme une esquisse du mouvement vrai; 


1. L'architecture relio. en Fr. à l’ép. romane, p. 605. 

2. L'art religieux du XIIe s. en France, p. 378. 

3. « M. Aubert (dans La sculpture française du moyen âge et de la Renaïssance) assure qu'il 
ne nous reste rien du célèbre tombeau de saint Front, exécuté par Guinamond en 1077, mais 
est-il bien certain qu’un écoinçon de ciborium, trouvé dans la rivière et recueilli au Musée 
du Périgord, n’en provienne pas ? Il s’orne d’une demi-figure d’ange aux mains énormes; la 
tête est petite et allongée; la pierre était peinte, le nimbe incrusté de verre bleu. Le style, 


assez beau, serait avancé pour la date de 1077 si nous n’étions dans le Midi. » C. Enlart, La 


sculpture française au moyen âge, dans le Journal des Savants, 1927, p. 147. 


EA SCULPTURE 173 


quelques détails, le serpent et les arbres, sont fortement traités ‘. L'artiste est 
sur la bonne voie, sur la voie qui mène tout droit aux chapiteaux du chœur. 
Combien de temps lui fallut-il pour la parcourir ? Il ne nous paraît pas qu'il 
lui ait été imposé un long laps d'années, nécessairement. Les bas-reliefs de la 
chute originelle sont, si nous les voyons bien, la promesse des chefs-d’œuvre 
du lendemain. 

Qu'on s'étonne de ne pas trouver la même habileté à Charlieu, nous ne 
découvrons en cette absence aucune raison décisive de refuser une supériorité 
contemporaine à Cluny. Nous sommes vraiment mal armés pour comparer en 
toute sécurité, dans un tel détail : Cluny, comme Charlieu (sauf le porche très 
postérieur) sont détruits à peu près en totalité, mais nous sommes encore plus 
riches pour Cluny que pour Charlieu. Nous ne pouvons donc savoir s’il ne 
nous manque pas précisément à Charlieu un monument caractéristique et révé- 
lateur. Si, en outre, s’est manifesté à Cluny un artiste novateur, comme le veut 
M. Porter, nous n'avons pas à chercher pourquoi ce sculpteur n’a pas été 
employé à Charlieu, alors que le chantier clunisien suffisait amplement à 
absorber son activité et son génie. C’est le pur domaine des hypothèses, et aussi 
nombreuses qu'il plaît à notre imagination de les forger. Le moindre inconvé- 
nient de ce genre de raisonnements dans le vide est qu’ils ne prouvent abso- 
lument rien. 

Au reste, rappelons-le, la rapidité de construction de Cluny tient elle-même 
presque du prodige. N'oublions pas que saint Hugues édifie la plus vaste église 
du monde chrétien en son temps, la haute nef voûtée la plus élevée et la plus 
audacieuse qu’on eût alors conçue, et qu'il dispose par conséquent de moyens 
exceptionnels. Que consacre-t-on en 109$ ? « Le pape Urbain I fitla consécration 
du grand autel et de l’autel matutinal placé au fond de l’abside ; les arche- 
vêques Hugues de Lyon, Dagbert de Pise, Brunon évêque de Segni, consa- 
crèrent en même temps trois autres autels dans les travées de la nef les plus 


1. Voici d’ailleurs ce qu’en dit excellemment M. Pabbé Terret, La sculpt. bourg. Cluny, 
p. 142: « Ce qui frappe le plus dans ce bas-relief, c’est tout à la fois la simplicité et la belle 
ordonnance de la mise en scène. » 


174 


M. P. Deschamps dit : non. Confessons simplement que nous nele savon 
À supposer que les chapiteaux du déambulatoire n'aient pas été sculpté 


tun ? Ici, M. Deschamps entre dans le champ des conjectures. Saint | 
dit-il, poursuivit la construction de l’abbatiale jusqu’à sa mort, sur 
1109, sans qu'on sache bien exactement à quel point il en était arriv 
de Melgueil le remplaça (1109-1122), et son abbatiat indigne connut des heures 

À 2 
troubles. « Si rien ne prouve que les travaux furent arrêtés Rss Us 


seur, Pierre le Vénérable be 1156) les poussa activement : pe 
lettres font allusion à son goût pour les arts et à son désir d’embellir | 
de l’abbaye * ». C’est le moment (1123-1125) des attaques de saint 


imagerie insane. Cédant en es à des objurgations si pr Pier 
sacrifier son goût de la beauté, aurait alors imaginé les SHPbIES des 
teaux du chœur dont le symbolisme religieux était propre à à élever à 


primis PenIte sacrarunt altaria », dit la Bibliotheca Chine p. de. 
2. Notes, p. 68. ; | 
3: L'abbé Pougnet, Théorie à symbolisme des Has de la annee grégorienne cam. \ 


vices et les vertus. Cf. aussi Dr Pouzet, Notes sur les chapiteaux de bo: de CI 
Part chrétien, 1912). | 


LA SCULPTURE 175 


qu'après 1125,cest-à-dire après les tentatives sacrilèges de Ponce pour reprendre 
le pouvoir. Au reste, l'écroulement en 112$ d’une partie de la grande voûte 
imposa l'obligation de réparer d’abord ce désastre : en octobre 1130, Inno- 
cent Il pouvait procéder à une dernière consécration; mais le chantier de la 
grande église restait encore ouvert, puisque le chapitre général du 20 mars 
1132, entre autres réformes et mesures de restauration disciplinaire, prescrivait 
d'y observer le silence; et vraisemblablement les travaux ainsi poursuivis après 
1130, et encore en train en 1132, étaient ceux de décoration. « On peut dire, 
conclut M. P. Deschamps, que la date des chapiteaux des colonnes du chœur 
doit être circonscrite entre 1125 et 1156. Il serait téméraire de chercher à pré- 
ciser davantage. » Au reste la chronologie monumentale bourguignonne con- 
firme cette hypothèse : chapiteaux de Saulieu, vers 1119 ; de la nef de Vézelay, 
entre 1120 et 1138; de la cathédrale d’Autun entre 1132 et 1147. « Parmi 
toutes ces œuvres celles de Cluny sont les plus belles, mais on y retrouve, avec : 
plus de génie toutefois, le style des artistes de Vézelay et d'Autun et leurs pro- 
cédés. Il est déjà assez surprenant qu’un artiste de ce temps ait su manier le 
ciseau avec tant d’habileté, et il ne faut pas faire remonter ces chefs-d'œuvre 
jusqu'à une époque où l’art de la sculpture n’était encore qu’en enfance”. » 
Nous sera-t-1l permis, à notre tour, de repousser cette détermination des 
sculptures du chœur de Cluny entre 112$ et 1156? Pourquoi ces dates tar- 
dives ? Les termes de comparaison allégués par notre auteur sont-ils si solides ? 
Ne rajeunit-il pas outre mesure les bas-reliefs de Vézelay et d’Autun ? Rappe- 
lons-nous que, vers 1137, Suger appelait à Saint-Denis des artistes qui avaient 
travaillé, selon M. Mâle, au tympan de Beaulieu en Limousin, que le tympan 
de Beaulieu est lui-même postérieur au tympan et aux sculptures de Moissac, 
et que les travaux de la façade de Saint-Denis étaient terminés en 1140°. Ilne 
s’agit pas là, à coup sûr, du premier enfantement de la sculpture romane. Et 
des dates qui sont jugées bonnes pour Moissac et ses dérivés, nous y insistons, 


1. P. Deschamps, Nofes, pp. 70-71. 
2. Lasteyrie, Études sur la sculpture française au moyen âge, p. 35. 


VI 


176 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


pour Saint-Denis de si notable influence, ne peuvent pas légitimement être 
regardées comme absurdes en Bourgogne. Pourquoi les chapiteaux du chœur 
de Cluny ne seraient-ils pas le chef-d'œuvre initial d’une longue suite d’imita: 
tions et de succédanés, mais non cependant sans préparation, comme nous 
l'avons remarqué ? Serait-ce la seule fois que dans la littérature et dans l'art la 
perfection d’un genre paraît en marquer comme le début, parce que cette per: 
fection éclipse tous les essais antérieurs ? 

Allons-nous donc, avec M. Paul Deschamps, retenir la date de 1125 comme 
la plus reculée qu'on puisse proposer ? Ou nous contenter d'enregistrer, avec 
M. Marcel Aubert : « Le chœur de l'église de Cluny était terminé en 1095; 
mais il paraît difficile de dater ces sculptures de la fin du xr° siècle, et nous 
ne trouvons rien de semblable en Bourgogne avant les environs de 1120, où 
elles furent sans doute exécutées. Tous les efforts des moines s'étaient portés 
sur la construction de l’immense abbatiale ; la décoration se fit peu ä-peu: 
Et en effet l’auteur, pour s’accorder avec son système, a écrit quelquesdlignes 
plus haut que l’église a été « commencée en 1088 et consacrée en 1130 > Si 
nous le suivons, nous devrons homologuer le jugement de C: Enlart* 
« M. Aubert considère que les beaux chapiteaux du chœur de Cluny sontnet- 
tement postérieurs à la consécration de 109$ : cela est juste, sinon facile à 
expliquer ?. » 

La difficulté est évidente, et le problème est même insoluble, parce que les 
termes qui le posent ne rendent pas la solution possible. Combien M: Eouis 
Bréhier est plus avisé d'admettre que « les magnifiques chapiteaux de Cluny, 
s'ils ne datent pas de 1095, année de la consécration des autels par Urbain H, 
ne peuvent être très postérieurs. Les personnages qui représentent « les Fons 
de la Musique » ou des allégories variées sont modelés avec une wéritable 
délicatesse dont la tradition s’est transmise aux chapiteaux de Vézelay, d'Autun, 
du Moûtier-Saint-Jean, de Saulieu ? ». | 


1. M. Aubert, La sculpture française du moyen âge et de la Renaissance, p. 15. 
2. C. Enlart, La sculpture française du moyen âge, dans le Journal des Savants, 1927, p. 147: 
3- L. Bréhier, L'homme dans la sculpture romane, p. 20. 


LA SCULPTURE | 177 


C'est bien ainsi en effet qu’il faut entendre la relation chronologique des 
œuvres de la sculpture monumentale dans la Bourgogne romane. Nous avons 
vu : que Cluny tout entier était terminé au plus tard peu d’années après la 
mort de saint Hugues, et que le grand abbé avait eu peut-être même la joie 
de voir son œuvre presque achevée. Du moins, lorsqu'il mourut, en 1109, le 
monument était-il bien près d’être parfait. S'il fallut une seconde consécration 
solennelle en 1130, c'est que l’écroulement de la voûte majeure, en 1125, 
avait nécessité d'importants travaux de réfection. Encore cet écroulement 
n’affecta-t-il que la nef, et non le chœur : « Ingens basilicae navis, dit Orderic 
Vital, quae nuper edita fuerat?. » 

On ne saurait enfin, pour justifier l'attribution à Pierre le Vénérable des 
Tons du plain chant, alléguer le culte de cet abbé pour la musique. Le chant 
liturgique a toujours été en honneur à Cluny, et saint Eudes ou Odon en 
particulier, le deuxième abbé (927-942), l'y avait fortement implanté. 

Ainsi n1 les textes, ni les circonstances historiques n’autorisent à rajeunir 
indûment les chapiteaux du chœur de Cluny. Lorsque saint Bernard, dans 
son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry, écrite en 1124, selon l'opinion 
commune, dénonçait avec véhémence les dimensions démesurées d’une église 
et sa hauteur exagérée, il visait manifestement, et d’abord, l’abbatiale de Cluny. 
Lorsqu'il s’'indignait de l’ineptie des sculptures fantastiques des cloîtres, c’est 
qu'il trouvait abus, et abus dans l’ordre de Cluny; nous pouvons ajouter : à 
Cluny même, le chef d'ordre et le modèle. Et l’abus réside dans le nombre 
excessif de ces figurations, sinon la véhémence de l'abbé de Clairvaux eût été 
ridicule, et Pierre le Vénérable n'eût pas manqué de la lui doucement repro- 
cher. Le texte de saint Bernard nous laisse conjecturer, en bonne critique, une 
grande profusion de reliefs sculptés, plus ou moins monstrueux au gré du 
moine cistercien, et à Cluny même, avant 1124. Par l’ampleur et par la quan- 
tité des travaux à exécuter, le chantier clunisien a constitué depuis la fin du 


1. Chapitre II. 
2. Ed. de la Société de l'Histoire de France, t. IV. p. 426. 


L'art roman de Bourgogne. 23 


178 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


xr° siècle et durant les premières années du x siècle, une véritable école de 
sculpture extrêmement active et manifestement en progrès constant, au MOINS 
pour l’habileté technique. Les anneaux intermédiaires de la chaîne entre les 
bas-reliefs reconnus par M. Deschamps comme contemporains de saint Hugues 
(et d’ailleurs à quelle période de la vie de saint Hugues les faut-il rapporter?); 
à savoir ceux de la chute d'Adam, et les chapiteaux du chœur, ces anneaux 
ont disparu, et nous ne pouvons plus connaître l’évolution de l’art plastique 
à Cluny même :. 

Outre les textes, les monuments mêmes justifient l'ancienneté des chapi: 
teaux de Cluny et la date approximative de 1095 pour leur exécution: Les 
sculptures de Saulieu, d’un ciseau si vigoureux et d’une verve saisissante, datées 
avec certitude par la consécration de l’église en 1119, nous attestent encore 
le savoir faire des sculpteurs romans de Bourgogne avant 1120 ou 112$ Or 
nous connaissons la dépendance monumentale de Saint-Andoche de Saulieu 
par rapport à Cluny, et par l'intermédiaire de l’évêque d’Autun, Etienne-de 
Bâgé*. Mais si Saulieu a été bâti sur le modèle de Cluny par un évêque ami 
de Cluny, pourquoi sa sculpture n’aurait-elle pas été, elle aussi, empruntée 
aux modèles, aux artisans, à l'atelier de Cluny. La logique le commande,*et 
l’art des imagiers de Saulieu nous est garant de la valeur déjà affirmée "des 
imagiers de Cluny. 

De même on ne peut rien conclure de décisif de la date d'exécution des 
chapiteaux de Vézelay contre l’ancienneté des chapiteaux de Cluny, au con- 
traire. M. Porter, en datant les bas-reliefs de la nef de Vézelay de 1104 à 1520, 


1. Voir cependant ce que dit, au sujet des misérables débris conservés, M. l’abbé Ferret, 
op. cit., pp. 153 et 154; ces épaves, dont quelques-unes sont en place, certifient une “école 
et un ciseau vigoureux, et une étude attentive permettrait de faire d’instructives comparaisons 
avec Saulieu. Les remarques judicieuses de M. Al. Forel (Voyage au pays des sculpteurs romans, 
[, p. 211) sur la rapidité d’exécution et la multiplicité de leurs auteurs, s’appliquent évidem= 
ment aussi bien aux chapiteaux de Cluny qu’à ceux de Vézelay, à propos desquels l’auteur a 
formulé ses observations. 

2. Voir ci-dessus, chap. II. 

3. L'église de la Madeleine, commencée par l'abbé Artaud vers 1096, fut consacrée sous 


251 
! 
LS 
y! 
Le 
53 
Le 


LA SCULPTURE 179 


ne tient pas compte du terrible incendie du 22 juillet 1120, et prétend que 
l'église fut épargnée par ce désastre. Il est difficile cependant, et M. Deschamps 
a raison de le rappeler, de contester que le feu ait atteint l’église : le nombre 
des victimes, le témoignage précis du chroniqueur ‘ en sont des preuves cer- 
taines. Mais nous avons vu aussi qu'il était malaisé de savoir dans quelle 
mesure le monument avait souffert du sinistre, que Viollet-le-Duc n'avait 
trouvé dans la nef aucune trace d’incendie*. Nous savons encore que le même 
architecte a noté la différence d'exécution qui distingue les chapiteaux de la 
nef de ceux du narthex, et l’unité de la tradition qui les apparente les uns aux 
autres. Cet apparentement a frappé M. Ch. Porée au point qu'il réduit à une 
seule campagne toute la sculpture de Vézelay, entre 1120 et 1132 environ. 
C'est qu’en effet le narthex est essentiellement l’œuvre de l’abbé Renaud : 
commencé sans doute peu après 1120, il fut consacré sous l’abbé Albéric, en 
1132. Mais, dans ce système, il faut admettre (et M. Porée ne s'y résout 
qu'avec quelques réticences) que « les chapiteaux de la nef ont été posés sim- 
plement dégrossis sur les fûts, et qu'ils ont été sculptés après coup, en même 
temps que ceux du narthex; façon de procéder qui, si elle s’écarte de ce que 
nous savons des habitudes du moyen âge, fut cependant parfois employée 5. » 
Nous croyons donc plus simple et plus vraisemblable de regarder, avec 
M. Porter, comme contemporaines la construction et la sculpture de la net 
Vers 1104 et années suivantes; opinion qui, concordant avec les remarques de 
Viollet-le-Duc, rend compte à la fois des différences et des similitudes des deux 
groupes de la sculpture vézélienne, et se concilie avec l’histoire de l’abbatiale 
construite en deux campagnes, séparées par un court intervalle d’années. 


ce même abbé en 1104. Mais selon toute apparence elle n’était pas achevée lors de cette 
première dédicace. Cf. Ch. Porée, L’abbaye de Vézelay, pages 14-15. 

1. La Chronique de saint Marien ou de Robert d'Auxerre, du reste postérieure de plus d’un 
demi-siècle, dit explicitement que le feu atteignit l’église « ecclesia subito conflagrante ». Cf. 
Chérest, Vézelay, t. I, p. 288. 

2. Voir ci-dessus, chap. III. 

3. Ch. Porée, L'abbaye de Véxelay, pages 15, 54-56. 


180 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Mais ce décor de Vézelay est d'inspiration clunisienne. Et l’histoire est ici en 
exacte concordance avec l’art. Si les moines de Vézelay ont toujours été mal 


soumis à Cluny, c'est au temps de saint Hugues que la subordination de. 


Vézelay à Cluny fut plus effectivement réalisée. Les grands abbés constructeurs 
de Vézelay, Artaud (1096-1106), Raynald ou Renaud de Semur neveu de saint 
Hugues (1106-1128), Albéric (1131-1138), ont tous été des Clunisiens :. S'ils 
ont dû composer avec l'esprit d'indépendance et d'autonomie de leur commu: 
nauté dans la construction proprement dite de l’église et l’ériger très différente 
de l’abbatiale de Cluny, on peut croire sans excès d'imagination que, pour da 
sculpture, ils ont été dans l’obligation de faire appel à l'atelier de Cluny, seul 
capable dans la province de leur fournir des imagiers experts. Il fallait done, 
ou que l'atelier clunisien fût en partie libéré ou qu'il eût formé des élèves de 
mérite avant 1120, donc qu'il préexistât à cette dernière date. M. Deschamps, 
il est vrai, laisse entendre que nos belles figures de Cluny sont une résultante 
des travaux de Vézelay, et non leur origine. Mais il omet de nous expliquer 
pourquoi, dans cétte conjecture, les moines de Sainte-Madeleine faisaient 
ouvrer à leurs bas-reliefs tout en construisant ou reconstruisant leur nef, tandis 
que les architectes de Cluny auraient différé l'exécution de leur décor au dieu 
d'y procéder à mesure que s'élevait la grande abbatiale, bien que leursres- 
sources en hommes et en argent fussent certainement au moins égales à celles 
de Vézelay. Et nous revenons ainsi par un détour à l'hypothèse séduisante 
du développement de l’art de Cluny à Cluny même, depuis le temps de saint 
Hugues, et par le progrès normal des immenses travaux entrepris. L’antério= 
rité ne peut alors appartenir qu’à Cluny et non à Vézelay. 

On ne voit pas davantage pourquoi il conviendrait de placer, avec 
M. P. Deschamps, vers 1132 et avant 1147, c'est-à-dire à peu près entre ces 
deux dates, la sculpture des chapiteaux d’Autun. Certes, comme pour beaus 
coud d’églises, l’histoire de la cathédrale Saint-Lazare ne peut être écrite avec 
une précision rigoureuse dans tous ses détails. Innocent Il en fit la consécra- 


1. Cf. Chérest, Véxelay, t. I, pages 35 sq., 283-295. 


\ CR COMITE RE" 


LA SCULPTURE I8I 


tion solennelle le 30 décembre 1132. C'était sous l’épiscopat d'Étienne de Bâgé, 
et c'est à ce prélat, qui administrait le diocèse depuis 1112, qu’on doit faire 
honneur de la reconstruction de sa cathédrale. Même si le fameux tympan du 
Jugement dernier n’était pas en place en 1132, si l’on différa, et nous dirons 
comment, jusqu'en 1147 le transfert des reliques de saint Lazare, rien n’auto- 
rise à croire que la sculpture des chapiteaux n’était pas terminée lors de la 
consécration. 

En effet, il est impossible de ne pas remarquer, avec tous les érudits qui 
les ont examinés, le parallélisme étroit qui existe entre les chapiteaux de 
Saint-Lazare d’Autun et ceux de Saint-Andoche de Saulieu'. Ce sont souvent 
les mêmes scènes traitées et dans le même style : combat de coqs, combat 
de lions avec ou sans personnages, les Saintes Femmes au tombeau, le faux 
prophète Balaam, la tentation du Christ au désert, la Fuite en Égypte, la 
Pendaison de Judas, l’Apparition du Christ à sainte Madeleine. Or cette ren- 
contre de même sujets sculptés d’une manière fort voisine n’est pas fortuite 
entre les deux églises : depuis 843, nous l’avons vu plus haut* par donation 
de Charles-le-Chauve, le monastère de Saulieu (qui devait en 1139 faire 
place à une collégiale) était uni à l'évêché d’Autun, dont les titulaires por- 
taient aussi le titre d’abbés de Saint-Andoche. Et la reconstruction de Saint- 
Andoche, consacrée en 1119, est également l’œuvre de l’évêque Étienne de 
Bâgé. Ce n’est pas excéder les limites permises de la critique que conjecturer 
l'emploi d'artistes communs, ou formés à une commune et même technique, 
aux chantiers successivement ouverts, et par le même évêque, de Saulieu 
puis d’Autun. Et il n’est pas davantage abusif de supposer que ces sculpteurs 
étaient instruits à l’école de saint Hugues et de Cluny, quand on connaît les 
relations intimes qui ont uni l’évêque d’Autun à Cluny et à son abbé Pierre 
le Vénérable. 


1. Abbé Terret, Saulieu, p. 25. — Nous reviendrons un peu plus loin sur le transfert des 
reliques de saint-Lazare en 1147 et sur les conclusions qu’il en faut tirer pour l'achèvement 
de la cathédrale. 

2. Chapitre II. 


182 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


L'iconographie de Vézelay contient aussi plus d’une figuration commune 
avec l’iconographie des églises bourguignonnes du même temps, et notam- 
ment avec Autun et Cluny; par exemple, à Vézelay et à Autun, Daniel dans 
la fosse aux lions, le meurtre de Caïn par l’aveugle Lamech, le combat de 
David et de Goliath, le Seigneur brisant la mâchoire des lions. Il est évidem- 
ment difficile de déterminer dans quelle mesure des scènes identiques se* ren- 
contraient à Cluny, et si elles furent le modèle des imagiers de Saulieu, de 
Vézelay et d'Autun. Mais déjà le petit nombre de débris qui restent de lab- 
batiale de saint Hugues nous montre l’histoire d'Adam et d’Eve et les Fleuves 
du Paradis, dont Vézelay possède aussi des bas-reliefs. 

Ainsi la chronologie de ces sculptures est incluse, pour toutes ces églises, 
entre les dates de leur construction dont nous ne saurions ni logiquement; 
ni historiquement, ni esthétiquement nous affranchir: pour Cluny, de 1088 
à environ 1113, au plus tard, et sans discontinuité; pour Saulieu, “avant 


1 


1119; pour Vézelay, de 1104 environ à 1132 environ; pour Autun, de 1772 
environ à 1132 environ. | 
Prononcer que tous les chapiteaux de Cluny, de Saulieu, de Vézelay, d'Au: 
tun ont été sculptés plus ou moins longtemps après la pose ne résout pas 
le problème de ces concordances chronologiques singulières et ne fait quelle 


transposer en le rendant encore un peu plus malaisé. Car il faut alors expli 


quer comment, non seulement l'architecture, mais encore la décoration, ont 


marché du même pas, à la même allure, dans des voies toujours parallèles 
pour ces divers édifices, qui comptent à peu près tous parmi les plus impor: 
tants de toute la période romane. S'il y a eu reprise après interruption, même 
assez faible, comment cette reprise se trouverait-elle marquer à peu près le 
même intervalle de temps dans chacune de ces églises ? D'où venaientces 


artistes, où s’étaient-ils formés et multipliés ? Ils étaient nombreux, et leurs 


ateliers bien pourvus d'artisans, comme l’atteste le nombre de leurs œuvres. 
Et si ces œuvres ont été en Bourgogne particulièrement multipliées, dans les 


monuments unis à Cluny par un lien tangible, pourquoi chercher hors de” 


Cluny, le foyer d'art le plus puissant et le plus actif de toute la chrétienté 


ue 


LA SCULPTURE 183 


depuis la fin du xi° siècle (l’œuvre de saint Hugues le prouve), la source de 
toutes ces richesses ? Encore faut-il que l'atelier clunisien ait eu le temps de 
se constituer et d’essaimer, et que, par conséquent, il ne se soit pas formé 
trop tard. Or nous savons qu'il s’est ouvert en 1088. Nous savons aussi qu’en 
1137 environ commençaient les travaux de Saint-Denis, et que Suger fit appel 
à des ateliers déjà connus. Cette date de 1137 en Ile-de-France nous invite 
à accepter, sans les torturer, les dates antérieures que nous procurent les docu- 
ments bourguignons. Et puisqu'il y a entre les dates de construction et de con- 
sécration des églises une suite et une concordance qui se retrouvent exacte- 
ment dans le décor sculpté, il est très simple et très logique de croire que le 
décor accompagna la construction sans se perdre (ce qu’on ne saura jamais) 
dans des discussions byzantines, et parfaitement stériles, sur la sculpture des cha- 
piteaux avant ou après la pose. Si les imagiers ont attendu que les chapiteaux 
fussent juchés sur les piles pour les travailler — et nous serions bien en 
peine de le préciser avec certitude — ils se sont certainement mis à l’œuvre 
sans délai, du moins sans délai appréciable, à mesure que la bâtisse s'élevait. 
En d’autres termes, maçons et imagiers, pour les monuments étudiés plus 
haut du moins, ont certainement travaillé en même temps et de concert. 
Voilà ce que nous enseignent clairement les œuvres et les textes. 

L'hypercriticisme n’a pas meilleure fortune, dans ses hypothèses toutes 
gratuites, s'il s’agit de déterminer la date des grandes œuvres de la sculpture 
monumentale des églises romanes de Bourgogne, et dont deux subsistent 
seules : le tympan de la Pentecôte à Vézelay, le tympan de Saint-Lazare à Au- 
tun. Le tympan de l’abbatiale de Cluny a disparu par le vandalisme révo- 
 lutionnaire, comme a disparu antérieurement le grand portail de Saint- 
Bénigne de Dijon, celui-là un peu plus jeune. Le tympan du Jugement 
dernier, à l'extérieur de l’abbatiale de Vézelay, a été refait; le Jugement 
dernier de Saint-Vincent de Mâcon, plus récent, est mutilé. Là encore, Cluny 
a servi de modèle. M. Porter l’affirme sur la foi de la chronologie, et il nous 
semble en effet que la chronologie de ces œuvres bourguignonnes ne laisse 
guère place à l'incertitude. 


184 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Le 2$ octobre 1130, le pape Innocent II procédait à la consécration défimi- 
tive de la grande abbatiale de saint Hugues. Rien ne laisse supposer qu'à 
cette date le grand portail qui s’ouvrait à l’entrée de l'église même, au fond 
du narthex ajouté plus tard, ne fût pas terminé, puisque cette date, par rapport 
aux œuvres similaires, ne constitue aucun anachronisme, non plus que par 
rapport à l’œuvre même de Cluny. La façade entière, en effet, par plusieurs 
de ses éléments, par l’étagement des fenêtres, par l’usage des pilastres canne- 
lés, répétait exactement les dispositions de l'élévation intérieure, telle qu'on 
la connaît par les dessins qui en restent et, mieux encore, par le croisillon 
méridional du grand transept encore debout. Aïnsi est confirmée, ce que 
d’ailleurs les textes laissent entendre, la continuité ininterrompue de la cons- 
truction (sauf l'addition du narthex) et la parfaite unité de style de ce grand 
édifice, le véritable chef-d'œuvre, le plus original, le plus puissant et le “plus 
fécond de toute la période romane. Le tympan du grand portail figurait#le 
Christ en majesté de la vision apocalyptique, au centre d’une auréole en 
amande soutenue par quatre anges, et entouré des animaux symboliques des 
évangélistes ; au-dessous, sur le linteau, 23 des vieillards de lApocalypse. 
Plusieurs des voussures encadrant le tympan contenaient des niches ou des 
médaillons enfermant des images d’anges ou de saints’. Nulle part encore, 
s’il existait déjà (par exemple à Charlieu) une image du Christ en majesté, 
le sujet n’avait été traité avec pareille ampleur ni avec une entente aussi 
complète de son ordonnance. 

En janvier 1132, Innocent IT consacrait Sainte-Madeleine de Vézelay Du 
dehors, à l'entrée du narthex, on voyait au tympan un grand Jugement 
dernier, qui, ayant été refait entièrement par Viollet-le-Duc, est aujourd'hui 
hors de cause. Mais au fond du narthex, et au grand portail d'accès de l'église 


1. On possède par Philibert Bouché de la Bertilière (Bibl. Nat., nouv. acq. fr. ms.n°4336); 
une Description historique de la ville, abbaye et banlieue de Cluny, et un dessin au cabinetdes 
Estampes de Paris, Topographie de la France (Cluny). Cf. J. Virey, L'architecture romane dans 
l'ancien diocèse de Mâcon, p. 303, 310, sq.; V. Terret, La sculpture bourguignonne aux XTISet 
XIIIe siècles en Bourgogne. Cluny, p. 133; E. Mâle, L'art religieux du XIIe s. en France, p 386: 


ATTO ENE" 


Le DRE ENT el NES 


$ LA SCULPTURE 185 


même, on peut encore admirer la fameuse Pentecôte, dont M. Em. Mâle a 
donné un si beau commentaire’. Refuse-t-on de. croire la Pentecôte terminée 
en 1132, lors de la consécration ? En vérité, on ne sait pas trop sur quoi se 
fonde exactement cette négation, qui n’a aucune base documentaire ; mais on 
ne peut du moins, comme l’a montré M. Ch. Porée*’, reculer bien au delà 
de 1135 l’époque de l'achèvement. 

Quelques mois après Vézelay, le 30 décembre 1132, Innocent IT consacrait 
la cathédrale Saint-Lazare d’Autun que décore à l’entrée, le célèbre Jugement 
dernier, signé de Gislebertus. De même que pour Vézelay, on a conjecturé que, 
lors de la consécration, le grand tympan pouvait bien n'être pas en place. 
En effet, en 1147, lors du transfert solennel des reliques de saint Lazare dans 
la nouvelle cathédrale, le narrateur de la cérémonie nous intorme incidem- 
ment que, à cette date, le porche n'était pas entièrement terminé. Aussi bien 
convient-il, pour apprécier l’objection, et au risque d’une digression, de 
reprendre le texte allégué et d’en discuter les termes. 

Lorsque l’évêque Humbert de Bâgé proposa la translation, il se heurta aux 
objections que rapporte un témoin anonyme autant qu'abondamment 
informé : 

« Beatum Lazarum, die constituta, revelare solemniter dixit. — Sed in illa, 
consulti, consideratione, inter quos qui secretius admissi fuerant, magnus 
sententiarum conflictus exortus fuit; ut tanquam divisi rationesque multifa- 
rias ad invicem propinantes, alii alios argumentorum suorum necessitatibus 
assentire niterentur. Dicebant ex eis quidem, nondum tempus advenisse quo 
tam pretiosissimi thesauri revelatio fieri deberet; ecclesiam quae in honore 
beati martyris dedicata et consecrata per manum domini Innocentii, apostoli- 


1. E. Mâle, L'art religieux du XIIe s. en France, pp. 36, 322, 327 sq. — Ne faisant pas ici 
une étude d’iconographie proprement dite, nous conservons au tympan de Vézelay sa déno- 
mination accoutumée de « Pentecôte » sans rechercher s’il convient d’y voir plutôt figurée la 
« Mission des Apôtres », comme le veut M. A. Fabre, L'iconographie de la Pentecôte (dans la 
Gaxette des Beaux-Arts, 1923, Il, pages 33-42). 

2. Ch. Porée, L'abbaye de Vézelay, pp. 15 et 30; Cf. A. Michel, Hist. de l'Art, I, 2, p. 638. 


L'art roman de Bourgogne. 24 


186 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


cae sedis ministri, fuerat, prorsus paratam minime fore. Vestibulum quod 


vestire et delucidare ecclesiam debet nondum confirmatum esse, pavimenta, 
ut decebat, in tam nominata domo, juxta ingenium artificis, nec sculta nec ad 
unguem aptata fore; adhuc innumera restare quae dignum erat in ingressu 
domus integre consummari ‘. » 

Qu'on se représente la scène. L'évêque consulte : aussitôt, comme il est 
humain, les avis s'opposent, chacun s'efforce de convaincre et de ranger à son 
opinion le contradicteur. Les raisons se produisent, abondantes, s#ultifarias, 
qui doivent réduire l’adversaire. Sans doute, dans ce débat fort animé, ad 


invicem propinantes, plus d’un argument d'avocat a été invoqué. Une bonne. 


raison vaut souvent mieux que bien des raisonnements spécieux et multipliés 
multifarias. Les uns, enthousiastes, accueillent d'emblée le projet ; mais 
d’autres, plus circonspects, ou gênés dans leurs combinaisons particulières 
par l'initiative de l’évêque, ou seulement par esprit de contradiction, font 
valoir les motifs de ne rien entreprendre. Ces contrastes sont accoutumés"à 
tous les conseils. Réels ou hypothétiques, ils nous livrent du moins ici, parla 
discussion même, le détail de ce qui reste à faire pour achever la cathédrale“ 
le porche, westibulum; et pavimenta, c'est-à-dire peut-être la mosaïquedes 
signes du zodiaque dont on orna le chœur au xrr° siècle *, ou le parvis qui 
devait précéder l’église. Quant aux innombrables compléments, innumera, 
dont on parle, il semble que l'expression vague dont on les désigne s'applique 
à de menus et infimes détails, puisque les opposants ont précisé ce qui fait 
essentiellement défaut. 

Or c’est seulement en 1178 que le grand porche put remplacer l’'emmarche- 
ment primitif couvert d’un berceau. Le duc Hugues IT en concéda le terrain, 
avec permission aux chanoines de paver le sol en avant de l’église et de l'en- 
tourer de barrières. « Locum ante portas ecclesie, ubi gradus esse solebant, 
licet eis implere et pavimento equare et in margine ad cautelam deambulan- 


1. Faillon, Monuments inédits sur l’apostolat de sainte Madeleine, I, p. 717. 
2. Cf. V. Terret, La sculpture bourguignonne. .…. ; Autun, t. 1, p. 37. 


> 


LA SCULPTURE 187 


tium aliqua lignea obstacula ponere ‘. » Sans doute s’agissait-il là d’un projet 
plus ancien, dont la réalisation avait dû être différée jusqu’à ce que les cir- 
constances en permissent l'exécution. Or personne ne soutiendra que le Juge- 
ment dernier de Gislebertus soit une œuvre de 1178. 

Il nous semble donc excessif d’induire du récit de la translation des reliques 
de saint Lazare que le Jugement dernier n’était pas alors posé, et nous ne pou- 
vons d'autre part faire descendre jusqu’à 1147 la sculpture de ce tympan 
fameux. En effet, à le comparer aux œuvres analogues de Bourgogne ou 
d’ailleurs, ce grand bas-relief ne peut être placé trop avant dans le xrr° siècle, 
et la date de 1130-1135 lui convient parfaitement. Il offre, avec le tympan de 
la Pentecôte à Vézelay, des analogies de style et de facture qui ne permettent 
pas de lui assigner une époque très différente. Et il nous suffit que la date de 
la consécration ne soit pas invraisemblable pour que nous l’admettions, sans 
autre effort d'imaginative et stérile induction, comme exprimant avec une 
approximation très séduisante la date d'exécution du tympan. Qu'on veuille 
bien toujours ne pas oublier que la façade de Saint-Denis et son Jugement 
dermer étaient terminés en 1140, et que Suger avait fait appel à des ateliers 
ayant ailleurs, à Moissac et à Beaulieu, croit M. Mâle, donné la preuve de 
leur talent. Et la Bourgogne n’était certainement pas incapable de réaliser vers 
le premier tiers finissant du xrr° siècle ce qu'on ne fait aucune difficulté de 
reconnaître dans le même temps en Languedoc et aux confins de cette région. 


Il 


Nous en venons ainsi, après avoir défini l'essentiel de la chronologie des 
grandes œuvres de la sculpture romane en Bourgogne, à rechercher si l’ori- 
gine de la renaissance de la sculpture à l’époque romane, et qui est proprement 
l’origine de la sculpture française au moyen âge, se trouve plutôt en Langue- 


1. Cf. E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne, t. IT, pages 398-399. — 
A. de Charmasse, Cartulaire de Péglise d’ Autun, 1'° et 2° parties, p. 110. 


188 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


doc qu'en Bourgogne, et si, en France comme en Bourgogne, Cluny peut 
légitimement revendiquer la primauté et le rôle d’initiateur. 

L'opinion commune des archéologues français penche en faveur de l'école 
languedocienne de Toulouse et de Moissac : « Depuis le xr° siècle, écrit 
M. André Michel’, le Languedoc était le foyer de la civilisation la plus bril- 
lante… C’est là, et surtout à la cour de Toulouse, que l’art, comme la poésie 
du moyen âge, donna sa première et sa plus charmante floraison. » M. Émile 
Mâle, dans son dernier ouvrage *, est encore plus affirmatif : « Commençons, 
dit-il, par le Midi languedocien, le pays de nos plus anciens sculpteurs, ce 
voyage en France. »; ou encore : « Les artistes du Midi, qui créèrent les 
tympans sculptés. » Et ailleurs : « Moissac fut pour nos artistes le vrai point 
de départ. » 

Hormis l’Auvergne, dont M. Louis Bréhier scrute aujourd'hui d’un œil si 
pénétrant les origines romanes, la seule école qui puisse disputer la primo- 
géniture au Languedoc est l’école de Bourgogne, issue, comme nous l'avons 
vu, des travaux de Cluny. De fait, la sculpture romane, telle qu’on la constate 
à Moissac, centre le plus complet et le mieux conservé, et telle qu'on la 
trouve en Bourgognet notamme, ent à Cluny, à Autun et à Vézelay, “cette 
sculpture offre entre les deux pays un parallélisme maintes fois signalé, “et 
sur lequel insistent avec raison les historiens de l’art. M. Ém. Mâle, le dernier 
en date, ne manque pas d'attirer sur lui, à diverses reprises, l'attention de ses 
lecteurs ; et c’est par conséquent, puisque communément formulée, particu- 
lièrement sur cette thèse que doit porter l'effort de notre critique. 


1. Histoire de Part, 1, 2, 614. 

2. L'art religieux du XIIe siècle en France, p. 16, 189, 378. 

3. Il est inutile ici de faire état de l'opinion de M. L. Hautecœur dans l’Introduction 
générale (page xI1) d’un ouvrage de vulgarisation, Les Richesses d'art de la France : « La. 
sculpture décorative, écrit-il, vient du Midi de la France. Sur la route de Saint-Jacques de 
Compostelle, Cluny avait installé le prieuré de Moissac. » L’expression est ici au moins 
amphibologique, et laisse croire au lecteur non prévenu que Moissac est une fondation de 
Cluny. À la vérité Cluny naquit en 910, l’abbaye de Moissac existait depuis le milieu du 
vire siècle; mais elle fut unie à Cluny en 1047. Voir ci-après. 


LA SCULPTURE 189 


Il n’y a pas cependant unanimité. Bien avant M. Porter, qui a opté délibé- 
rément pour Cluny, M. Robert de Lasteyrie émettait une opinion très prudem- 
ment réservée : « À quelle époque, demande-t-il dans un magistral ouvrage, 
s'est formée l’école de sculpture qui florissait en Bourgogne au cours du 
xu< siècle ? Est-elle, ou non, antérieure aux autres écoles dont j'ai parlé? 
L'absence de dates certaines le rend difficile à dire. » 

Le même archéologue, d’ailleurs, combat vigoureusement l'opinion, chère 
à Viollet-le-Duc, qu’il y eut une école clunisienne d’architecture * et de scul- 
pture 5. Et nous devons nous demander, pour la sculpture comme nous 
l'avons fait pour l'architecture, si, oubliant les sages et judicieuses réserves 
du maître, les disciples de M. de Lasteyrie, dans leur crainte de voir ressus- 
citer le système de Viollet-le-Duc, n'ont pas à leur tour forcé la note, montré 
trop d’inclination à diminuer le rôle et l'influence de Cluny ‘. Il est certain 
que Cluny n’a jamais eu la forte et étroite discipline unitaire de Cîteaux, et 
que les monastères et prieurés clunisiens ont été plutôt guidés que dirigés par 
le programme esthétique du chef d'ordre. Mais il aurait convenu peut-être de 
rechercher plutôt (et c’est l'œuvre qu'a tentée avec beaucoup de bonheur 
M. l'abbé Victor Terret5) si Cluny n'avait pas en fait établi ou contribué à 
établir tout un système d’enseignement dogmatique par l’image sculptée, et 
procuré, par l’activité de ses chantiers, les artisans et les imagiers capables de 
réaliser cet enseignement. Contrainte impérieuse à l'égard des filiales, non 
sans doute ; mais suggestions séduisantes et secours ou assistance de praticiens, 


1. L'archit. relig. en France à l’ép. rom., p. 667. 

2. L’archit. relio. en France à l’ép. rom., pp. 425-427. 

3. Académie de Mûâcon. Millénaire de Cluny. Congrès d'histoire d'archéologie, 1910, t. II, 
PP. 31-32. 

4. De récentes études de M. le Vicomte Pierre de Truchis prouvent du reste que le rôle 
de Cluny dans l’évolution de l'école romane d’architecture en Bourgogne a été prédominant, 
comme dans l'Est de la France. 

s. La sculplure bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles, I. Cluny ; Il. Autun, 1914-1925, 
3 vol. in-fol. — M. E. Mâle, L'art religieux du XIIe s. en France, a aussi noté les initiatives de 
Cluny dans liconographie. | 


Le - 
M 


190 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


fort probablement. En ce sens, il est vraiment légitime de parler de l'école 
clunisienne de sculpture et d'ornementation. 

Aussi bien, comme le remarque éloquemment M. Mäle', retrouve-t-on 
toujours Cluny dans l’œuvre sculptée de la première moitié du xn siècle en 
France : « La sculpture monumentale est née, suivant toutes les vraisem- 
blances, vers la fin du xr° siècle, dans le sud-ouest de la France. Les abbayes 
clunisiennes de ces régions en furent probablement le berceau. Moissac et la 
Daurade de Toulouse, où nous croyons surprendre le grand art à ses origines, 
étaient deux prieurés de Cluny. C’est, en tous cas, surtout par les prieurés 
clunisiens que se propagea la sculpture... Partout nous retrouvons Cluny. 
Ainsi la sculpture, que nous voyons renaître vers 1095, fut aussitôt adoptée, 
comme le plus puissant auxiliaire de la pensée, par les abbés de Cluny, 
saint Hugues, Pierre le Vénérable. Ils la propagèrent en Aquitaine, en Bour: 
gogne, en Provence et jusqu'en Espagne... Sans cesse, nous répéterons ce 
nom magnifique et mélancolique de Cluny, qui n'évoque plus que des ruines, 
mais qui semble avoir gardé la majesté des grandes ruines romaines. » 

Il semble donc que la cause soit entendue. Mais les archéologues ne “se 
tiennent pas pour satisfaits, non plus que les fervents de la grandeur de 
Cluny. Ces esprits veulent savoir si Cluny n’a joué qu’un rôle d'empruntet 
d'adaptation ou si la grande abbaye de saint Hugues n’a pas eu vraiment le 
mérite exclusif de la renaissance de la sculpture monumentale au xu° siècle 
en France. Et ainsi nous sommes toujours ramenés à ces problèmes de chro- 
nologie comparée, dont nous avons constaté déjà toute la difficulté et presque 
toute l'incertitude. 

Qu'on nous entende bien, d’ailleurs. Nous parlons de renaissance et non 
d'invention, et dans le même sens qu’on peut parler de renaissance carolin- 
gienne pour l’art des manuscrits. L'art de la sculpture, on le sait, avait pu 
péricliter, s’atrophier, mais jamais ne fut perdu totalement l’usage du ciseau: 
Il restait, peut-être peu nombreux, et surtout peu expérimentés, des prati- 


1. L'art religieux du XIIe s. en France, Préface p. II. 


LA SCULPTURE 191 


ciens de la forme sculptée, à qui ne manquait, pour les mieux doués d’entre 
eux, que l’occasion de se perfectionner, sous une impulsion énergique, au 
service d’une grande œuvre, et de former, comme il arrive souvent, des élèves 
plus avertis qu’eux-mêmes. C’est à ces éléments frustes, épars sur tout le sol 
français, et nombreux en Bourgogne’, qu'ont puisé les initiateurs du grand 
mouvement de rénovation. 

Voyons donc cependant les titres de Moissac et de l’école de Toulouse:. 
Ils se résument en une date certaine et en un texte de chronique de basse 
époque. La date certaine est donnée, sur l’un de ses piliers carrés, par l’ins- 
cription qui attribue la construction du cloître de Moissac à l'abbé Ansquitil, 
ou mieux Anquetil, en l'an 1100. Ce cloître se compose d’ailleurs de deux 
éléments bien distincts : aux angles et au milieu de chaque côté, des piliers 


1. Cf. V.Terret, La sculpture bourguignonne, Cluny, chap. III. — M. L. Bréhier (L'homme dans 
la sculpture romane, p. 9) remarque avec raison qu'il y a concordance entre la mouluration 
architecturale, la fermeté des lignes dans les constructions et le progrès de la sculpture sur 
pierre. Or, à l'égard de la construction, Cluny réalise un progrès définitif et marque l’apogée 
de l’architecture romane. On ne s’étonnera donc pas de la qualité de ses sculpteurs. — Dans 
la Revue de l'Art, avril-mai 1927, M. Malo-Renault attire l’attention sur le mérite très distingué 
des chapiteaux de Saint-Benoît-sur-Loire, dont il attribue avec Enlart les colonnades du clocher- 
porche au fameux abbé Gauzlin (1004-1029), dans la restauration entreprise par cet abbé après 
l'incendie de 1026 (Les sculpteurs romans de Saint-Benoît-sur-Loire). On pourrait multiplier les 
exemples, de plus en plus remis en lumière, de l’effort ininterrompu du xie siècle, consécutif 
à la rénovation de l’an mil. 

2. Pour Toulouse on ne possède pas de dates rigoureusement certaines. Mais M. P. Des- 
champs, dans une étude sur L’autel roman de Saint-Sernin de Toulouse et les sculptures du cloître 
de Moissac (extrait du Bull. archéologique, 1923), attribue à la date de consécration de Saint- 
Sernin en 1096 par Urbain II la table d’autel de l’église avec ses sculptures, et il en rapproche 
les grands bas-reliefs du déambulatoire de Saint-Sernin, ainsi que les sculptures de la porte 
Miégeville ; il pense que la porte Miégeville est contemporaine des sculptures de l’intérieur de 
Saint-Sernin, ou plus jeune seulement de quelques années, en tous cas antérieure à la mort 
de Raymond Gayrard, qui dirigea les travaux de Saint-Sernin jusqu’en 1118. Cf. du même 
auteur, ses Notes sur la sculpture romane en Languedoc et dans le Nord de l'Espagne, pp. 19-20 
(Extr. du Bull. Monumental, 19233). Nous remarquerons que ce sont là seulement des approxi- 
mations chronologiques qui placent tout au plus ces œuvres au temps des travaux de saint 
Hugues à Cluny. 


se, 


192 + L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


carrés, en briques, avec revêtement de marbre gris ou rouge (pour l'un 
d'eux). Sur les plaques de marbre sont sculptés en assez faible relief, mais 
avec une évidente recherche du mouvement juste, les douze apôtres et 
l’évêque de Toulouse, Durand, qui fut abbé de Moissac de 1048 à 1072: La 
chronique d’Aymeric de Peyrac fait honneur du cloître à Anquetil et rappelle 
que cet abbé y fit placer l'effigie de son prédécesseur Durand. Les mentions 
concordantes de l’inscription et de la chronique certifient donc la date de 
1100, ou environ, pour les effigies de Durand et des apôtres, sur les piles 
carrées du cloître. 

Mais dans l'intervalle qui sépare entre elles les piles carrées, le cloîtrede 
Moissac comporte des colonnettes alternativement simples et jumelées, avec 
des chapiteaux profondément sculptés, d’un style uniforme, et figurant toute 
une série de scènes bibliques, souvent accompagnées de légendes explicatives: 
Anquetil étant mort en 111$, peut-on reconnaître ces chapiteaux comme son 
œuvre ? M. A. Michel le croit, au moins pour la plupart’. Mais Ernest Rupin® 
est d’un avis tout opposé. Il croit que les chapiteaux ont été sculptés"au 
temps de l'abbé Roger (1115-1131), successeur d’Anquetil : les proportions 
courtes et trapues, le relief profond les différencient très nettement des figures 
de Durand et des douze apôtres; Roger aurait complété et remanié le cloître 
d'Anquetil, il aurait dressé les colonnettes qui, effectivement, ne se raccordent 
pas exactement aux piliers carrés des angles et dénoncent ainsi une reprise; 
enfin l’épigraphie des piliers et celle des chapiteaux sont dissemblables ; Roger 
a eu d’ailleurs lui-même un abbatiat assez fécond pour lui valoir sa statue, 
placée sur l’une des colonnes qui accompagnent le porche. Les remarques 


1. Hist. de Part, 1, 2, p. 617. 

2. Voir sur tous ces points l’ouvrage d’Ernest Rupin, L'abbaye et les cloîtres de Moissac; p.66, 
314, 352-354. — Cf. aussi A. Anglès, L'abbaye de Moissac [Petites monographies...| notamment 
p. 11, 36-38, 60-61. Cet auteur estime que « les dates acceptées par la plupart des histo= 
riens de Moissac » sur la foi d’Aymeric de Peyrac doivent être rejetées, que le tympan de 
l’Apocalypse est d’environ 1130-1140, que les chapiteaux du cloître datent de r150 à 1160 
approximativement. 


LA SCULPTURE 193 


d'E. Rupin, sinon le détail de sa chronologie, ont la plus grande vraisem- 
blance ; il serait imprudent de faire remonter au temps d’Anquetil les chapi- 
teaux du cloître de Moissac; ils sont plutôt le résultat d’un remaniement 
postérieur à cet abbé*. 

Seraient-ils même contemporains d’Anquetil qu'on pourrait difficilement 
les faire préexister aux sculptures de Saint-Fortunat de Charlieu, consacré 
en 1094, ou aux chapiteaux anciens de Cluny, dont le chœur a été consacré 
en 1095. En effet les huit premières années de l’abbatial d’Anquetil, élu en 
108$, furent troublées par la compétition d’un certain Hunaud qui, ayant 
gagné une grande partie des moines, disputa la place à l’abbé véritable, pro- 
voqua un schisme dans le couvent, et se rendit même coupable d’irruption 
à main armée, d'incendie et de pillage. Vers 1093 encore, le pape écrivait au 
comte Guillaume IV de Toulouse pour l’engager à user de son pouvoir afin 
d’assurer effectivement à Anquetil la dignité abbatiale qui lui appartenait ; 
preuve que le schisme n'était pas encore terminé, ou venait de l'être tout 
récemment. Absorbé par d’autres soins, incertain de son pouvoir, il est bien 
peu probable qu’Anquetil ait pu, avant 109$, entreprendre aucune construc- 
tion de quelque importance. 

Quant au porche et au tympan, il n’est pas davantage vraisemblable qu’An- 
quetil en soit l’auteur. Pour les bas-côtés du porche, aucun doute : ils sont 
d’une époque plus récente. Mais le tympan a donné lieu à plus de discus- 
sions. Pour M. Mâle, il est, nous l’avons déjà dit, le premier exécuté des 
grands monuments de la sculpture romane : « Au témoignage d’un abbé du 
monastère, qui écrivait, il est vrai, au xv° siècle, mais qui connaissait les tra- 
ditions de l’abbaye, il avait été fait sur l’ordre de l’abbé Ansquitil, qui mou- 
rut en 1115°. » Voici en effet un passage de la chronique d’Aymeric de Pey- 
rac : « Dictus Asquilinus fecit fieri portale pulcherimum et sublimissimo 


1. M. P. Deschamps croit au contraire qu’au moins « un certain nombre » des chapiteaux 
et des tailloirs du cloître de Moissac doivent appartenir à l'époque d’Anquetil. Cf, L’autel 


roman de Saini-Sernin de Toulouse, pp. 247-248. 
2. E. Mâle, L’art religieux du XIIe siècle en France, p. 386. 


L'art roman de Bourgogne. 25 


194 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


opere constructum ecclesie dicti monasterii. » La raison semble péremptoire. 
Par malheur, il reste encore quelques questions embarrassantes sans réponse: 
placé avant 111$, le tympan de l’Apocalypse de Moissac demeure une œuvre 
singulière, isolée dans le temps, puisque toutes les œuvres qui en dérivent 
sont notablement plus jeunes; et l’on s'étonne de trouver, après un arrêt 
inexpliqué, un développement soudain de ce type décoratif, une reprise subite 
de limitation. En un mot, il existe un hiatus chronologique et esthétique: 
Et c’est pourquoi M. André Michel’ et M. de Lasteyrie *, récusant comme trop 
tardive la chronique d’Aymeric de Peyrac, refusent d'admettre que le tympan 
soit contemporain d’Anquetil; ils en attribuent plutôt le mérite à son succes” 
seur, l’abbé Roger, qui mourut en 1131, mais la mise en place de l’ensemble 
n'aurait été encore complète que plus tard. 

Qu'est donc cet Aymeric de Peyrac, et que dit exactement sa chronique, 
l'unique preuve de l’ancienneté du tympan de Moissac ? Aymeric fut abbéde 
Moissac de 1377 à 1406, et il administra son abbaye avec vigilance et fermeté: 
Il passait pour savant, spécialement en droit canon et en droit civil. Il rédigea 
une chronique des abbés de Moissac, à laquelle il travaillait en 1399, et dont 
nous ne possédons plus d’ailleurs l'original. La chronique des abbés“de 
Moissac, en outre, n’occupe qu’une partie de l’ouvrage; le reste est consacré 
à une histoire des papes, à une histoire des rois de France, à une courte 
chronique des comtes de Toulouse. L'auteur accueille sans discussion bien 
des légendes. « La crédulité d’Aymeric de Peyrac, déclare Ern. Rupin,'a sans 
doute été des plus grandes, et on ne doit pas accepter sans contrôle tous”ses, 
récits. Mais... il a travaillé avec conscience, et si son jugement parfois était 
faux, il rapporte fidèlement tout ce qu'il a trouvé 5. » Voilà déjà, au sentiment” 
d'un des derniers historiens de Moissac, une autorité bien suspecte, oudu 
moins bien insuffisante. 


1. His: de l'art, 1,3 ;p:r6te : re 

2. L'architecture relig. en France à l'ép. romane, p. 644. — M. P. Deschamps, L’autelroman… 
de Saini-Sernin de Toulouse, p. 249, attribue lui aussi de préférence le tympan de Moissac à 
l’abbé Roger. 

3. E: Rupin, op. cit, p.14. 


L'AMSCULPTURE 195 


Anquetil, selon notre chroniqueur, ayant construit le cloître, aurait aussi 
mis la dernière main au portail; et, raconte Aymeric, « pour rappeler le nom 
qu'il portait, il fit sculpter des écailles de poisson, tant dans le cloître que sur 
le trumeau de la grande porte de l’église ; il décora le tout de riches statues ". » 
Mais il faut citer le texte même, intégralement et sans coupure : « Dictusque 
Asquilinus, secundum intersignia operis, fecit fieri portale pulcherrimum et 
subtilissimi operis constructum ecclesie dicti monasterii : quod colligitur ex 
scatis ibidem sculpturis (corr. : sculptatis) tam in claustro quam in medio 
pillaris magni portalis ecclesie. Nam a nomine Asquilini faciebat scatos picium 
in lapidibus quibusdam sculpari *. » La puérilité de cette argumentation saute 
aux yeux. On ne sait pas d’ailleurs si Aymeric rapporte une tradition ou 
invente une explication de son cru. Nous opinons fermement pour cette der- 
nière hypothèse. 

Écrivant les annales de son abbaye, colligeant les textes et les souvenirs, 
instruit d'autre part et capable d'idées personnelles, rien n'empêche de croire a 
priori qu'Aymeric ait lui-même, rénovant la renommée d’Anquetil, amplifié 
quelque peu les mérites et les initiatives de son héros, et justifié son opinion 
par un raisonnement approprié. Dans la phrase immédiatement précédente, 
Aymeric attribue à Anquetil l'inscription qui commémore la consécration de 
l’église Saint-Pierre de Moissac au temps de l'abbé Durand, et qui fut placée 
dans le cloître, primitivement : « Et credo quod ipse fecerit scribi... 3 ». C’est 
une opinion personnelle, « credo ». Puis, aussitôt après, le passage relatif au 
portail. Mais notre auteur n’allègue aucune tradition, ne se réfère à aucun 
texte : il tente une critique archéologique, en quelque sorte, il constate de visu 
et interprète une particularité, « secundum intersignia operis », il y a, pour 
lui, une signature monumentale, des écailles de poisson, « quod colligitur ex 
scatis ». Et il explique enfin pourquoi, selon lui, c'est là une signature véri- 


D CROpIn,. op. ci, D: 351. 
2. E. Rupin, op. cit., p. 66. 
3. E. Rupin, op. cit, p. 50 et p. 66. 


196 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


table, une manière de rébus dont il propose la traduction : le nom même 
d’Anquetil ou Asquilinus, évoque l’idée d’une espèce de poissons, Squillaw. 
Tout cela serait fort bien si, par malheur, la prétendue signature monumen- 
tale n’était un motif décoratif dont on connaît plus d’un exemple sur pierre 
ou sur parchemin. Les imbrications sont une technique d'ornement courante 
à l’époque romane *. 

Pour conclure, si l’on veut chercher à dater le porche de Moissac et son 
grand tympan de l’Apocalypse d’après la chronique d'Aymeric de Peyrac, on 
doit convenir en bonne critique, nous semble-t-il, que ce texte, souvent'allé: 
gué, n’a aucune signification, aucune valeur chronologique. Alors tombe du 
même coup toute preuve formelle d’antériorité du tympan de Moissac sur les” 
tympans bourguignons et clunisiens, puisque l’argument essentiel de cette 
antériorité est précisément le texte d'Aymeric. 

M. Mâle, il est vrai, invoque aussi en faveur de Moissac quelques raisons 
historiques et esthétiques dont la valeur est discutable et qui peuvent aussi 
aisément justifier la thèse contraire : rapports étroits de Moissac et de Cluny, 
en sorte que le chef-d'œuvre du prieuré n’a pu être ignoré de l'abbaye chef 
d'ordre et a évidemment déterminé une adaptation; adaptation rendue évi- 
dente par la meilleure composition, la meilleure distribution du sujet, copié à 
Cluny, que dans l'original à Moissac ; à défaut du tympan clunisien sottement 
brisé, les chapiteaux du chœur de Cluny, Tons du plain-chant, Vertus, Sai- 
sons, Arts libéraux manifestent un style, non pas bourguignon, maïs voisin 
de Moissac 3. | 

En effet, depuis 1047, Moissac avait été, au temps de saint Odilon, soumis 
à la réforme de Cluny, et l'abbé Durand en avait été, par l’autorité de saint 


1. Cf. E. Rupin, op. cit., p. 66. — Étudiant de son côté la chronique d’Aymeric de Peyrac, 
M. Paul Deschamps est arrivé à la même conclusion que nous sur la valeur qu’il convenait 
d'accorder à ce texte pour la chronologie du tympan de Moissac. Cf. L'autel roman de Saint- 
Sernin de Toulouse, p. 249. £ 
2. Cf. R. de Lasteyrie, L’archit. relig. à l’ép. romane, pp. 573-574. 


3. E. Mâle, op. cit., pp. 386-388. 


LA SCULPTURE 197 


Hugues, le premier artisan ; l'abbé de Moissac acquit même à Cluny des pri- 
vilèges enviables ‘. Mais ce lien de subordination constaté, nous pouvons croire 
avec autant de logique que Cluny, chef d'ordre, et si l’on veut, abbaye-mère, 
a influencé Moissac, sa filiale, plutôt que Moissac n’a inspiré Cluny. Les tym- 
pans de Cluny et de Moissac n'étant pas rigoureusement identiques, l’ordon- 
nance différénte de l’un et de l’autre ne comporte, à notre sens, aucune 
déduction chronologique certaine. Et si l’art de l’Apocalypse de Moissac et l’art 
des chapiteaux de Cluny s’apparentent vraiment, rien n'empêche d'admettre que 
le modèle était Cluny, et non Moissac. Nous savons d’ailleurs que le tympan 
de Moissac, au jugement de M. de Lasteyrie, n’est pas d’un style proprement 
toulousain : « On est d’accord, dit-il, pour attribuer ce magnifique ensemble 
à l'école de sculpture de Toulouse. Il est à noter cependant qu’il diffère par 
maintes particularités de toutes les œuvres similaires de cette école‘. » 
M. Porter: fait une remarque analogue; pour lui, c'est à Cluny que les sculp- 
teurs de Moissac ont appris l'allongement des proportions et les draperies 
transparentes ; l’œuvre est exécutée par des artistes locaux dans une manière 
et dans un style qui ne leur sont pas familiers. 

Au reste ces analogies entre des œuvres différentes par ailleurs se peuvent 
expliquer par l'emploi de sources identiques, et notamment par le transport 
de manuscrits enluminés, ainsi que le rend évident l'exploration de plus en 
plus approfondie des manuscrits à peintures #. 

Ainsi, d’une part, la chronique d’Aymeric de Peyrac ne permet pas de faire 
remonter au temps de l’abbé Anquetil, c’est-à-dire avant 1115, le tympan de 
Moissac ; d'autre part, s’il existe entre l’art de Moissac et l’art de Cluny des 


1. E. Rupin, op. cit., pp. 1 et 45. 

2. L'architecture relig. en France à l'ép. romane, p. 646. 

3. La sculpture du XII® s. en Bourgogne, pp. 83-87. 

4. Cf. L. Bréhier, L'homme dans la sculpture romane, p. 24. — Puig i Cadafalch, 4 propos 
du portail de Ripoll, dans le Bulletin monumental, 1925, avec les nombreuses références de 
Particle, et le compte rendu qu’en a donné M. S. Reinach dans la Revue archéologique, 1927, 


Ï, pp. 240-241. 


198 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


similitudes, il se trouve de bons archéologues pour ne pas reconnaître dans 
le tympan de Moissac une œuvre exclusivement indigène et toulousaine. 
Comment, dès lors, faire avec sécurité de l’abbaye de Moissac le centre d’ori- 
gine et d'expansion de la nouvelle sculpture monumentale ? Le prétendre 
priori, c’est supposer le problème résolu. Mais il ne l’est pas. 

Les titres de l’art clunisien, à Cluny, à Charlieu, à Saulieu, à Vézelay, à 
Autun, pour ne prendre que des monuments datés, ne sont certes pas moins 
anciens que ceux de l’art toulousain. Il serait curieux de juxtaposer les contra- 
dictions des archéologues dans la chronologie des sculptures de Saint-Sernin 
à Toulouse, sans autre repère précis que l'inscription du cloître de Moissac 
(1100) et les bas-reliefs de l’abbé Durand et des Apôtres dans ce cloître”. 
Nous avons vu que la date des chapiteaux de Cluny a été rajeunie sans aucune 
raison valable, et que rien n'empêche de les regarder comme des œuvres con- 
temporaines de saint Hugues et dela construction même de l’abbatiale (1088: 
1113). On remarque enfin que les grands tympans dérivés de Cluny, à savoir 
ceux de Vézelay et d’Autun, qui sont tous deux d'influence clunisienne, qui 
ont entre eux des similitudes évidentes, appartiennent à des édifices dontMla 
consécration a eu lieu presque en même temps, en 1132. Ce synchronisme 
d'œuvres si voisines n’est pas sans déterminer une sorte de présomption, ou 
mieux une certitude critique dans la chronologie de ces sculptures monumen: 
tales. Et il faut bien observer que bien peu d’archéologues consentent à vieïllir 
plus que les tympans bourguignons le tympan de Moissac. M. Mâle lui-même, 
tout en revendiquant pour les artistes du Midi l'invention iconographique, le 
plus souvent, reconnaît cependant plus d’une fois l'originalité des sculpteurs 
bourguignons, en sorte que les mérites respectifs des deux écoles semblent au 
moins égaux. 

Et si Cluny a, dans l’énergique impulsion donnée à la chrétienté, et spécia- 
lement à l’ordre bénédictin, contribué puissamment à élaborer une véritable 


1. R. de Lasteyrie, L'architecture relig. en Fr. à Pép. rom., p. 640; A. Michel, Hist. de art, 
I, 2, p. 615; E. Mâle, L'art relig. du XIIe 5. en Fr., p. 77. 


LA SCULPTURE 199 


méthode d’apologétique en image, un enseignement doctrinal de pierre, comme 
tout permet de le conjecturer, par le génie de ses grands abbés, il est simple- 
ment logique (et les dates le confirment) d'attribuer à la grande abbaye bour- 
guignonne, au chef d'ordre, la primauté dans la diffusion de ce programme. 

C'est ce qu'a vigoureusement affirmé M. l’abbé Terret ‘ : pour lui « la forme 
et le style des draperies, tout spécialement les étoffes collantes avec plis en 
bouillons et retroussis en spirales » dénoncent l'influence de Cluny sur la 
plastique de Vézelay, d’Autun et de Charlieu qui reproduisent cette technique ; 
on retrouve la même technique à Moissac, au portail de Saint-Étienne de 
Toulouse, aux statues et aux bas-reliefs de la Daurade * malgré un relief moins 
apparent ; seule l'influence de Cluny rend compte, par une origine commune, 
de telles rencontres entre les grandes œuvres, à peu près contemporaines, des 
deux écoles de Bourgogne et du Languedoc, puisque Moissac et la Daurade 
étaient depuis 1047 et 1076 sous l'autorité de Cluny. Et « les bas-reliefs bour- 
guignons relèvent d'un art qui, non seulement veut être nouveau dans le 
mouvement, la pose et le vêtement des personnages, mais qui cherche encore 
des effets d'ensemble par une préférence marquée pour les formes allongées, 
lesquelles s'accordent d’ailleurs plus parfaitement avec la fermeté des lignes 
architectoniques ». 

Il serait évidemment puéril de ramener à Cluny tout le mouvement artis- 
tique de la fin du xi° et de la première moitié du xrr° siècle ;. C’est une exagé- 


1. La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe s., Cluny, p. 157-158. 

2. Les sculptures de la Daurade à Toulouse ne peuvent être antérieures aux œuvres bour- 
guignonnes, simplement contemporaines ; cf. A. Michel, Hist. de l'art, 1, 2, pp. 624 à 628. 
— Il convient cependant, nous l’avons vu, de faire la place, dans ces similitudes, d’une inspi- 
ration commune extraite de miniatures; et M. L. Bréhier en particulier (L'homme dans la 
sculpture romane, p. 22) voit dans le traitement des draperies et leur retroussis, comme dans 
les formes allongées, une influence nettement picturale. 

3. On sait que M. A. Kingsley Porter attribue dans sa Romanesque Sculpture et en divers 
articles une part prépondérante dans la renaissance de la sculpture romane à l’Espagne et à 
Saint-Jacques de Compostelle, et qu’il fait partir du célèbre pèlerinage de Galice le mouve- 
ment qui aurait gagné ensuite Toulouse et le Languedoc. M. Paul Deschamps a contesté très 


sé: 
bu à 


200 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


ration dans laquelle nous éviterons de tomber. Mais on ne saurait nier que, à 
cette même époque, la Bourgogne, avec Cluny et Cîteaux, a été le grand 
centre religieux, le plus ferme appui de la doctrine, de la discipline et de la 


vivement cette théorie dans ses Noles sur la sculplure romane en Languedoc et dans le nord de 
Espagne, extraites du Bulletin monumental, 1923. Maïs, à bien considérer l’évolution de la 


sculpture, on se rend compte qu’il est erroné de vouloir fixer à la fin du xie siècle le point. 


de départ de son essor. Il convient, comme nous l’avons dit, et comme l’a très bien vu 
M. l'abbé Terret, de remonter beaucoup plus haut. L'Espagne a bénéficié de multiples apports, 
de France notamment : À. Vidier (La Mappemonde de Théodulfe et la Mappemonde de Ripoll, 
dans le Bulletin de Géographie historique el descriptive, 1911, pp. 307 et 310) a résumé les 
relations étroites qui unirent Gauzlin, fils naturel d'Hugues Capet et abbé de Saint-Benoît-sur- 
Loire, à Oliva, fils du comte de Cerdagne, abbé de Ripoll et évêque de Vich; M. Malo- 
Renault (Les sculpteurs romans de Saint-Benoil-sur-Loire) a rappelé à son tour le commerce 
intellectuel et artistique qui s’établit au xr< siècle, par échange de livres et de mobilier, entre 
l’abbaye française et la Catalogne ; Don Puig i Cadafalch (Le premier art roman, p. 86) a, d'autre 
part, énuméré la suite des importantes constructions dues à Oliva, notamment à Ripoll,et 


insisté sur l'importance, la richesse et l’influence même hors d’Espagne des bibliothèques de 


Ripoll et de Vich à la fin du x° et au commencement du xie siècle (4 propos du portailde 
Ripoll, dans le Bull. monumental, 1925, p. 305) ; le même auteur, définissant l’art mozarabe 
d'Espagne, rapporte les contacts qui unirent la Catalogne à Cordoue (L’architecture en Cata- 
logne du IXe au XIIe siècle, dans le Bull. monumental, 1925, pp. 283-288 ; — Le premier arl 
roman, chap. l), signale la diffusion de certains éléments de cit art mozarabe au delà des 
Pyrénées, et croit nettement à une influence musulmane sur la sculpture romane (4 propos 
du portail de Ripoll, pp. 319-320). — De son côté, M. Walter W. S. Cook, étudiant les devants 
d’autel peints du musée de Vich, qu’il date du x1e siècle, y retrouve les caractéristiques de la 
miniature anglaise (d’après F. Deshoulières, chronique du Bulletin monumental, 1925, p. #76): 


— Personne non plus n’ignore les relations très suivies et très étroites qui unirent Cluny à. 


l'Espagne au xre s., dès saint Odilon, et qui, sous saint Hugues, mirent à peu près l'Espagne 
chrétienne sous la dépendance de Cluny (cf. dom L’Huillier, Wie de saint Hugues, chap. XIV 


et XXII). — On connaît aussi les croisades dirigées en Espagne par les seigneurs de Bour-… 


gogne au xie siècle; mais plus anciennement, M. l’abbé Chaume a signalé, au Congrès de 
l'Association bourguignonne des Sociétés Savantes, tenu à Dijon en 1927, les liens de famille qui 
unirent les ducs de Bourgonne aux comtes de Barcelone. — Ainsi l'Espagne chrétienne fut 
au x*et au xIe siècle pénétrée de multiples influences ; une partie de ces influences venait 
de France et de Bourgogne. Mais de telles pénétrations comportent d’autre part des réactions 


et des influences en sens inverse lorsqu'elles atteignent un pays dépositaire, comme l'Espagne, 


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LA SCULPTURE 201 


papauté. Et, dès 1088, saint Hugues créait, par la reconstruction de la grande 
abbatiale Saint-Pierre et Saint-Paul de Cluny, un foyer d'art qui s’alimenta 
sans doute d’abord de ce qui existait alors un peu partout à l’état d'ébauche, 
sans exclusivisme nécessaire, puis se créa sa tradition, à laquelle vinrent alors 
puiser plus ou moins, encore plus peut-être pour la pensée iconographique 
et décorative que pour sa traduction plastique, les divers ateliers qui se mul- 
tiplièrent à la faveur de la grande rénovation clunisienne. 

Si l'on voulait d’ailleurs, par analogie, à défaut des manuscrits de Cluny 
disparus, se rendre compte de l'originalité certaine des artistes qui se rencon- 
trèrent alors dans les grands ordres bourguignons, les manuscrits primitifs de 
Ciîteaux, antérieurs à 1134, offriraient par leurs miniatures un argument déci- 
sif et des exemples caractéristiques. Nous ne citerons que l’un d'eux, pris au 
hasard. Il illustrera en même temps, d’une manière péremptoire, le danger 
d'accorder une valeur démonstrative trop grande à des représentations icono- 
graphiques soit pour déterminer une date’, soit pour définir une réaction 
d'influence entre deux ou plusieurs écoles, dont, ne l’oublions pas, un nombre 
considérable d'œuvres, sur parchemin ou sur pierre, ont disparu. 

M. Mâle s’est efforcé d'établir que l’iconographie de Moissac, source véritable 
d'après lui de l’iconographie romane, dérive des miniatures de l’ Apocalypse de 


d’autres éléments d’art et de civilisation. S’il est donc légitime d’analyser tous ces éléments 
dans leur détail et de les isoler en quelque manière pour les définir plus exactement, il serait 
contraire à toute vraisemblance et à toute vérité historique de s’autoriser d’une telle dissection 
pour annihiler une influence au profit d’une autre. À cette époque du moyen âge, les centres 
d'art et de culture ont été multiples, ils ont exercé les uns sur les autres une action réciproque 
à la faveur du mouvement perpétuel que la politique, les alliances de famille, les guerres et 
croisades, les pèlerinages, le gouvernement de l’Église et des monastères imposaient non seu- 
lement à quelques personnages influents, mais à toute une foule anonyme. 

1. Ainsi M. Mâle (L'art religieux du XIIe s., pp. 167-168) recule abusivement après 1145 
l’exécution du chapiteau de Vézelay représentant la mouture du grain par saint Paul (cf. 
Terret, Cluny, p. 85), sous prétexte que ce sujet étant figuré à Saint-Denis, l’inspiration en 
est due à Suger. En fait, le vitrail de Saint-Denis aide à interpréter le chapiteau de Vézelay, 
comme l’a montré judicieusement M. l’abbé Terret, et les deux figurations sont empruntées 
à un fonds commun d'inspiration venu des livres saints, des Pères et de leurs commentateurs. 


L'art roman de Bourgogne. 26 


202 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Beatus. Il en trouve, entre autres, la preuve dans un des chapiteaux du cloître 


qui représente les trois jeunes Hébreux dans la fournaise : « Au xu° siècle ce 
sujet est extrêmement rare. Il semble évident que l'artiste de Moissac avait sous 
les yeux un modèle qui faisait revivre un sujet oublié. Ce modèle, il n’a pu 
le trouver que dans l’Apocalypse de Beatus, qui se termine par une illustration 
du livre de Daniel. » 

Or ce sujet si rare existait dans des manuscrits bourguignons, et d’abord 
dans la Bible de saint Étienne Harding, à Cîteaux. Nous avons démontré 
ailleurs * que la Bible de Citeaux était l'œuvre du scriptorium naissant de cette 
abbaye, et qu’elle avait été exécutée, au dire même de son rédacteur, le 2° abbé 
de Cîteaux, entre 1098 et 1109. Le miniaturiste était-il un méridional, avait-il 
sous les yeux un modèle venant du Midi? Nous l’ignorerons bien longtemps, 
selon toute vraisemblance. Mais s’il existait à Cîteäux, en 1109, avant les 
sculptures du cloîtré de Moissac, un petit tableau des Hébreux dans la four- 
naise, peut-être aussi s’en trouvait-il dans quelque Bible ou manuscrit contem- 
porain de Cluny. Bibliothèque et abbatiale de Cluny ayant été également 


victimes de la barbarie des hommes, nous ne saurons jamais si ce sujet du«« 
livre de Daniel existait, ou non, peint ou sculpté, à Cluny. Mais c'est une 


hypothèse qu’on n’a pasle droit d’exclure comme invraisemblable, et quisuffit 
à imposer une réserve très explicite aux conclusions trop catégoriques. de 
M. Mâle en faveur de la primauté de Moissac. 

Cette réserve est d'autant plus nécessaire que, à défaut de Cluny, détruit, 
nous connaissons, sur un chapiteau de la cathédrale d’Autun, une figuration 
des Enfants dans la fournaise. M. l'abbé Terret? rattache cette scène à une 
miniature, dérivée sans doute d’un prototype byzantin, et qu’on voit dans un 
Ménologe grec du x° ou du xr° siècle à la Bibliothèque Vaticane. Il s'ensuit 
qu'on ne peut regarder comme source unique de la représentation de ce sujet 


1. L'art religieux du XIIe s. en France, p. 12. 

2. C. Oursel, La miniature du XIIe siècle à l’abbaye de Citeaux d’après les manuscrits dela 
Bibliothèque de Dijon. Cf. PI. VIII. 

3. La sculpture bourguignonne... Cluny, p. 55. 


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LA SCULPTURE 203 


biblique l’Apocalypse de Beatus et ses succédanés. M. l'abbé Terret invoque, 
lui, un archétype byzantin. Or nous savons qu’il existait à Cîteaux, au début 
du x siècle (et nul doute qu'il en était de même à Cluny), des moines hel- 
lénisants, et que certaines miniatures, avec légende grecque, s’inspirent mani- 
festement de modèles grecs. L’une d’elles précisément, à l'honneur de la Vierge, 
appelée « Theotokos », contient, en pendant de Daniel au milieu des lions, 
les Enfants dans la fournaise, « tres pueri in camino ». Le manuscrit, non 
daté, est l’œuvre du scriptorium de Cîteaux, et certainement antérieur à 1134, 
et très probablement à 1125 *. 

Une exploration archéologique minutieuse révélerait probablement en 
Bourgogne, parmi les manuscrits, d’autres similitudes de ce genre et des 
exemples plus nombreux. Quoi qu’il advienne de cette investigation, nous 
devons conclure (et cètte conclusion est dans la logique historique de ce 
temps reculé) que les thèmes iconographiques dont se sont inspirés, à l’aube 
du xn° siècle, les imagiers de Moissac et de Toulouse, se rencontraient, dans 
le même temps, en Bourgogne. Dès lors s’évanouit la preuve formelle de la 
primauté languedocienne tirée précisément de la présence de ces thèmes à 
Moissac, à Toulouse et dans les manuscrits méridionaux. 

Où donc trouver, en dehors du Midi languedocien, l’origine et l’explication 
de l’art clunisien et bourguignon? Il est évident, d’après ce que nous savons 
de l’universalité de Cluny d’une part, de la multiplicité et de la pénétration 
réciproque des centres de civilisation d’autre part, que cette origine est com- 
plexe. Mais on peut cependant dans cette complexité rechercher et définir 
quelques apports principaux. 

Hypnotisés en quelque manière par leur prédilection pour le Languedoc, 
nos archéologues n’ont peut-être pas suffisamment jeté les yeux sur une 
région toute différente. Sans reprendre en détail toute l’histoire de la fameuse 
cuve baptismale de Saint-Barthélemy de Liége, nous pouvons rappeler la 


1. Bibl. de Dijon, ms. 641, Légendaire de Citeaux, fol. 40 vo. — Cf. Oursel, op. cit., 
pl. XXXIII. 


204 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


perfection de son style, qui évoque l'antiquité, et la date de sa fonte entre 
1107 et 1118; Godefroid Kurth et M. Marcel Laurent en ont établi, en effet, 
sans doute possible, l’exacte chronologie, si surprenante que semble à l'aube 
du xrr° siècle une œuvre de cette qualité. Aussi bien se rattache-t-elle inti- 
mement, en réalité, aux traditions et aux pratiques des ivoiriers carolingiens 
de la région liégeoise, dont les dinandiers du même pays ont suivi les modèles; 
au xr° siècle, les fondeurs de laiton liégeois ont approvisionné les marchés 
de Lorraine, d'Allemagne et d'Angleterre d'œuvres réputées. Et s'ils ont 
manifestement connu l'antiquité, c'est à travers la renaissance carolingienne 
et grâce à elle’. Les études de M. Hermann Beenken* ont en outre mis en 
lumière l’importante production artistique de l'Allemagne au xr° siècle dans 
le domaine de la sculpture. Ainsi l'Allemagne et la Rhénanie, héritières de 
Charlemagne, n’ont pas laissé péricliter la tradition du legs impérial. 

Mais les abbés de Cluny, saint Mayeul, saint Odilon, saint Hugues; par 
leurs relations constantes et parfois leur intimité avec les empereurs gers 
maniques, par leurs voyages répétés et leurs séjours en Bourgogne transjurane, 
dans la Suisse actuelle, en Alsace ou en Allemagne ne cessèrent d'être en 
contact avec cette civilisation germanique et rhénane, issue de Rome, de 
Byzance et de Charlemagne. 

Or Hézelon, l’un des architectes de Cluny, était chanoine de la cathétels 
de Liége et illustre par son savoir, avant de venir en Bourgogne, vers la fin 
du xr° siècle. Peu après lui, deux autres chanoines de Liège, égalementdis= 
tingués par l'esprit, Tézelin et Alger, se retirérent à Cluny 5. Est-il invraë 
semblable que ces hommes si cultivés, dont l’un fut précisément spéciale- 


1. Cf. Marcel Laurent, La question des fonts de Saint-Barthélemy de Liège dans le Bullehn 
monumental, 1924. On y trouvera l’essentiel de la bibliographie du sujet, ainsi que dans 
l’article « Renier de Huy » de la Biographie nationale publiée par l’Académie de Belgique sous la 
signature de G. Kurth (t. 19). 

2. Romanische Skulptur in Deutschland (11 und 12 Jahrhunderf). Leipzig, 1924, in-80, = 
Compte rendu dans la Revue germanique, juil.-nov. 1927. 

3. Cf. Histoire littéraire de la France, t. X, p. 64. 


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LA SCULPTURE 205 


ment doué dans les arts, aient attiré à Cluny ou amené avec eux quelques- 
uns de ces artisans liégeois, si pénétrés de tendances classiques et de survi- 
vances carolingiennes ? On sait aussi que le moine Albert vint de Trèves 
à Cluny pour copier et richement enluminer la magnifique Bible que saint 
Hugues avait fait commencer et que son successeur termina’. 

| Nous surprenons donc les relations immédiates et directes de Cluny, au 
s _ temps même de saint Hugues et de la construction de l’abbatiale, non seu- 
lement avec la Rhénanie et avec l'Allemagne, mais encore davantage avec l’art 
de ces pays. 

Cette influence rejoint à Cluny une autre tradition artistique, avec laquelle 
d’ailleurs elle n’est pas sans contact ni relation d’origine, et que le savant 
abbé Terret a mise pleinement en lumière’. L'auteur nous rappelle donc que 
la première renaissance architecturale et plastique du xr° siècle en Bourgogne 
eut pour cause la reconstruction de Saint-Bénigne de Dijon, par Guillaume 
de Volpiano, que les grands abbés de Cluny, Odon, Mayeul, Odilon, sans 
. compter saint Hugues, ont eu avec l'Italie les rapports les plus fréquents et 
. les plus étroits, qu'ils ont réformé nombre de communautés italiennes, et 
. qu'ils ont maintes fois séjourné en Lombardie, à Ravenne, à Rome, au Mont- 
_ Cassin. Or c’est aux peintres d'Italie que les Clunisiens ont emprunté le style 
qui devait rénover la sculpture bourguignonne. 

Il n’est pas douteux que la peinture murale a été représentée en Bourgogne 
au début du xne siècle par de grands ensembles décoratifs. Si les fresques de 
Cluny ont disparu, celles de Charlieu, dont il subsiste des fragments, de Berzé- 
la-Ville, si heureusement conservées, nous en font connaître la manière; elle 
est toute pénétrée des méthodes byzantines, avec ses fonds bleus, et des 
caractères de la peinture des monastères bénédictins d'Italie du Volturne et 
du Mont-Cassin, mouvement hardi et impétueux des draperies, finesse du 
modelé, somptuosité des costumes. 


1. Cf. Dom L’Huillier, Vie de saint Hugues, p. 510. 
2. La sculpture bourguignonne aux XIIe et XIIIe siècles, I, Cluny, pp. 111-113. Nous en 
_ donnons un court résumé avec emprunt littéral de quelques formules. 


206 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


On sait en effet comment au 1x° siècle, et notamment à l’abbaye de Vol- 
turne, s'était formée une grande école de peinture. M. Em. Bertaux, dans ses 
beaux travaux’, en a retracé l’histoire : l’invasion sarrasine détruisit l’abbaye et 


fit refluer les moines artistes à Rome et au Mont-Cassin. Là furent ensuite 


appelés des mosaïstes grecs, par l’abbé Desiderius (1057-1086), qui devait 
être le pape Victor IT (1086-1087), remplacé lui-même sur le siège de saint 
Pierre par Urbain II, moine de Cluny. 

Il n’est pas jusqu’à l'allongement des proportions, si cher à la plastique 
bourguignonne, ou mieux, clunisienne, qui n’ait son modèle en Italie, dans 
les fresques de l’école du Mont-Cassin. Si l’œuvre picturale issue, au Mont- 
Cassin même, des artistes formés à la technique des mosaïstes grecs a disparu, 
l’église de Sant Angelo in Formis, près de Capoue, rebâtie par les soins de 
l’abbé Desiderius, a conservé toute une suite de fresques qui manifestent 
précisément l’évolution de la peinture bénédictine et ses divers stades après 
le passage des Grecs. Ainsi un grand Jugement dernier, sur la paroi intérieure 
de la façade, se distingue nettement du type traditionnel des Jugements derniers 
byzantins de la même époque, mais évoque l’image, par son Christ énorme, 
du Jugement dernier peint au xi° siècle dans l’église Saint-Georges de Reïche- 
nau. Et tout ce groupe de peintures de la paroi intérieure, Jugement dermer, 
ou des nefs latérales, scènes de l’Ancien Testament, est, selon M. Bertaux, 
remarquable par « l’allongement extraordinaire des proportions » ; ce même 
caractère se voit dans un Regestum du même monastère, conservé aux archives 
du Mont-Cassin et miniaturé vers 1130. 

C'est que, d’après le même auteur, « une tradition latine persistante se 
conserva obscurément dans les abbayes bénédictines de l'Italie du Sud après 
la désastreuse invasion sarrasine, et elle fut enrichie sans doute par des 
emprunts faits à l’art germanique du temps des Othons... L'art des Béné- 
dictins de Campanie, tout en adoptant la technique des maîtres venus de 


1. L'auteur en a résumé lui-même les conclusions dans l’Histoire de Part d'A. Michel, L, 2; 


pp. 810-812, sous le titre : La peinture dans l'Italie méridionale du XIe au XIII s.; nous lui 


empruntons cette analyse et ces extraits, notamment pages 804 et 8r1. 


. D LA SCULPTURE 207 


2 


Byzance, et en imitant heureusement leur virtuosité de dessinateurs, avec 
l'opulence de leurs coloris, est resté fidèle à des thèmes qui avaient été créés 
ou développés par des générations successives d’artistes en Italie et au delà 
_ des Alpes». 

C'est là aussi que se trouve l’origine de la Ron et des méthodes que 


_ d'autorité, comme le veut la logique de l’histoire, a été dès l’abord l’un des 
artisans essentiels, sinon le seul, de la rénovation plastique du xn° siècle. 


PABEESET NOTICE" DES PLANCHES 


Sauf indication contraire, tous les clichés ont été fournis par les Archives photogra- 
phiques d'Art et d'Histoire, à Paris, 1 bis, rue de Valois. Notre parent et confrère de la 
Commission des Antiquités de la Côte-d'Or, M. Gabriel Grémaud, a bien voulu mettre 
son talent à notre disposition pour relever les plans des églises dans les ouvrages de 
M. Jean Virey, L'architecture romane dans l’ancien diocèse de Mäcon et Les édifices religieux 
de Pépoque romane en Saône-et-Loire (Congrès archéologique de France... à Mâcon, en 1899), 
dans le beau livre de Thiollier, L’art roman à Charlieu et en Brionnais, dans Bulliot, 
Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d’ Autun, dans le tome V des Annales Ordinis 
… S. Benedicti de Mabillon pour Cluny, dans l'Histoire générale et particulière de Bourgogne 
de dom Plancher, tome I, pour Saint-Bénigne de Dijon. 


PLANS 


PI. I. — QUELQUES TYPES DE PLANS, d’après J. Virey et Thiollier : Chapaize, Château- 
neuf, Farges, Iguerande, Saint-Vincent-des-Prés, Uchizy. (G. Grémaud del.) 


PI. II. — QUELQUES TYPES DE PLANS, d’après J. Virey, Thiollier et Bulliot : Anzy-le- 
Duc, Bois-Sainte-Marie, Bragny-en-Charolais, Paray-le-Monial, Varennes lArconce. 


_ (G. Grémaud del.) 


_ PI. III. — Praxs ExCEPTIONNELS : Saint-Bénigne de Dijon, abbatiale de Cluny. (G. 
Grémaud del.) 


ÉGLISES DITES LOMBARDES 


PL. IV. — La ROTONDE DE SAINT-BÉNIGNE DE Dijon (cliché Remy-Gorget, Dijon). 
La Rotonde est ici figurée en démolition d’après un tableau sur bois de Favier, 
_ appartenant à la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or. On lit au verso une 


L'art roman de Bourgogne. 27 


fine 


210 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


note de Louis-Bénigne Baudot, archéologue et collectionneur dijonnais, contempo- 


rain de la Révolution : 
« Ce tableau a été peint sur place par.... Favier, cuisinier maître d’hôtel de 


M. de Mérinville, évêque de Dijon, en mars et avril 1792, d’après la démolition de 
la Rotonde de Saint-Bénigne de Dijon, ordonnée et commencée en février de ladite 
année. Il représente ce monument déjà découvert, duquel on a démoli la chapelle 
dite Notre-Dame, construite en 506 selon dom Plancher, et une partie de la tour joi- 
gnant là rue faisant, ainsi que sa parallèle, les escaliers conduisant de la rotonde du 
milieu dans celle d’en haut. Il n’y a eu de cette démolition, que j'ai suivie jour par 
jour jusqu’au mois de juillet 1792, qu’elle fut entièrement achevée de détruire, que 
deux tableaux, l’un à l'huile sur bois peint sur place et d’après le monument même, 
savoir celui ci-contre; et un autre peint sur toile à l'huile, fait par.... Marletfils 
cadet en avril, et qu’il commença le 16 dudit mois, lequel ne présente la flèche de 
l’église qu’à moitié et peut avoir environ 18 pouces en carré, celui-ci porte 16 pouces 
sur 12 et 3 lignes. La note que je donne ici doit être regardée comme très certaine et 
très exacte, ayant été moi-même en même temps spectateur de cette destruction et 
rédacteur de ces notes. — Il y a eu deux de ces tableaux faits d’après la dep A 
même, et je les ai tous deux. — Baudot puîné. » 


PI. V. —SaiNT-PHILiBERT DE Tournus. Façade méridionale. (Archives photographiques, 
Paris.) 


PI. VI. — SainT-PaiciBertT DE Tournus. Chevet. (Archives photographiques, Paris.) 


PI. VII. — SainT-PHiciBERT DE Tournus. Rez-de-chaussée du narthex. GOSS pho- 
tographiques, Paris.) 


PI. VIII. — SanT-ParziBert DE Tournus. Nef. (Archives photographiques, Paris) 
PI. IX. — SainT-ViNCENT Des Près. Vue extérieure. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. X. — SaINT-ViNcENT Des Prés. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 

PI. XI. — Tarzé. Vue extérieure. (Archives photographiques, Paris.) 

PI. XII. — Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 


CLOCHERS 


PI. XIII. — Mazrze. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XIV. — Massy. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XV. — Cnaparze. (Archives photographiques, Paris.) 


TABLE ET NOTICE DES PLANCHES GATE 


PI. XVI. — Axzy-Le-Duc. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XVII. — CLuny. Clocher de l’Eau Bénite. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XVIII. — SaiNT-LAURENT-EN-BRrioNNAIs. (Archives photographiques, Paris.) 


PI. XIX. — SainT-GERMAIN D'AUXERRE. (Archives photographiques, Paris.) 


ÉGLISE A NEF OBSCURE 


PI. XX. — VARENNES L’ARCONCE. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 


GRANDES ÉGLISES CLUNISIENNES DU XII: SIÈCLE 


PI. XXI. — ABBATIALE DE CLUNY. Intérieur du transept. (Archives photographiques, 
Paris.) 


PI. XXII. — Paray-Le-MoxiaL. Le chevet. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XXIII. — Paray-Le-MoniaL. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XXIV. — SAINT-ANDOCHE DE SAULIEU. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 


PI. XXV. — CATHÉDRALE SAINT-LAZARE D'AUTUN. Intérieur. (Archives photogra- 
phiques, Paris.) 


PI. XXVI. — Norre-DAME DE BEAUXE. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 


PI. XXVII. — Semur-EN-BriIoNNaIs. Intérieur (Archives photographiques, Paris.) 


ÉGLISES AUTUNOISES A VOUTES D’ARÊTES 


PI. XXVIII. — Axzy-1e-Duc. Intérieur. (Archives photographiques, Paris.) 
PI. XXIX. — ABBATIALE DE VÉZELAY. La nef. (Archives photographiques, Paris.) 


LES GRANDES ŒUVRES DE LA SCULPTURE BOURGUIGNONNE 


PI. XXX. — CATHÉDRALE D’AUTUN. LE JUGEMENT DERNIER. (Archives photographiques, 
Paris.) 


PI. XXXI. — ABBATIALE DE VÉZELAY. La PENTECÔTE. (Archives photographiques, Paris.) 


- 212 


Ce EU selon toute ile entre 1137 (date dun ince 

endommagea gravement l’abbaye et l’église de Saint-Bénigne) et 1147 (da 

ae . consécration par le pape Eugène III de l’église restaurée) a été détruit etn st: 
connu que par une ae gravée, ici a de (re dé Pa r; 


Or les rapports de Saber : Dijon avec les Cons sont ne e 
par l'intermédiaire de saint Bernard : dans la Faber se Sais éniqne a . ait 


PI. XXXV. — Deux cHarTEAUX : CLuNY, les fleuves du pin Var EL 
Goliath. (Archives photographiques, Paris.) | k 


PI. XXXVI. — DEUX CHAPITEAUX : 
(Archives photographiques, Paris.) 


TABLE DES NOMS DE LIEUX 


On ne trouvera dans cette table que les noms des localités appartenant aux anciens 
diocèses de la Bourgogne médiévale, savoir les diocèses d’Autun, d'Auxerre, de Chalon- 
sur-Saône, de Langres et de Mâcon. Il a paru inutile d’allonger cette nomenclature de 
la mention des noms étrangers à la Bourgogne, qui n’interviennent qu’à titre de com- 
paraison. — Les noms de lieux sont identifiés par l’indication du département et du 


canton. 


AMEUGNY (Saône-et-Loire, c. de Saint- 
Gengoux-le-National). 143. 

ANZY-LE-Duc (Saône-et-Loire, c. de 
Marcigny). 99, 100, IO1-I108, 121, 
D 172 136 143, 156, 162, 16$. 

AUTUN (Saône-et-Loire), cathédrale 
Saint-Lazare. 81, 85, 86-89, 95, 97, 111, 
121, 122, 137. — Sculpture. 169, 175, 
176, 180-187, 182, 188, 198, 199, 202. 
— Tympan du Jugement dernier. 183, 
185-187. 

—  Saint-Andoche. 107. 

— Saint-Martin. 99-101, 108, I10- 
Non 121,122, 123, 136. 

AUXERRE (Yonne), cathédrale. 136. 

—  Saint-Eusèbe. 164. 

— Saint-Germain. 164. 

AVALLON (Yonne), Saint-Lazare. 98, 
107120; 122, 146, 163. 

—  Saint-Martin-du-Bourg. 98, 99, 
109, 122. 


BazARNE (Yonne, c. de Vermenton). 
136. 

BEAUNE (Côte-d'Or), Notre-Dame. 81, 
DA OS, DT F21, 122, 

BERZÉ-LA-VILLE (Saône-et-Loire, c. de 
Mâcon). 91-94, 106, 142, 205. 

Bissy-LA-MACONNAISE (Saône-et-Loire, 
c. de Lugny). 144. 

Bots-SAINTE-MaRIE (Saône-et-Loire, c. 
de La Clayette). 135, 149, 164. 

BourG-pE-T'x1zY (Rhône, c. de Thizy). 
163. 

BRAGNY-EN-CHAROLLAIS (Saône-et-Loi- 


_re, c. de Palinges). 99, 108-109, 121, 


122, 136147, 102: 

BRancIoN (Saône-et-Loire, c. de Tour- 
nus). 150. 

BRETENIÈRES (Côte-d'Or, c. de Genlis). 
52. 

BurGy (Saône-et-Loire, c. de Lugny). 
Se 


“ 


214 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


CHaAMPLECY (Saône-et-Loire, c. de Cha- 
rolles). 156. 

CHaparze (Saône-et-Loire, c. de Saint- 
Gengoux-le-National). 136, 143, 163, 
164. “ 

CHARITÉ (La) -sur-LoiRe (Nièvre), 
église Sainte-Croix. 95, 163, 164. 

CHaRLIEU (Loire), église Saint-Fortunat. 
45,137, 168, 1707 173) 104 08 
198, 199, 205. 

CHATEAUNEUF-SUR-SORNIN (Saône-et- 
Loire, c. de Chauffailles). 133, 136, 142, 
145, 147, 149. 

CHATILLON-SUR-SEINE (Côte-d'Or), 
Notre-Dame, alias Hôpital Saint-Pierre. 
153-154. 

—  Saint-Vorles, 52. 

Cuissey-LEes-Macon (Saône-et-Loire, 
c. de Saint-Gengoux-le-National). 92, 
144, 155. 

CLESSÉ (Saône-et-Loire, c. de Lugny). 
163. 

CLuwy (Saône-et-Loire), église abbatiale. 
56, 57-64, 68, 69, 70, 71, 76, 79-85, 86» 
87, 90-91, 95-97, 104, 121, 122, 133, 
135, 138, 148, 164, 165, 166. — Sculp- 
ture. 168-182, 188-191, 193, 196-207. 
— Tympan du portail. 183, 184. — Bible 
enluminée, 205. 

* Cosne (Nièvre). 163. 

CurGy (Saône-et-Loire, c. d’Autun). 
106, 134, 150. 

CurTIL-SOUS-BUFFIÈRES 
Loire, c. de Cluny). 155. 


(Saône-et- 


DeETTeYy (Saône-et-Loire, c. de Mesvres). 
53- 

Drjox (Côte-d'Or), église Saint-Bénigne. 
12, 14-32, 34, 35, 39, 50, 51, 54, 61, 


133; 134, 138, 141, 205, 209. — Sculp- 
ture. 169, 212. 
— Saint-Étienne. 31, 52. 
—  Saint-Philibert. 99, 111, 140, 143. 
Doxzy-LE-PRÉ (Nièvre). 111. 
Doxzy-LE-ROYAL, ou  LE-NATIONAL 
(Saône-et-Loire, c. de Cluny). 144. 


EscoLives (Yonne, c. de Coulanges-la- 
Vineuse). 163. 


FarGEs (Saône-et-Loire, c. de Tour- 
nus). 133, 141, 142, 144. 

FLAVIGNY-SUR-OZERAIN (Côte-d'Or), 
Saint-Pierre. 21, 134. 

FONTENAY (Côte- d’ Or, c. Montbard), 
abbaye. 151-154. 


Garcuy (Nièvre, c. de Pouilly). 134, 
164. 

GERMAGNY (Saône-et-Loire, c. de 
Buxy). 155, 162. 

GOURDON-EN-CHAROLLAIS  (Saône-et- 
Loire, c. de Mont-Saint-Vincent). 99,111, 
122, 143. 


IGUERANDE (Saône-et-Loire, c.deSemur- 
en-Brionnais). 136, 141, 150. 

IrANcY (Yonne, c. de Coulanges-la- 
Vineuse). 111. 

Issy-L'ÉvÊQuE (Saône-et-Loire). 111, 
162. 


LaïzÉ (Saône-et-Loire, c. de Mâcon). 


145. 
LaxGREs (Haute-Marne), cathédrale. 


135: 


Mi té zh. 


TABLE DES NOMS DE LIEUX 215 


Massy (Saône-et-Loire, c. de Cluny). 
144. 

MaziLLe (Saône-et-Loire, c. de Cluny). 
67, 93» 156. 

MEsvres (Saône-et-Loire). 53, 134. 

MoNTCEAUXx-L'ÉToILE (Saône-et-Loire, 
c. de Marcigny). 103. 

MoxTrÉAL (Yonne, c. de Guillon). 98, 
136, 148. 

MoONT-SAINT- VINCENT (Saône-et-Loire). 
141, 162. 

MoTTE-TERNANT (La) (Côte-d'Or, c. 
de Saulieu). 53. 

Mourier-SaINT-JEAN (Côte-d'Or, c. de 
Montbard). 176. 

Mouriers (Yonne, c. de Saint-Sauveur). 
163. 


Nevers (Nièvre), Saint-Étienne. 81, 


147, 163. 
NuiTs-SAINT-GEORGES (Côte-d'Or). 98. 


Oucy (Saône-et-Loire, c"° de Malay, 
c" de Saint-Gengoux-le-National). 144. 


Paray-LE-MontAL (Saône-et-Loire). 
45, 64-91, 93, 95, 105, I21, 122, 133, 
136,137, 138, 164, 166. 

PÉRONNE (Saône-et-Loire, c. de Lugny). 
156. 

PERRECY-LES-FORGES (Saône-et-Loire, 
c. de Toulon-sur-Arroux). 137, 165. 

PoNTAUBERT (Yonne, c. d’Avallon). 
98. 

PonTiGNY (Yonne, c. de Ligny-le-Chà- 
tel), abbaye. 148, 163. 

PRÉGILBERT (Yonne, c. de Vermenton). 
164. 


Sacy (Yonne, c. de Vermenton). 111. 

SAINT-APOLLINAIRE (Côte-d'Or, c. de 
Dijon). 52. 

SAINT-GERMAIN-DES-Bois  (Saône-et- 
Éorre/fe dela rClayette) 141,:160, 
156. 

SAINT-HIPPOLYTE (Saône-et-Loire, c"° 
de Bonnay, c° de Saint-Gengoux-le- 
National). 163. 

SAINT-JULIEN-DE-JONZY(Saône-et-Loire, 
c. de Semur-en-Brionnais). 163. 

SAINT-LAURENT-EN-BRIONNAIS (Saône- 
et-Loire, c. de La Clayette). 136. 

SAINT-MARTIN-DE-LixY (Saône-et-Loi- 
re, c. de Chauffailles). 133. 

SAINT-VINCENT-DES-PRÉS  (Saône-et- 
Loire, c. de Cluny). 133, 141, 143, 149, 
164. 

SAINT-YŸTHAIRE (Saône-et-Loire, c°" de 
Saint-Gengoux-le-National). 144. 

SAULIEU (Côte-d'Or), Saint-Andoche. 
85-87, 9$, 97; III, 121, 122, 140. — 
Sculpture. 169, 175, 176, 178, 181, 182, 
198. 

SEMUR-EN-BRIONNAIS (Saône-et-Loire). 
90, 973 122, 133» 136, 140, 145. 

SENNECEY (Côte-d'Or, c. de Dijon). 
2: 
SIGY-LE-CHATEL (Saône-et-Loire, c. de 
Saint-Gengoux-le-National). 133. 


TaIzË (Saône-et-Loire, c. de Saint- 
Gengoux-le-National). 92, 133, 142, 155. 

TouLox-sur-ARROUX (Saône-et-Loire). 
III. 

Tourxus (Saône-et-Loire), Saint-Phi- 
HAE. 2530, 1225167; BL I07, 
108, 135; 137, 138, 139, 140, 141, 143, 
145, 146-147, 152, 162, 165, 166. 


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TABLE DES MATIÈRES 


D D parM Arthur KINGSLEY PORTER... /.:..:,.....,...:..,, 

MORE RE ER PR Re RER 

CHAPITRE I. — LES ÉGLISES DITES LOMBARDES : SAINT-BÉNIGNE DE DIJON, 
D OR le hu est dun alalt ds aie e da 9 Dale e 

Le renouveau architectural de l'an 1000, 12. 

L'architecture lombarde, 13. 

1. — Saint-Bénigne de Dijon. — L'abbé Guillaume de Volpiano, attrait qu'il 
exerce sur ses compatriotes, sa famille, 14. — Saint-Bénigne avant l’abbé Guil- 
laume, 17. — La reconstruction de labbé Guillaume ; plan particulier de l'édifice, 
20. — La nef était-elle voûtée et comportait-elle l’alternance lombarde de piles 


fortes et de piles faibles, 26 ? — L'appareil, 31. 


I. — Saint- Philibert de Tournus. Note critique sur la chronologie de l'édifice. — 
Nécessité d’une exacte chronologie, 32. — Le système de M. Jean Virey, 33. — 
Le narthex est-il la vieille église, 35 ? — La Chronique de Falcon et sa valeur, 36. 
— L'abbé Étienne, en 979, relève le sarcophage de saint Valérien et aménage la 
crypte avec déambulatoire et chapelles rayonnantes, à l’imitation de la cathédrale 
de Clermont, 36. — Construction du narthex, 43. — Les travaux de l’abbé Ber- 
nier (1008-1028) et la couverture ultérieure de la nef en berceaux transversaux, 
46. — La chronologie de Saint-Philibert, 49. 


Influence de l’art lombard en Bourgogne, 51. 


CHAPITRE II. — CLuny ET PARAY-LE-MONIAL. L'ÉCOLE CLUNISIENNE....... 


Le rôle de Cluny dans larchitecture de Bourgogne, caractères principaux de 
l’église, 57. — Dates et durée de la construction, 60. 


L'art roman de Bourgogne. 


Pages. 


57 


28 


218 L'ART ROMAN DE BOURGOGNE 


Le prieuré de Paray-le-Monial, ses origines, 64. — Plan et description de l’église 
à l'extérieur, 65. — Description intérieure, 71. — Paray-le-Monial est une con- 
struction de saint Hugues, abbé de Cluny, 76. — Comparaison entre Cluny et 
Paray-le-Monial : Paray-le-Monial est une exacte réplique de Cluny, et du même 
temps, 79. — Saint-Andoche de Saulieu, 85. — Lacathédrale Saint-Lazare d’Au- 


tun, 86. — La collégiale Notre-Dame de Beaune, 89. — Saint-Hilaire de Semur- 


en-Brionnais, 90. — La Bourgogne possède une série d’églises dérivées de Cluny, 
le prototype, et qui constituent une école clunisienne, 91. 

Appendice. La chapelle de Berxé-la-Ville, construction de saint Hugues, abbé de 
Cluny, 91. 


CHAPITRE III. — Les ÉGLISES À VOùTES D’ARÊTES : DE SAINT-MARTIN D’AUTUX 
A LA MADELEINE DE VÉZELAY.. 1:45 Le OS SR 


Comment les archéologues contestent l’existence d’une école clunisienne d’ar- 
chitecture, et comment l’abbatiale de Vézelay n’appartient pas à cette école, 95. 
— Les églises à nef voûtées d’arêtes et sans triforium du diocèse d’Autun et des 
prieurés de l’abbaye de Saint-Martin d’Autun, 98. — Anzy-le-Duc, 101. — Bra- 
gny-en-Charollais, 108. — Saint-Martin et Saint-Lazare d’Avallon, 109. — Archi- 
tecture et politique dans le diocèse d’Autun, 109. — L'abbaye de Vézelay, ses 
origines, ses rapports avec Saint-Martin d’Autun et avec Cluny, 111. — L'église 
abbatiale de Vézelay, dates de sa construction ; sa restauration par Viollet-le-Duc; 
notes de Viollet-le-Duc, 116. — Vézelay, église du type martinien, reflète dans 
son architecture la résistance de ses moines à la domination de Cluny, 121. 


CHAPITRE IV. — LES CARACTÈRES ET LES ACQUISITIONS DE L'ÉCOLE ROMANE DE 


BOURGOGNE, us 4 4204 a SES sx SVRÈNS re 
Diversité des églises romanes, 125. — [nfluences orientales et souvenirs gallo- 
romains, 126. — La Bourgogne et la civilisation gallo-romaine, 130. — Plan des 


églises, 132. — La région absidale, 135. — Le narthex, 136. — L’élévation des 
églises clunisiennes reflète la tradition de l’antiquité romaine, 137. — Les voûtes, 
140. — La coupole de la croisée du transept, 143. — Les moyens d'équilibre des 
voûtes sont généralement adaptés des usages romains et des modèles de l'Italie; 
exemple de Tournus, 145. — Les contreforts et les éperons extérieurs de butée, 
148. — Les églises à nef obscure ou sans fenêtres, 149. — Le type cistercien des 
églises à nef obscure, probablement créé par saint Bernard ; l’église de l’abbaye de 
Fontenay, 151.— Elégissement des supports par l’usage des grandes arcades ados- 
sées au parement intérieur des murs goutterots, 155. — L’arcature intérieure des 
absides, 156. — La toiture, 157. — Similitudes architecturales entre la Bour- 


95 


125 


a ans 


TABLE DES MATIÈRES 


gogne et la Provence, région très romanisée, 157. — Les formes architecturales 
varient quelque peu de diocèse à diocèse, 159. — L’effort constructif de la Bour- 
gogne romane et son rôle dans l’évolution de l'architecture médiévale, 166. 


CHAPITRE V. — La scULPTURE. LE RÔLE ET LA PLACE DE CLUNY DANS LA 
RENAISSANCE DE LA SCULPTURE ROMANE EN FRANCE D'APRÈS QUELQUES TRAVAUX 
NE SON ER 


Les théories de M. A. Kingsley Porter et l’utilité de leur discussion, 167. 


I. — La date des monuments de la sculpture romane bourguignonne d’après 
M. Porter et d’après M. Paul Deschamps, 168.— Discussion de ces deux systèmes. 
Les chapiteaux du déambulatoire de l’abbatiale de Cluny sont contemporains de la 
construction de l’église par saint Hugues, 172. — Le chantier de sculpture consti- 
tué à Cluny au commencement du xur° siècle essaime à Saulieu vers 1119, 178; — 
à Vézelay dans les vingt premières années du xni° siècle, 178 ; — à Autun avant 
1132, 180. — La sculpture romane du xu° siècle en Bourgogne est en dépen- 
dance de l'atelier clunisien, 182. — Les grands tympans de Cluny, 184; — de la 
Pentecôte à Vézelay, 184; — du Jugement dernier à Autun, 185. 


II. — L'origine de la renaissance de la sculpture romane se trouve-t-elle en Lan- 
guedoc, à Toulouse et à Moissac, ou en Bourgogne à Cluny, 187 ? — Les titres 
de Moissac, 191. — Les titres de Cluny, 198. — Ce que disent en Bourgogne les 
manuscrits de Citeaux, 201. — Les origines multiples de l’art clunisien: relations 
de Cluny avec la Rhénanie et avec l'Italie, 203. 


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MACON (FRANCE), PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. — MCMXXVII. 


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d'après J. Virey, Thiollier et Bulliot. 


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PI. XXXIII. 


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Portail, d'après dom Plancher. 


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